Dictionnaire des lieux sebaldiens (18): la Méditerranée

2 mai 2010

François René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem

J’étais là sur les frontières de l’antiquité grecque, et aux confins de l’antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, César, Pompée, Cicéron, Auguste, Horace, Virgile, avaient traversé cette mer. Quelles fortunes diverses tous ces personnages célèbres ne livrèrent-ils point à l’inconstance de ces mêmes flots ! Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les grands hommes de la Grèce et de l’Italie, j’allais chercher les muses dans leur patrie ; mais je ne suis pas Virgile, et les dieux n’habitent plus l’Olympe.

Nous avancions vers l’île de Fano. Elle porte avec l’écueil de Merlère, le nom d’Othonos ou de Calypso, dans quelques cartes anciennes. D’Anville semble l’indiquer sous ce nom, et M. Lechevalier s’appuie de l’autorité de ce géographe pour retrouver dans Fano le séjour où Ulysse pleura si longtemps sa patrie.

(Folio, p.81)


W. G. Sebald, Les Emigrants

A sept heures du soir, la tempête bat son plein. Les vagues passent par-dessus le pont. Le capitaine autrichien a allumé dans sa cabine une petite lampe à huile devant l’image de la Vierge. Agenouillé par terre, il prie. En italien, étrangement, pour les âmes des marins disparus, sepolti in questo sacro mare. A la nuit de tempête succède une journée de bonace. Continuons à la vapeur cap au sud. Je mets de l’ordre dans les affaires chamboulées. Au déclin de la lumière, devant nous flottant gris perle sur la ligne d’horizon, Cosmo se tient à la proue comme un pilote. Crie à un matelot le mot de Fano. Sisiorsi, crie celui-ci, et encore plus fort, pour avertir : Fano ! Fano !

(Traduction de Patrick Charbonneau, Babel, p.151-152)

Le parcours dans l’Orient sebaldien se poursuit à travers quelques étapes du voyage qui mène le richissime Cosmo Solomon et son domestique / compagnon Ambros Adelwarth de Deauville à Jérusalem. On en trouve le récit dans la troisième nouvelle des Emigrants, tout entière consacrée à Ambros, grand-oncle du narrateur (p.111-113 et p.150-172).

La Méditerranée sert de cadre au début de leur périple.

La première nuit est agitée par une tempête, mais la mer n’est pas réellement menaçante. Elle n’a rien du tombeau ou de la fosse commune où corps et biens sombrent dans d’autres récits (l’équipage de Béring dans D’après nature ; Dunwich, les harengs de la Mer du Nord piégés par les filets, « déjà morts au moment où on les remonte à la surface »; le comte de Sandwich englouti par le même « Océan allemand », toujours dans Les Anneaux de Saturne ; on pourrait y ajouter Virnwy, la ville galloise disparue sous un lac d’eau douce dans Austerlitz, tant la dimension biblique et donc maritime y apparaît évidente) ou menacent de sombrer (je songe ici au narrateur de Campo Santo, que l’attrait du vide et une pulsion de mort éloignent dangereusement du rivage, avant que l’élan vital ne le ramène sur la plage).

Elle n’est pas non plus une simple « toile de fond » sur laquelle viennent s’inscrire les beautés et étrangetés du monde, comme dans Campo Santo, même si, au détour d’une île, Ambros voit apparaître un des ces navires tout droit sortis du récit corse.

Au-delà du chenal, derrière les montagnes albanaises bleues nuit, le jour se lève, répand la lueur de ses flammes sur le monde encore privé de lumière. En même temps deux yachts blancs de haute mer traversent le tableau en lâchant des panaches de fumée blanche, si lentement qu’on dirait qu’ils sont tirés pouce par pouce par un câble sur une immense scène de théâtre. On a peine à croire qu’ils se déplacent, mais pourtant ils finissent par disparaître derrière les coulisses du cap Varvera, couvert de forêts vert sombre  (…)

(Les Emigrants, p.152)

Le narrateur de Campo Santo en trouve un de couleur identique, mais plus imposant, mouillant dans le port d’Ajaccio.

(…) il y avait dans le port un bateau de croisière blanc comme neige, tel un grand iceberg (…)

(Campo Santo, p.11)

Et de sa chambre de Piana, après avoir médité sur la beauté et la fragilité de la forêt de Bavella:

Il fallu un certain temps pour que mes yeux s’accoutument de nouveau à la douce pénombre et que je puisse voir le bateau qui s’était avancé au milieu de l’incendie et à présent mettait le cap sur le port de Porto, si lentement qu’on pouvait croire qu’il ne bougeait pas. C’était un grand yacht à cinq mâts, qui ne laissait pas la moindre trace sur l’eau immobile. Il était tout au bord de l’immobilité et pourtant il avançait aussi inéluctablement que la grande aiguille d’une horloge.

