Relectures (4): mémoire de l’oubli

3 novembre 2011

Sebald, Séjours à la campagne, p.132

c’est une chose de faire un signe à un collègue qui s’en est allé, c’en est une autre d’avoir le sentiment que l’on vous en a adressé un, depuis l’autre rive.

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)

Tentant de comprendre, il y a maintenant quelque temps, ma compulsion à relire certaines œuvres, faisant même de cette compulsion l’un des critères les plus pertinents pour juger de leur grandeur, j’avais formulé cette explication déceptive et paradoxale selon laquelle un texte ne me devient essentiel que parce que j’en oublie la plupart des détails, du moins les grandes lignes, ce qui fait en réalité que les détails, tout en restant bien vivants, se mettent à flotter de manière plus ou moins anarchique dans mon esprit, me donnant sans doute l’envie jamais rassasiée de les remettre dans le bon ordre. C’est donc à une faiblesse personnelle, aux ratés de ma mémoire en l’occurrence, que je mesurai la qualité d’un livre. A quoi sert d’ailleurs ce blog où je collecte des citations, les légende, puis les classe en catégories comme un entomologiste épingle ses papillons, si ce n’est à combattre ma propension à l’oubli, tout en espérant secrètement ne jamais remporter la moindre victoire?

A la relecture des portraits rassemblés par Sebald dans ses Séjours à la campagne, je fus donc heureusement surpris de trouver la remarque suivante, au sujet de Johann Peter Hebel

p.14

Or maintenant, je n’arrête pas de lire et de relire les histoires de son almanach, peut-être parce qu’une marque de leur perfection, comme le note Benjamin, est qu’on puisse aussi facilement les oublier.

Émanant de l’écrivain que je tenais d’une part pour le plus scrupuleux et érudit des lecteurs, d’autre part pour celui dont l’œuvre restait le plus profondément « perdue dans ma mémoire » (si j’ose dire), cette confession m’apparut comme un signe amical « depuis l’autre rive », de ceux que tout lecteur un peu obsédé, un peu mégalomane, a parfois l’impression de recevoir de ses auteurs favoris.

J’aurais pu considérer que cette conception pour le moins hétérodoxe de la perfection littéraire relevait du jugement de circonstance ou d’une forme avancée de scolastique littéraire, et que Sebald s’était quelque peu laissé emporter par son goût (particulièrement développé dans les lignes qu’il consacre à Hebel) des inversions, des changements de proportions et des renversements de perspective, si je n’avais lu cette longue question

Comment saurait-on comprendre un auteur qui, harcelé par tant d’ombres menaçantes, répand néanmoins à chaque page la plus agréable des lumières, un auteur qui composait des pièces humoristiques par pur désespoir, qui écrivait presque toujours la même chose sans jamais se répéter, qui en venait à ne plus comprendre ses propres pensées, aiguisées aux détails les plus infimes, qui avait les deux pieds sur terre et se perdait sans retenue dans des sphères éthérées, dont la prose a la propriété de se dissoudre à la lecture si bien que, quelques heures après, on ne se rappelle déjà presque plus les personnages, les événements et les choses dont il était question ?

quelques cent vingt pages plus loin, au début de l’hommage qu’il rend à Robert Walser.

Pour certains lecteurs, dont je suis, ce qui fait la grandeur d’une œuvre, c’est bien une certaine qualité de transparence (celle qu’évoque encore Sebald, dans les pas de Starobinski, à propos de Rousseau), cette « propriété de se dissoudre » au point de lui donner la physionomie du souvenir. Une prose assez puissante et assez légère pour maintenir le lecteur en apesanteur ; suffisamment diaphane et labyrinthique pour l’égarer, lui faire perdre la mémoire, se rendre inoubliable.


How small

3 novembre 2011

Ludwig Wittgenstein, Culture and value

How small a thought it takes to fill a whole life.


Relectures (3): Thomas Bernhard

13 mai 2010

Thomas Bernhard, Extinction, p.113

Il y a des écrivains, avais-je dit à Gambetti, qui, lorsqu’il les lit pour la deuxième fois, enthousiasment encore beaucoup plus le lecteur que la première, il en est chaque fois ainsi pour moi avec Kafka. Kafka me reste en mémoire comme un grand écrivain, avais-je dit à Gambetti, mais en le relisant j’ai eu tout à fait l’impression d’en avoir lu un beaucoup plus grand encore. Peu d’écrivains deviennent plus importants, plus extraordinaires à la deuxième lecture, la plupart, nous les lisons pour la deuxième fois et nous avons honte de seulement les avoir lus une fois, c’est ce qui nous arrive avec des centaines d’écrivains, pas avec Kafka et pas avec les grands Russes, Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev, Lermontov, pas avec Proust, avec Flaubert, avec Sartre que je compte parmi les plus grands. Je ne trouve pas que ce soit la plus mauvaise méthode que de lire une deuxième fois les écrivains que nous avons lu une fois et qui nous ont impressionnés, en effet, ou bien ils sont encore beaucoup plus grands, beaucoup plus importants, ou bien ils ne valent plus la peine qu’on en parle. Ainsi nous ne trimbalons pas dans notre tête, pendant toute notre vie, un énorme fatras de littérature qui finalement rend cette tête malade, avais-je dit à Gambetti sur le Pincio.

