Je poursuis mon enquête de terrain sur les progrès de l’illusion (P. Deville)

23 juin 2016

à Libreville

Car tout âge se nourrit d’illusions, sinon les hommes renonceraient tôt à la vie et ce serait la fin du genre humain.

Conrad

Certains détails suffisent à une lecture géopolitique du début de ce troisième millénaire. Les grilles de l’ambassade de France ont été déposées, remplacées par un mur plein, de près de quatre mètres de hauteur. Des étals de réparation de téléphones tenus par des Chinois viennent d’ouvrir dans le marché du Mont-Bouët. Cette ville dans laquelle les Chinois s’installent quand les Européens se barricadent semble pourtant toujours aussi familière. Il y a ici un quartier Sorbonne et un quartier Océan, un cimetière Lazaret et un quartier London.

Chaque matin, après la lecture de L’Union à une table de Chez Claude, boulevard de l’Indépendance, je me rends à l’antenne de l’AFP dans l’immeuble d’Air Cameroun pour y prendre connaissance de l’actualité. Puis je poursuis mon enquête de terrain sur les progrès de l’illusion. Parcourant la ville au gré des trajets imprévisibles des taxis collectifs, on peut constater l’envahissement des églises « éveillées », du Christ Sauveur ou du Septième Jour. Des évangélistes enflamment un public souvent pauvre et féminin, avec une prédilection pour les quartiers périphériques que désigne l’euphémisme sous-intégrés, comme Kinguélé ou Cocotiers. Si certaines de ces églises se sont implantées dans des locaux désaffectés, une ancienne menuiserie à Beau-Séjour, d’autres, de manière plus inquiétante, semblent empiéter sur le secteur bistrotier, tel cet ancien café toujours empli de ses chaises en plastique rouge et de ses publicités alcooliques en face de l’immeuble Beyrouth.

(Equatoria, p.53)

PS: Pendant ce temps, je poursuis moi aussi mon enquête, paresseusement, sur d’autres carnets que Norwich. Pour des raisons pratiques, j’ai rapatrié l’un d’eux, Extractions, sous WordPress. Ce sera donc Extractions (2). Sa particularité : se limiter strictement à la récolte de matériaux. Donc pas d’analyse ni de commentaire, mais de belles prises qui pourraient servir et plaire. Une sorte d’entrepôt qui tirerait vers le cabinet d’amateur, ou l’inverse. En attendant que l’envie me reprenne ici.

Etranges créatures

18 février 2015

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Matthias Zschokke, Maurice à la poule, p.147-149:

Il est toujours stupéfiant de voir l’impassibilité avec laquelle l’être humain, depuis des milliers d’années, passe son temps si chichement compté à rester assis, couché, à parler de tout et de rien, à grignoter de petites choses sans avoir faim, à siroter des liquides sans avoir soif, à contempler des choses qui ne lui disent rien, à emprunter des chemins qui conduisent dans des lieux où il n’a rien à faire, ancré dans la ferme conviction qu’il est un être doué de raison et qu’il a réfléchi à ceci ou à cela, alors qu’en vérité, il ne pense à rien, qu’il se contente d’avancer sans se poser de questions, tirant sans cesse les mêmes conclusions erronées, tournant en rond depuis des milliers d’années, saisissant au vol des bribes de conversations venant des tables voisines et traitant de lunettes de soleil ou de fourrures, de viande crue, d’étagères, de la pluie et du beau temps, jusqu’à ce que soudain, l’un d’eux disjoncte, une mère par exemple, elle déambule dans son appartement tard le soir, ôte un vêtement après l’autre, les arrose d’alcool à brûler, y met le feu, les laisse tomber derrière elle, puis soudain, elle pense à son fils de neuf ans qui dort et qui ne doit pas brûler en étant conscient, elle va chercher un marteau à la cuisine, pénètre dans la chambre d’enfants et fracasse à coups de marteau le crâne du garçon qui dort, elle est effrayée par le bruit des os qui se brisent, se frappe elle-même sur la tête, de rage, elle est prise de pitié pour ce petit tas tressaillant, le porte jusqu’à une fenêtre du salon, l’ouvre, pour que l’enfant n’étouffe pas dans la fumée, réveille, toute sanguinolente, son second fils, qui a une année de plus, et l’envoie chercher les pompiers, celui-ci a un choc, part en courant, les pompiers arrivent, éteignent l’incendie et emmènent le cadet à l’hôpital où l’on établit que l’aire du langage est détruite, il ne parlera plus jamais, la mère est internée… Et l’être humain est toujours assis là, sur des chaises de jardin, devant des petits-déjeuners, devant des établis, il boit de la bière, râle sur le temps qu’il fait, parle de jantes de voitures et d’inondations, d’escroquerie à l’assurance et de collections d’été soldées, le soleil se lève, le soleil se couche, l’être humain gazouille, un moineau sur le toit, il sautille par-ci, par-là, picore des miettes, se bourre sans avoir été vide, se couche sans être fatigué, se lève sans être reposé, traverse des places, aboie, saute à l’eau, parcourt une certaine distance à la nage, s’étend au soleil pour se sécher, ne sait pas le moins du monde ce qu’il fait, affirme que c’est son père qui est responsable de tout, ou sa mère, responsable de quoi, il ne le sait pas, de lui-même, il croit réfléchir, mais il ne sait pas comment on fait pour réfléchir, il s’assied, se couche, se lève, arpente des places, trotte le long des rangées de façades, sonne, hennit quelque chose, mange comme quatre, se laisse atteler à des charrettes, tire jusqu’à l’épuisement, on peut lui attacher des tonnelets autour du cou, il creuse et gratte dans les avalanches, déterre ses semblables, et soudain, voilà à nouveau quelqu’un qui perd la tête, met en pièces quelques-uns de ses collègues au bureau, est incarcéré, puis meurt, d’autres encore se jettent dans des activités totalement infernales pour que leur vie de galérien couvre le bruit bien plus menaçant qui résonne au fond d’eux-mêmes, ces choses non-éclaircies, pour ne pas perdre définitivement la raison, ce qui se produirait inévitablement s’ils s’exposaient à la réalité sans protection aucune, ces étranges créatures, les humains, qui soudain perdent la tête et en coupent d’autres en morceaux.