(Campo santo, p.50)

Un dernier voilier, tiré des Anneaux de Saturne celui-là, pareillement immobile :

Au large, sur la mer couleur de plomb, un petit bateau à voile se déplaçait dans le même sens que moi ou, plutôt, à ce qu’il me semblait, se tenait sur place, tandis que de mon côté, j’avais beau presser le pas, je n’avançais pas davantage que l’invisible navigateur fantôme à bord de sa barque immobile.

(Les Anneaux de Saturne)

Mer et ciel suscitent l’arrêt et la contemplation, une forme de stupeur, et il faudrait relever tous les passages qui dans l’œuvre de Sebald décrivent les trajectoires lentes et fluides, en apesanteur, des bateaux et des avions. La matière (aqueuse ou aérienne) dans laquelle ces lourds engins se meuvent apparemment sans le moindre à-coup est propice au rêve éveillé et – plus encore que le ralenti artificiel (1) – à la capture du temps.

Pas une tombe, plus qu’une scène, la Méditerranée prend une dimension nouvelle dans les Emigrants. La mer que traversent Ambros et Cosmo, deux « wanderers » venus du Nouveau Monde, est avant tout un espace textuel parcouru par des siècles de littérature européenne, depuis les aventures d’Ulysse jusqu’aux voyages en Orient que tout écrivain qui se respecte doit avoir fait et écrit à l’âge romantique.

Nerval: voyages réels (1839-1843)

Nerval: voyage fictif

Nerval: voyage fictif

Flaubert: voyage en Orient (1849-1851)

C’est un territoire palimpseste, sillonné de routes empruntées et réempruntées, interprétées, déviées, croisées, auxquelles Sebald ajoute ses propres lignes.

Une mer profonde – l’histoire longue des hommes et des textes – dont la prose d’un écrivain du vingtième siècle, Sebald le sait, ne peut-être que l’écume.

Les deux voyageurs sont sur un bateau qui avance tantôt à voile et tantôt à vapeur, en équilibre, comme le dit François Hartog de Chateaubriand (2), entre deux régimes d’historicité : l’un, ancien, selon lequel le passé revient toujours souffler sur le présent; l’autre, moderne, qui sépare irrémédiablement les hommes de leurs ancêtres, tournés qu’ils sont vers les promesses du futur.

Venons en au voyage. Il se déroule au cours de la seconde moitié de l’année 1913. C’est un pèlerinage plus littéraire que religieux selon le modèle établi au siècle précédent, même si l’origine juive de Cosmo, son patronyme (Solomon), ainsi que l’exil hors d’Allemagne d’Ambros, lui donne encore une autre dimension, à la fois plus ancienne (antique) et plus contemporaine. Chateaubriand, pionnier du genre, n’apparaît jamais explicitement dans le texte – alors qu’il fait l’objet d’un épisode des Anneaux de Saturne (chapitre IX) – mais c’est bien sur ses traces que sont lancés les deux personnages.

Ambros Adelwarth emprunte en réalité autant au grand écrivain qu’à son domestique Julien Potelin, auteur lui-même d’un journal qui a servi de source au livre XVIII des Mémoires d’outre-tombe. « Je serai Cook, il sera Clerke » écrit Chateaubriand avec son humilité habituelle. Dans les vingt dernières pages du récit des Emigrants, comme dans les passages des Mémoires, la prose du carnet chevauche celle du narrateur qui par moment reprend la main, par moment laisse la bride au texte source, au point que chez Sebald les deux viennent rapidement à se retrouver mêlés.

On lira donc la fin de la nouvelle en regard des Mémoires d’Outre-tombe et, plus encore, en ayant ouvert à côté l’Itinéraire de Paris à Jérusalem que Chateaubriand fit paraître en 1811.

Chateaubriand: Itinéraire (1806-1807)

Après un passage par Milan, Chateaubriand part le 1er août 1806 de Trieste, sous pavillon autrichien (en 1806 la mer était toute anglaise et interdite aux bateaux français), tandis qu’Ambros, qui achète son carnet de voyage dans la capitale lombarde, s’embarque « fin août » de Venise avec son ami et maître. Points de départ différents donc, mais on peut interpréter dans la suite du texte les références au capitaine autrichien (p.151), puis triestin (p.153) comme des échos discrets au port voisin, qui était alors de l’autre côté de la frontière.