(Traduction Gilberte Lambrichs)

Thomas Bernhard encore et encore ses relectures, ici décrites comme le tamis qui permet d’isoler les textes qui comptent.

Il y a quelques jours j’ai assisté à la lecture, une relecture aussi, d’Extinction, au théâtre de la Madeleine. Serge Merlin parvient à donner des modulations – quand succèdent aux morceaux hurlés des mots dits à voix basse, à peine audibles ; quand l’élocution mécanique se mue en égarements lyriques – et des ouvertures – quand le lecteur s’arrête et écoute, dans le clair-obscur un peu plus obscur qui se fait sur scène, l’histoire dite par lui-même, Murau, du domaine de Wolfsegg – à ce bloc sans brèche, aux phrases droites et inflexibles.

Ces phrases il parvient à les gondoler, il en fait une partition. Elles s’animent dans sa bouche et sur la petite table, tout en laissant (autre miracle) le spectateur revenir ensuite au texte avec en tête une prosodie plus monocorde, pas moins inquiétante, pas moins burlesque, la sienne.

Thomas Bernhard avait ailleurs écrit ceci au sujet de ses textes et du théâtre :

Lorsqu’on ouvre un de mes livres, il en va toujours ainsi : il faut s’imaginer qu’on est au théâtre, avec la première page on lève un rideau, le titre apparaît, obscurité complète – et lentement, de ce fond, de cette obscurité, surgissent des mots qui se transforment en des processus de nature tant intérieure qu’extérieure, et qui, à raison même de leur caractère artificiel, deviennent tels avec une particulière netteté.

(Ténèbres, p.62 ; cité par Chantal Thomas dans Thomas Bernhard, le briseur de silence, p.35)

Jean Torrent et Serge Merlin ont tranché dans la masse pour tirer des cinq cents pages une heure vingt minutes à voix haute. L’auteur de Maîtres anciens, qui avait fait l’éloge de la lecture par fragments, n’aurait pas été mécontent. Mais on n’entend pas l’extrait sur les relectures.


Relectures (sans fin)

27 avril 2010

 

Voici ce qu’écrit Jean Dubuffet à son ami Claude Simon le 15 mai 1973:

Je voulais vous dire, dans une forme convenable, et non pas brouillonne et hâtive comme je le fais ici maintenant, que votre livre présente ce caractère qui me comble de plaisir, de procurer une lecture ininterrompue, je veux dire qu’on peut à tout moment l’ouvrir à n’importe quelle page, et trouver dans cette page la substance du livre entier. C’est un livre qu’on ne peut pas lire – si lire est commencer à la première page et finir à la dernière. Ici on ne finit pas. On peut faire usage du livre une vie entière. On peut le lire aussi en remontant de la fin au commencement. Il n’a pas un sens, il en a autant qu’on veut. C’est un livre à utiliser comme un tapis de Perse. Ou encore comme un talisman, une boule de cristal. Il est d’un usage permanent. A tout endroit qu’on l’ouvre on est imméditament transporté dans votre monde parallèle, votre monde homologue, où se trouvent abolis le petit et le grand, le léger et le lourd, le corporel et le mental, le départ et l’arrivée, le vide et le plein.

C’est à propos de Triptyque. Voilà exprimé dans une forme qui me parait bien peu « brouillonne » et bien peu « hâtive », mais au contraire parfaitement éclairante, ce que je cherchais à dire maladroitement, l’autre jour, des textes dignes d’être relus.

La Correspondance de Claude Simon et Jean Dubuffet s’est étalée sur une quinzaine d’années (1970-1984) mais elle tient en 65 petites pages aux éditions l’Echoppe. Les lettres sont courtes, chaleureuses, denses. L’ouvrage date (1994) mais il était bien en évidence au dernier étage, le plus déserté (le plus isolé), de la librairie Vent d’Ouest à Nantes, au milieu des livres d’art et d’histoire.