(Editions Zoé, 2009, traduit par Patricia Zurcher)

Illustration: Albert Anker, Maurice à la poule, 1877 (couverture du livre)

Book days in Brittany: day one

2 novembre 2009

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Il faut passer outre le léger agacement. Vu de Bretagne Paris c’est souvent (encore, pas toujours) l’endroit où l’on ne voudrait pour rien au monde habiter, où l’on respire mal (mais respirais-je mieux dans la petite ville du Grand Ouest où se sont tranquillement écoulées mon enfance et mon adolescence?); Paris où l’on vous marche dessus (ah! marcher sur des gens) ; et puis on est si bien, en Bretagne, la nature. La nature en Bretagne, vaste sujet en effet.

On part donc sur les routes pour quelques book days (cette belle expression de Bergounioux, de ses essentiels Carnets de notes). En premiers lieux deux librairies-cafés, ou cafés-librairies, le genre est à la mode, il y a même un réseau entier, une fédération des cafés-librairies bretonnes.

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Première étape à Huelgoat, au sud de Morlaix. Au milieu (enfin au sortir) d’une forêt peuplée de gros rochers ronds, on trouve l’Autre rive.

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Une maison, des fauteuils de cuir, une terrasse plus qu’agréable en cet été indien. La charcuterie est bonne, le tenancier sympathique, si l’on tient compte de mon avertissement liminaire.

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Livres en petit nombre bien sûr, mais c’est là aussi l’intérêt de ce genre d’échoppe : mettre sous les yeux ce qui disparaît habituellement dans la masse des nouveautés. Le librairie sait qu’il n’a aucun intérêt, dans tous les sens du terme, à rivaliser avec les grosses écuries urbaines en proposant les ouvrages dont on parle partout.

La sélection se fait intempestive.

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Plus au nord, dans la baie de Morlaix, le plus ancien (à ma connaissance) des cafés-librairies de la région, qu’on fréquente régulièrement depuis dix ans. Caplan and Co, à Poul Roudou pour être précis.

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Sélection littérature assez impeccable, beaucoup de philosophie, quasiment tout Gracq chez Corti (ce que, pour le coup, on ne trouve pas toujours ailleurs).

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Petite promenade au bord de la mer, la lumière ingrate me convient bien. Puis On the road again, direction les librairies d’occasion plus à l’est.

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L’art de la mémoire de Federico Fellini et Elia Suleiman

27 août 2009

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Je remercie aujourd’hui mon vidéoclub préféré de ne pas posséder Huit et demi dans son catalogue. C’est par défaut que j’ai pu voir Amarcord (Io mi ricordo: je me souviens, 1973), au lendemain de la projection du Temps qu’il reste, le dernier film d’Elia Suleiman, et c’est donc par hasard que j’ai pu rapprocher ces deux théâtres de la mémoire.