On peut distinguer quatre étapes de la Mer Adriatique à la Mer Ionienne.

1) La tempête : c’est l’épreuve initiatique, imposée par les dieux mais elle perd au temps modernes une bonne part de son caractère homérique. Chateaubriand, devenu très prosaïque, est soulagé de voir que son Julien supporte le tangage sans trop de difficulté. Sebald en fait quant à lui un objet de mémoire et de recueillement bien plus qu’une menace réelle.

2) « Fano ! »: le mot est scandé, moins un appel qu’une citation. Il retient pareillement l’attention de Chateaubriand, c’est l’île mystérieuse que certains (pas Victor Bérard, qui la place à Gibraltar) tiennent pour la demeure de la nymphe Calypso où Ulysse pleura, prisonnier, le pays lointain.

Homère, Odyssée, Chant V:

Assis sur le rivage, et toujours au même point, il pleurait, son cœur se brisait en larmes, gémissements et chagrins. Et sur la mer inlassable il fixait ses regards en répandant des pleurs.

(GF, traduction Médéric Dufour et Jeanne Raison)

A moins que ce ne soit là que Nausicaa recueille le héros échoué, sur le chemin du retour.

3) Corfou : une île dont l’écrivain français dresse la liste des toponymes successifs : « Drepanum, Macria, Schérie, Corcyre, Ephise, Cassiopée, Céraunia, et même Argos » (IPJ, p.83). Aujourd’hui Corfou. Cosmo et Ambros y séjournent un jour et une nuit « hors du temps ». Parmi les multiples possibles, Sebald ne retient que Kassiopé, ce qui lui permet aussi, quelques lignes plus loin, d’en donner une image céleste que les deux compagnons contemplent dans le ciel grec.

4) Bifurcation : Puis les routes se séparent avant de poser le pied sur le sol grec. Chateaubriand débarque à Modon au sud du Péloponnèse, où il laisse Julien, tandis que Cosmo et Ambros pénètrent par le Golfe de Corinthe en direction de Delphes puis d’Athènes.

Avant de laisser le bateau, Sebald fait jouer une dernière fois la polysémie des toponymes. Les voyageurs entrent dans le Golfe « via Ithaque » (p.152) et bien entendu l’île rappelle il ritorno in patria (titre de la dernière partie de Vertiges). Cependant l’image tout à la fois heureuse et nostalgique du chez-soi (patrie, homeland, heimat…) se trouve considérablement troublée et pervertie par le récit sebaldien.

Le lecteur apprend en effet quelques pages plus tôt (122) que les deux personnages connaissent une fin semblable, à une vingtaine d’années de distance, dans le même hôpital psychiatrique de Samaria (!) à Ithaca, New Jersey, petite ville qui se trouve être le siège de l’université de Cornell où officia Nabokov, le « butterfly man » qui apparaît ici et là dans tout le recueil.

Mais c’est encore une autre histoire.

A suivre: Constantinople, Jérusalem.

Notes :

(1) C’est Jacques Austerlitz qui « anatomise le temps », comme le dit Muriel Pic, en ralentissant frénétiquement, sur son lecteur vidéo, les images du film sur Theresienstadt (L’image papillon, p.139)

(2) Régimes d’historicité, chapitre 3 : « Chateaubriand : entre le nouveau et l’ancien régime d’historicité ».

(Images: Ulysse et les sirènes, mosaïque de Dougga (260 après JC); détail de la couverture de Campo Santo, Jean-Pierre Lescourret; photographie tirée des Anneaux de Saturne; cartes tirées des éditions folio des Voyages en Orient; Opatija, photographie d’Arnau Thée; Chateaubriand par Girodet (détail); deux photographies tirée des Emigrants)


Ecrire l’histoire: Pierre Bergounioux et Pierre Michon

5 juillet 2009

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Les Onze, p.78

« (…) tapi dans ce grand froid et son coeur ayant froid Robespierre sortit le couteau pour raser de droite et de gauche, les modérantins et les exagérés, le beau couteau nommé Saint-Just; parce que le vent de ventôse sonne plus théâtralement que la neige qui gît doucement dans nivôse; parce qu’il n’y a pas de neige dans le tableau, mais comme un effet de grand vent, quoiqu’il n’y ait pas de vent non plus; parce que surtout vous le savez, dans un amalgame hardi, romanesque, certains ont dès l’Empire appelé ce tableau définitif Le Décret de ventôse. Non, c’était avant. Il fut commandé dans les deux mois précédant ventôse, en nivôse an II, le 15 ou le 16 nivôse, soit autour du 5 janvier 1794, vers la ci-devant Épiphanie, jour des Rois. »