Le 31 août 1981 Dubuffet fait l’éloge d’un autre livre de Claude Simon, Les Géorgiques:

Une oeuvre effarante par l’étrangeté de son thème de ses recours, de son assiette, de son ton, de son souffle, de l’incroyable constante maîtrise du libellé. Prodigieux le libellé, constamment percutant. Il ne cesse d’étonner, et de combler. Votre savoir dans des pratiques comme celles de l’artillerie ou de l’agronomie est ahurissant mais il est égal en tous autres domaines et à toutes échelles, de l’emballage des statues aux accouplement des libellules. Car tout défile dans la course de cet impétueux parcours, tous les faits et gestes du monde, reflétés dans une eau noire magique, en cinéma muet, comme images d’astres disparus que transporent à nos téléscopes les millions d’années-lumière.

Où j’aime à lire, comme dans le premier extrait, l’un des plus justes résumés de l’oeuvre de Sebald

(Image: La vie de famille, par Jean Dubuffet. Dans sa réponse du 21 mai 1973, Claude Simon cite cette oeuvre comme une des influences majeures de Triptyque).


Relectures

4 avril 2010

Thomas Bernhard, Maîtres anciens, p.32-33

Ce n’est pas pour rien que, depuis plus de trente ans, je vais au Musée d’art ancien. D’autres vont au café le matin et boivent deux ou trois verres de bière, moi je viens m’asseoir ici et je contemple le Tintoret. Une folie peut-être, pensez-vous, mais je ne puis faire autrement. (…) Ici, dans la salle Bordone, j’ai les meilleures possibilités de méditation et si j’ai par hasard ici, sur cette banquette, quelque chose à lire, par exemple mon cher Montaigne, ou mon Pascal qui m’est peut-être plus cher encore, ou mon Voltaire qui m’est encore beaucoup plus cher, comme vous voyez les écrivains qui me sont chers sont tous français, pas un seul allemand, je peux le faire ici de la manière la plus agréable.

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, p.41-42

Ne serait-il pas dès lors présomptueux de vous énumérer ici, en me prévalant d’une apparente objectivité ou sobriété, les pièces et sections principales d’une bibliothèque, ou  de vous exposer sa genèse, voire son utilité pour l’écrivain ? En ce qui me concerne, en tout cas, je vise dans ce qui suit quelque chose de moins voilé, de plus tangible ; ce qui me tient à cœur, c’est de vous permettre un regard sur la relation d’un collectionneur à ses richesses, un regard sur l’acte de collectionner plutôt que sur une collection.

(Rivage poche « Petite bibliothèque », traduction de Philippe Ivernel)

Hédi Kaddour, Les Pierres qui montent, p.324

Relecture annuelle du Discours de la méthode. On y sent toujours un vent d’avenir.

De manière moins compulsive, plus distanciée et raisonnable que Reger, plus proche en cela d’Hédi Kaddour (Descartes contre Pascal), je reviens aux mêmes textes, souvent au printemps. A la fiction spatiale de l’île déserte je préfère la métaphore temporelle des saisons qui isole plus précieusement les livres qui comptent dans l’unité d’un temps que dans celle d’un lieu (mais des lectures et des lieux, j’ai déjà parlé ici).

C’est aussi plus réaliste. L’île déserte est une utopie, pas seulement parce qu’aujourd’hui le globe est toujours mieux connu, plus relié et moins désert, mais parce que le dégoût naitrait immanquablement de la relecture en circuit fermé des mêmes ouvrages, sans la respiration que procure la découverte des autres. Ceux qui tiennent à cœur gagnent à être quelque peu noyés dans un flux de lectures plus ou moins heureuses d’où ils émergent plus facilement.

Je déballe ma bibliothèque, comme dirait l’autre, mais la toute petite, celle des éternels retours, huit livres au total:

Reger revoyant encore et encore le Portrait de l’homme à la barbe blanche dans la salle Bordone du Musée d’Art Ancien de Vienne, vu par Irrsigler, vus par Atzbacher dans Maîtres anciens.

Sebald : surtout les Anneaux de Saturne, et un petit texte qui me revient de plus en plus entre les mains, sa promenade au cimetière de Piana qui donne son titre au recueil posthume Campo Santo, une anabase. Après avoir plongé dans l’eau de la Méditerranée le narrateur remonte interroger les tombes à flanc de versant et en vient à méditer sur le combat inégal, horizontal celui-là, que se livrent les morts et les vivants depuis que l’urbanisation a gagné des portions toujours plus larges des terres habitées.

Campo Santo, p.39

Où les mettre, les morts de Buenos Aires et de Sao Paulo, de Mexico City, de Lagos et du Caire, de Tokyo, de Shanghai et de Bombay?

La vraie Vie de Sebastian Knight de Nabokov, le premier de ses textes écrits en anglais. Il est peut-être moins virtuose que les autres, mais le ton amusé, faussement léger de l’enquête m’a toujours séduit. Je relis aussi souvent Autre Rivages, où je trouve une atmosphère comparable. Les deux forment un diptyque à mes yeux.

