Le soir

3 avril 2011

La ville en Allemagne, mai ou juin 1945.

John Hawkes, Le cannibale

La ville avait perdu toute ancienneté. Nichée sur sa terre brûlée, son unique statue équestre privée de tête et de pattes, elle se gorgeait de mendiants à la débandade et restait décharnée sous une lune sinistrement voilée. Les trains au bruit de ferraille rebroussaient chemin à la vue des boucles de rail qui fleurissaient dans le printemps aigre à la lisière de la ville, à l’opposé de la colline, et les champs lestés d’obus se souillaient des besoins solitaires des bêtes et des hommes. Tandis que les anciens habitants revenaient déblayer à nouveau, en famille, les abords du canal ou errer solitaires, vêtus de noir, des prisonniers défilaient sur les collines, soit comme des noms sur une liste, soit, si la liste avait été perdue, en masses  non dénombrées. Tandis qu’un vieillard moribond était emporté par une affreuse quinte de toux, Jutta trompait son mari disparu et enfantait à nouveau. La ville, sans murs ni barricades, quoique toujours lieu de campement millénaire, était aussi ratatinée dans sa structure, aussi décomposée qu’une langue de boeuf noire de fourmis.

(p.18)
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Le matin

3 avril 2011

Une ville en Allemagne, le 2 août 1914.

John Hawkes, Le cannibale

Le matin, avec ses vapeurs qui s’étalaient, les voix qui se chamaillaient par-dessus les clôtures, les brosses et les torchons qui s’attaquaient au mobilier, les filles ébouriffées qui grattaient les planchers à genoux en chuchotant, la maison qui s’emplissait de garçons et d’énormes paniers de fruits, le matin attirait, semblait-il, hors de la ville des foules de gens, éveillés par les cris et l’attention. C’était le moment de s’asseoir au soleil avec de doux cheveux tombant jusqu’à la taille, à somnoler et à s’éveiller, dodelinant de la tête et respirant l’air embaumé, de rassembler des pensées pour les années à venir, ou passées, comme une vieille femme en fichu noir devant sa porte.

(1949, Le Seuil, traduit par François-René Daillie, p.84)