Une chambre en Hollande, p.32-33:

« Descartes est tourangeau. Il a grandi sous d’aimables ombrages, auprès de murmurantes eaux, goûté la poésie. Pour lui, et non pour Kant à qui il suffisait de demeurer, la question s’est posée de savoir quel lieu faciliterait le dessein d’y voir clair en toute chose et d’abord en lui-même. Il ne s’en explique pas expressément. Comment le pourrait-il? Le sentiment de la nature n’a pas encore été thématisé. Il s’en faut d’un siècle et demi. »

A quelques semaines de distances deux récits français, chez Verdier. Ce n’est pas vraiment l’éditeur qui a imposé le rapprochement. Ni l’amitié qui unit les deux auteurs, ni leur origine (le Limousin: ce « far center » français), ni même leur exigence littéraire, leurs (bons) goûts communs (Flaubert, Faulkner, Simon) qui donnent un ton et une tenue à leurs écrits.

Surtout, ce sont deux récits nourris de la lecture de grands historiens, qui prennent pour sujet deux révolutions occidentales. Mais deux visions assez différentes, problématiques en tout cas, du cours de l’histoire.

Chambre Hollande

Un (fort) vent  braudélien souffle sur le récit que fait Bergounioux de la découverte du cogito par Descartes.

La longue durée se fait très longue:

« A l’approche de l’ère chrétienne, la Gaule chevelue dort toujours les yeux ouverts, dans la pénombre crépusculaire de ses bois. », p.8

Le déterminisme devient déterminant:

« Il n’est pas de repos, de calme persévérance en soi-même, de quant-à-soi dans les positions médianes. La situation du pays, entre le Nord et le Midi, les Alpes et l’Atlantique, l’a exposé, dès le commencement des temps historiques, en Europe, aux vues intéressées de tous ses voisinages. Il n’aura fait, depuis lors, que chercher à sauvegarder quelque chose de lui-même. C’est pour n’y avoir pas réussi qu’il s’est réfugié dans l’universalisme abstrait, cette fiction qu’il s’ingénie à donner au genre humain et à lui-même comme la réalité. », p.7-8

On croit entendre la voix du maître:

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La Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II:

« Mais il est de plus grands spectacles, aux marges et au coeur de la Méditerranée. Une charnière essentielle du monde méditerranéen reste l’ancienne limite européenne de Rome, le Rhin et le Danube où la poussée catholique trouvera, au XVIème siècle, sa ligne forte: nouveau limes que les Jésuites réoccuperont avec leurs collègues et les coupoles de leurs églises à accolades. La rupture entre Rome et la Réforme s’est faite précisément au long de cette cicatrice ancienne. C’est ce qui confère, plus encore que les querelles d’États, son caractère « solennel » à la frontière du Rhin. La France du XVIème siècle, comprise entre cette ligne avancée de Rome et la ligne des Pyrénées que touche à l’extrême la poussée protestante, la France déchirée entre les deux partis aura, une fois de plus, subi le destin de sa position géographique. » (tome II, p.500 de l’édition de poche).

L’histoire de Bergounioux est un cours lent mais puissant, orienté, nécessaire, dans une longue tradition, à la fois marxiste et libérale (braudélienne en somme) qui fait marcher les hommes par-delà les catastrophes, sur les voies d’un certain progrès: l’empire romain et sa chute, la formation de l’État moderne, la civilisation des moeurs, Norbert Elias, Auguste Comte. Un régime d’historicité moderne, où le temps, pour reprendre les idées de Hartog et Koselleck (1), est en lui-même producteur de nouveauté et de progrès. On en avait déjà un aperçu saisissant dans Jusqu’à Faulkner ou dans son Bréviaire de littérature. On pourra selon l’humeur trouver ces grandes enjambées à travers les siècles d’une audace folle ou d’un ennui scolaire.