Celui qui m’est sans doute le plus cher : le Jardin des plantes de Claude Simon (je le relis en ce moment), son temps retrouvé. Il y a des rapprochements étonnants à faire avec les Anneaux de Saturne, écrit avant, et j’en ferai bientôt. Au revers de la couverture de son exemplaire Sebald a ébauché la première chronologie d’Austerlitz.

Chaque année une année des Carnets de notes de Bergounioux.

La nouvelle de William Gass, Au cœur du cœur de ce pays, last but not least.

Il y en a qui sont revenus moins souvent – tous les deux, trois, quatre ans :

La Montagne magique

Danube, et Microcosmes de Claudio Magris

Le Joueur, de Dostoïevski, que je relis juste avant ou juste après un Eté à Baden Baden, de Leonid Tsipkyn, un superbe récit sur les pas du grand Fiodor, l’œuvre unique d’un petit fonctionnaire soviétique mort au début des années 80.

Le premier tome (ou partie) de l’Homme sans qualité (voir ici pour quelques réflexions sur ce travers que je partage avec beaucoup de lecteurs). Deux petits livres complémentaires, d’un grand musilien : Prodiges et vertiges de l’analogie et Le philosophe chez les autophages, de Jacques Bouveresse. Même discipline intellectuelle, même ironie, même vertu, le geste d’essuyer régulièrement ses verres de lunette.

La Recherche, je ne la relis pas, pour la bonne raison que je ne l’ai pas encore lue en entier, et ceci pour une autre bonne raison : je relis plus que de raisonnable la deuxième partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleur.

Certains livres, longtemps revisités, ont peu à peu disparu: les grands romans de Faulkner. D’autres reviennent : grand plaisir, si je puis dire, à la Nausée, après quelques années au loin. L’épreuve peut être cruelle: le Testament à l’anglaise de Coe, le Dalhia noir d’Ellroy n’ont pas tenu les dix ou quinze ans passés depuis le premier enthousiasme.

Des raisons très diverses et très communes expliquent sans doute ma propension à la relecture, mais je préfère ici rechercher des motifs plus littéraires. D’abord ce qui pourrait être perçu comme des insuffisances. Contrairement à Nabokov, j’ai en effet beaucoup de mal à me représenter précisément la scène décrite, à m’imaginer Gregor en gros scarabée plutôt qu’en cafard (il serait plutôt un mélange des deux, avec, selon les gros plans du texte, telle ou telle partie du corps d’un insecte, telle autre d’un autre insecte), à me dessiner clairement l’appartement de la famille Samsa.

Je lis un peu flou, et je ne m’inquiète pas vraiment de rendre ma lecture plus claire ou plus fidèle à la lettre. Une proie idéale pour Flaubert qui, malgré les méticuleuses recherches qu’il s’imposait, souhaitait justement créer une image brouillée, propice à l’imagination.

Le manque de disposition à identifier les détails exacts, les défauts de concentration dans le suivi des intrigues, les erreurs souvent énormes quant aux relations entre les personnages (leur nom même m’échappe souvent, et je suis impressionné quand je lis ensuite le résumé limpide que font les critiques de certains gros et complexes récits), tout cela permet aussi de ne garder que des impressions, des souvenirs de « grands moments », quitte à mal les placer dans l’économie générale de l’œuvre. Après bien des relectures des textes Sebald il m’est difficile de dire si telle traversée de banlieue se trouve dans les Anneaux ou dans les Emigrants, telle remarque sur les feux de forêt dans un court texte de Campo Santo ou dans Austerlitz (en fait les deux, mais aussi dans les Anneaux), etc.

Il y a enfin une parenté entre ces œuvres, qui correspondent à ce type de lecture impressionniste, puisque la plupart de celles que j’ai citées, quand il ne s’agit pas de journaux, manquent justement de cette ligne droite, de cette colonne vertébrale bien articulée (les lopins à la Montaigne du jardin mémoriel de Claude Simon).

Ou plutôt elles n’en manquent pas mais leurs auteurs (les auteurs que j’aime) l’ont recouverte d’une telle épaisseur de digressions, de rêveries, de fausses pistes, que je la perds assez vite de vue tout en me laissant inconsciemment porté par elle.

Images: Tintoret, Portrait de l’homme à la barbe blanche; Poussin, le Printemps; Brecht; Page de l’exemplaire de la métamorphose sur lequel travaillait Nabokov, publié en 2010 dans Littératures en Bouquins Laffont; Incendie mystère; page du Jardin des Plantes, la Pléiade; plan du Jardin des Plantes.