Quoi de plus personnel et irréductible, cependant, que ces deux mondes? On pourra facilement opposer la logorrhée fellinienne au mutisme des personnages de Suleiman, la fixité des plans du Temps qu’il reste aux puissants travellings d’Amarcord, et, dans ce dernier, la concupiscence adolescente de Titta, 200x130_amarcord seinsépris de belles fesses et de mamelles énaurmes au rigorisme apparent des années de formation du jeune Suleiman. La bouffonnerie grotesque de l’un à la clownerie légère de l’autre.

L’art de la mémoire qu’ils mettent en oeuvre les rassemble pourtant, si proche des ars memoriae de l’Antiquité et de la Renaissance que Frances Yates (1) avait identifiés, et qui offraient à l’exercice de mémorisation l’appui mnémotechnique d’un lieu imaginaire, d’un décor. L’art de la mémoire spatialise le temps en construisant des palais, des alcôves, des cadres dans lesquels l’orateur dispose ses objets, ses saynètes, autant de souvenirs qu’il peut ensuite saisir et mettre en scène à sa guise.

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Fellini et Suleiman ont ainsi leurs lieux communs: une maison d’abord, une cuisine où l’on mange en famille, plus ou moins silencieusement, mais aussi un dehors (ces champs, ces terrains vagues, ces places et ces ruelles), témoin de cette sociabilité extérieure si importante dans le monde méditerranéen et qui a pour contrepoint final le confinement d’une chambre d’hôpital, espace plus tragique qui annonce la perte (du père, de la mère).temps-qu-il-reste hôpital

Des endroits où l’on revient encore et encore, car la répétition est un autre visage de la mémoire, qui se décline aussi bien sous la forme de la série de gags que sous celle de l’éternel retour chez soi.

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Les deux films sont aussi des mémoires politiques, avec tout ce que le souvenir donne d’onirique au combat: là où Suleiman franchit un mur de béton à la perche, Fellini fait d’un Mussolini fleuri un grand prêtre de l’amour impossible. L’Italie des années 30, la Palestine de l’après 1948 ne sont pas des territoires neutres au sein desquels l’artiste peut innocemment placer ses souvenirs personnels.

Il y a donc un espace commun, fellino-suleimanien, qui a une parenté évidente avec l’espace proustien que Georges Poulet a déjà arpenté. Le cinéma excelle à mettre en évidence ce caractère non topographique, mais topologique de la mémoire, en isolant dans des cadres des lieux sans solution de continuité entre eux, qui se chargent ainsi d’une aura spécifique. On serait bien en peine de cartographier la ville d’Amarcord, de dresser le plan de l’appartement familial d’Elia Suleiman. Les lieux deviennent ainsi les personnages principaux de ces oeuvres qui, comme dans la Recherche du Temps perdu, proposent une galerie fantastique de figures, hiérarchisées comme en un panthéon personnel (dieu le père, une déesse de l’amour buraliste), toutes essentielles dans l’ordre du sensible, mais toutes secondaires dans celui de la narration.

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L’ensemble est porté par une petite musique vitale, car la mémoire est aussi composée de « tubes » (2), ces moments entêtants qu’on ressasse de manière plus ou moins volontaire. Les leitmotivs de Nino Rota, la sélection éclectique de Suleiman, entre variété arabe et remix improbables de succès occidentaux, enrobent les deux films d’un lyrisme mélancolique qui rend certaines scènes inoubliables: attablée comme toujours au balcon de l’appartement, sous le regard impassible de Suleiman, sa mère bat imperceptiblement du pied au rythme d’une chanson, les yeux perdus sur la photographie du mari disparu et sur les toits de Nazareth ; au milieu de nulle part, un mariage a lieu et le repas s’éternise au son de l’accordéon triste d’un musicien aveugle, dernières images felliniennes aux couleurs imprécises de fin du monde.

La mémoire est finalement une lumière, qui baigne Nazareth d’une clarté magique, et donne à Rimini et ses alentours un grain plus jaune, mélancolique, fantastique. Et c’est ainsi, en captant cette lumière personnelle, que Fellini et Suleiman dissipent un peu le sentiment d’égarement, ce brouillard, cette tempête fondamentale qui nous saisit au moment où nous nous retournons sur notre passé.

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Notes:

(1) L’art de la mémoire, Gallimard, 1987

(2) Un ami éclairé m’a fait connaître Tubes, la philosophie dans le juke-box, de Peter Szendy (Minuit) dans lequel l’auteur développe ces rapprochements entre mémoire et musique.

