Sea, sex and fear

6 juillet 2010

Sebald, Les Anneaux de Saturne, p.89-90

En expirant lentement pour surmonter la sensation de vertige qui m’avait gagné et en faisant un pas en arrière, il me sembla avoir vu bouger quelque chose dont la couleur jurait dans le paysage. Je m’accroupis, pris d’une soudaine panique, et plongeai du regard par-dessus le bord de la falaise. C’était un couple d’humains qui reposait là en bas, dans le creux, pensai-je, un homme couché sur le corps d’une autre créature dont on ne voyait que les jambes repliées et écartées. Et durant l’éternité de la seconde d’effroi où cette image me traversa, il me sembla qu’un tressaillement avait parcouru les pieds de l’homme, on aurait dit un pendu au moment du trépas. A présent en tout cas, il était totalement immobile, et la femme aussi était immobile, inerte. Tel un grand mollusque informe échoué sur le rivage, ils étaient couchés là comme un seul corps, un monstre marin à deux têtes et doté de nombreux membres, remontés des grands fonds, dernier exemplaire d’une espèces fabuleuse exhalant son souffle à ras du sol, inconscient de sa fin prochaine. Je me relevai, déconcerté, vacillant comme si c’était la première fois que je me tenais sur mes jambes, et je m’éloignai de cet endroit devenu pour moi inquiétant, quittai la falaise par le chemin descendant en pente douce jusqu’à la plage qui, de là, va s’élargissant en direction du sud.

(Actes Sud, traduction de Bernard Kreiss)

Claude Simon, Le Jardin des Plantes

à peine essuyés mare marron sur le linoléum pieds laissant derrière eux leurs empreintes humides en forme de guitare allongée couronnée de perles faim l’un de l’autre traversant la pièce sans pouvoir se détacher liés les deux corps soudés jumeaux siamois semblables à quelque monstre mythologique animal à huit membres deux têtes quatre bras quatre jambes s’emmêlant titubant venant s’abattre sur le lit

(Pléiade, p.923)

Alain Corbin, Le Territoire du vide, p.17

L’horreur du contact visqueux de ces créatures de cauchemar nées de l’eau noire et montées du monde chaotique des cavernes ténébreuses sollicite les poètes du XVIIème siècle. Spenser, établi en Irlande, dit comment le saint pèlerin, compagnon de Sir Guyon en route vers l’Île des Délices, a su, en touchant les flots de son bâton, calmer et obliger les bêtes menaçantes à s’en retourner dans les profondeurs de l’océan. Milton, en une saisissante image, fait camper et s’accoupler les monstres marins dans les palais submergés par les eaux du déluge.

(Champs Flammarion)

J. M. Coetzee, Foe, p.150

Je ne voyais pas ce qui pouvait pousser Foe à parler de monstres marins à un moment pareil, mais je gardai le silence.

(Seuil, traduit par Sophie Mailloux)

Avant de partir au bord de la mer je laisse ces citations qui apparaitront à certains comme un avertissement, une invitation à d’autres, car voilà ce qu’on peut trouver sur une plage du Suffolk ou dans une salle de bain à la localisation imprécise à ce moment du texte (Barcelone ?) : le sexe et l’effroi, deux choses qui rapprochent une nouvelle fois le Jardin des Plantes des Anneaux de Saturne, à ceci près que le sexe est omniprésent dans les textes de Simon alors qu’il s’agit (à ma connaissance) d’une des deux seules mentions explicites de la « bête à deux dos» dans l’œuvre de Sebald.

L’autre se trouve dans Vertiges; un souvenir d’enfance à Wertach, au pied des Alpes bavaroises:

Des halètements puissants, des ahanements rauques montaient de la poitrine du chasseur, de sa barbe s’échappait le souffle glacé de son haleine, et régulièrement, quand la vague lui creusait les reins, il pénétrait Romana, qui de son côté allait toujours plus à sa rencontre, jusqu’à ce que de saccade en saccade ils ne forment plus qu’une masse compacte et indistincte.

(Actes Sud, p.212, traduction de Patrick Charbonneau)

Où – autre différence – l’on voit que l’accouplement sebaldien est nettement plus coupable que la jouissance simonienne.

(si l’on songe par exemple à cette dégustation sacrilège:

« traversant en titubant l’appartement jusqu’à la chambre tombant ensemble sur le lit renversé langue dans bouche sur ses seins glissant ventre nombril descendant écartant de sa pointe la mousse langue qui voit mauve pâle lilas puis rose plus vif remplis visage écrasé narines écrasées elle respirant très vite à petits coups s’ouvrant plus index et majeur en V écartant encore coquillage marin fleur carnivore la tenant maintenant sous sa croupe coupe à ma bouche lapant calice l’élevant descendant plus bas sillon marbre s’ombrant se teintant de bistre secret bronze enfin hostie sur la langue que je tendais les yeux fermés. »

(Il y a même un rejet radical de toute notion de péché de chair chez Claude Simon, qui admirait par exemple la prose Faulkner, mais jugeait sévèrement, d’un point de vue littéraire, son obsession de la faute originelle : dans un entretien radiophonique, je me rappelle l’avoir entendu expliquer combien la petite culotte souillée de Caddie, dans le Bruit et la Fureur,  lui semblait un motif ridicule et inutile)).

Au cours de son pèlerinage anglais, longeant « l’Océan allemand », Sebald développe de son côté une vision pré-moderne, classique, du rivage, considéré au dix-septième siècle, sur le modèle antique, comme un espace inquiétant et maudit

Le Territoire du vide, p.25

Dans la littérature grecque, toute zone de confins évoque le danger de l’interférence du divin, de l’humain et de l’animal, installés dans une confuse et dangereuse proximité. Le rivage antique, tel qu’on se le représente à l’époque classique, demeure hanté par l’irruption possible du monstre, par l’incursion brutale de l’étranger, son équivalent ;

repère du Léviathan, lieu nourricier dont le ventre est gros de futurs carnages.

Les Anneaux de Saturne, p.73

Les chroniques nous rapportent que la pêche au hareng tout entière a failli être ruinée à plusieurs reprises en raison des excédents quasi catastrophiques de harengs auxquels on avait à faire face certaines années. On y apprend aussi que de gigantesques bancs de harengs, poussés vers la côte par le vent et les vagues, étaient finalement projetés sur la grève où ils formaient, sur une distance de quelques milles, un tapis de plusieurs pieds d’épaisseur. On avait beau ramasser les harengs à la pelle, en rentrer des corbeilles et des caisses pleines, pareilles moissons ne pouvaient être engrangées qu’en faible partie par les habitants des localités voisines. Le reste se gâtait en peu de jours, offrant le spectacle effroyable d’une nature asphyxiée par sa propre surabondance.

p.91

L’un des hérésiarques d’Uqbar avait expliqué que le caractère terrifiant des miroirs mais aussi de l’acte de copulation tenaient au fait qu’ils multipliaient le nombre des humains.

Note: Cette semaine la fabrique de l’histoire, sur France Culture, est consacrée à « l’histoire des bords de mer ».
(Images: Illustrations par Gustave Doré de la Bible, du Paradis perdu de Milton, du Roland Furieux de l’Arioste)

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