Les Onze

Chez Michon l’histoire prend une majuscule et une texture plus composite. Le récit lui-même est plus long, la construction plus habile et complexe que le travail chronologique de Bergounioux. Un peintre de petite extraction (François-Elie Corentin), un tableau mystérieux, des commanditaires aux mobiles flous et inquiétants, les Onze du Comité de salut public dirigé par Robespierre.
La flèche du temps suit un parcours plus heurté, moins lisible. Au siècle des Lumières, au moment même où le mot « révolution » perd son sens d’éternel recommencement pour ouvrir sur le jamais-vu, l' »Histoire » de Michon devient curieusement répétitive. Le « comble de l’Histoire » (p.93), c’est la Terreur, celle de 1794 bien sûr, mais avant, mais après, mais toujours: une violence anthropologique, qui vient l’homme et de ses peurs fondamentales. Sous certains aspects une histoire cyclique et sombre, aux antipodes de celle de Bergounioux, un ancien régime d’historicité dans lequel le temps n’est plus facteur de progrès mais simple contenant, cadre dans lequel se déroulent des événements (souvent des catastrophes) qui tendent à se rejouer indéfiniment.  Shakespeare (on croise Macbeth), Nietzsche.

Mais aussi et surtout Michelet: c’est l’autre face de l’Histoire selon Michon, dans une tradition plus moderne, qui va vers un accomplissement, une prise de conscience de soi. Tradition de la Geschichte, l’Histoire en soi, quasi mystique, hégélienne, qui ne distingue plus l’ensemble des faits passés de leur mise en récit, parce qu’elle se fait en se disant et inversement.

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De très grandes orgues ponctuent Les Onze :

«  C’est Lascaux, Monsieur. Les forces. Les puissances. Les Commissaires.
Et les puissances dans la langue de Michelet s’appellent l’Histoire. »

Point commun: Michon et Bergounioux sont à l’école de deux historiographies d’avant le tournant des années 70, d’avant la déconstruction, « l’histoire en miette », les « nouveaux objets », « les nouvelles approches ». Les historiens qui parlent dans leur écrits sont plus confiants dans leur savoir, leur langue peut-être plus exigeante (et l’on peut sans exagérer qualifier Michelet et Braudel d’historiens-écrivains, comme l’ont bien repéré Ricoeur et Hartog), mais moins soucieuse de remettre en question les grandes catégories historiques (l’Etat, la Terreur, la Raison, le Mal…) et les grandes catégories d’analyse de la profession. A cet égard la fiction de Michon est plus ambigüe, et son rapport à la réalité historique plus inquiet.

J’avoue pourtant une certaine déception. Ce qui me gêne le plus n’est pas d’ordre épistémologique, au contraire, mais nait du sentiment que les deux écrivains sont comme restés élèves, l’un parce qu’il est exagérément  fidèle, l’autre par sa volonté permanente de se détacher du récit historien pour « faire » littéraire. Les compositions sont brillantes comme deux élèves peuvent être brillants. La phrase a été travaillée, retravaillée, comme chez les plus grands, sauf qu’ici on le sent à chaque ligne, virgule, alinéa. L’un et l’autre se sont souvent comparés à des artisans, et l’on voit là des traces du burin, ailleurs la marque d’un polissage trop appuyé.  Deux récits courts, et pourtant lents, qui cherchent à durer sans y parvenir. Des tentatives pour donner sens au moindre détail, mais comme étouffées dans l’œuf,  se limitant toujours à l’allusion érudite mais finalement stérile, au traitement du sujet en somme. Michon s’en tire mieux, là aussi, même s’il laisse un goût d’inachevé.

Ainsi la construction de la forteresse de La Rochelle :

« – depuis que le cardinal-duc avait fait lever, plus ou moins à coups de trique, plus ou moins à coup d’écus, des bataillons de Limousins pour construire au large de la Rochelle et autant dire alors en pleine mer de grands apparaux de guerre, des digues, des babels bien cimentées de ciment limousin, sang et boue, où lui, le cardinal-duc de Richelieu, debout sur les digues par-dessus les Limousins dans son habit de fer et de pourpre, pensait que tous les huguenots du monde viendraient se fracasser et mourir toujours, sortir de l’Histoire- » Les Onze, p. 35

Brueghel.Babel

L’évocation est puissante mais isolée. Ce n’est qu’une scène, un décor où prend place le peintre Corentin, là où la forteresse sebaldienne, au début d’Austerlitz, par la description de son expansion formidable et absurde, ouvre une nouvelle période narrative,  une autre dimension, une autre échelle de temps et d’espace.

Textes admirables sans aucun doute, mais comme le sont des meubles de belle facture. C’est beaucoup, mais pas assez.

Note:

(1) On lira de François Hartog, au Seuil: Régimes d’historicité et Evidences de l’histoire (avec un chapitre sur Michelet et un autre consacré à l’histoire récit, qui s’arrête notamment sur Braudel); de Reinhart Koselleck: Le Futur passé, contribution à la sémantique des temps historiques (édition de l’EHESS)