La première image : The eye of the imagination. Robert Fludd, Ars Memoriae (Oppenheim, 1619).


Dictionnaire des lieux sebaldiens (7): McDonald’s

3 août 2009

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Austerlitz, p.137

« Une fois que nous fûmes arrivés à Liverpool Street Station, où il attendit avec moi le départ de mon train dans le restaurant McDonald’s, il reprit enfin le fil de son histoire, après une remarque incidente sur l’éclairage de l’endroit, trop cru pour laisser planer le soupçon d’une ombre: la seconde d’effroi à l’instant du flash, dit-il, était ici pérennisée et il n’y avait plus d’espace ni pour le jour ni pour la nuit. »

Les Anneaux de Saturne, p.102

« J’ai passé une bonne heure à flâner dans ce quartier plus ou moins extraterritorial. Dans les ruelles latérales, des planches étaient clouées sur la plupart des fenêtres et les murs de briques couverts de suie s’ornaient de slogans tels que Help de regenwouden redden et Welcome to the Royal Dutch Graveyard. Je n’étais plus d’humeur à entrer dans un café pour me restaurer. Au MacDonald où, planté sous la lumière crue du comptoir, je me suis senti comme un malfaiteur recherché depuis des lustres par toutes les polices du monde, je m’offris un paquet de chips que je grignotais en m’en retournant à l’hôtel. » (traductions Patrick Charbonneau)

La lumière des néons suspend le temps et l’espace. Identique en tout lieu, non-lieu par excellence, le Macdonald’s porte à son apogée le sentiment d’être nulle part et partout, jours et nuits confondus, phénomène qui avait déjà tant surpris les hommes de la fin du 19ème siècle, au moment où l’éclairage électrique s’est imposé à grande échelle (1).

Chronologiquement, c’est d’abord dans les Anneaux de Saturne, en août 1991 – un an « très exactement » (p.100) avant d’entamer son tour dans le Suffolk – que le narrateur pénètre par hasard dans un de ces restaurants. Il se trouve alors en Hollande, au soir de son arrivée à La Haye, mais l’épisode est remémoré depuis la Gunhill de Southwold, du côté anglais de l’« Océan allemand ». Ses premiers pas hors de l’hôtel sont pour le moins erratiques mais, aussi étranges et labyrinthiques qu’elles paraissent au premier abord, les rues et ruelles qu’il emprunte restent localisables et identifiables. Un « minaret (…) dans l’azur hollandais vespéral » (p.102) lui (nous) dit qu’il traverse un morceau d’orient en occident, un de ces quartiers relégués de grande métropole européenne, né, ici comme ailleurs, des mouvements migratoires mis en branle par la modernité industrielle. Le narrateur sebaldien, éminemment moderne lui aussi, n’y est en fait jamais totalement perdu (2). Il sait où il est.

Le McDonald’s offre une forme d’« extraterritorialité » plus extrême. Le personnage y est en effet confronté à ce que Marc Augé appelle la « surmodernité » dans ce qu’elle a de plus standardisée et impersonnelle. La délocalisation engendrée par les non-lieux – autoroutes, aéroports, supermarchés, chaînes mondialisées de restauration rapide, etc. – est d’une toute autre nature que celle que provoquent des rues étrangères. Les hommes sont réduits à l’état de clients, accueillis pour un temps limité et contractualisé, en un lieu qui ne leur offre qu’une « identité provisoire », ce qui les condamne, paradoxalement, à l’anonymat (3).

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Le McDonald’s décuple donc la sensation d’égarement et fait naître un sentiment de culpabilité vague, d’angoisse à l’idée de perdre une identité toujours à prouver: impression typiquement sebaldienne d’inquiétante étrangeté que l’on retrouve, en particulier, dans la deuxième partie de Vertiges, All’Estero.

Cet épisode liminaire est de mauvais augure. Le Voyage en Hollande, sur les pas de Diderot et sur les traces de la Leçon d’anatomie du Dr Nicolaas Tupp peinte par Rembrandt, est bien, dès le premier jour, une déception, comme le souligne Martine Carré dans un bel essai paru en 2008 (4). Non que le texte de l’écrivain-philosophe l’ait trahi, mais parce que le narrateur-enquêteur a failli, s’est égaré.

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Le même inconfort accompagne la narration par Austerlitz des derniers moments de la vie de son ami Gerald Fitzpatrick, qui clôt la partie galloise de l’autobiographie, entamée la veille au Great Eastern Hotel. En cette fin de journée pluvieuse du 24 décembre 1996, les deux personnages reviennent de leur promenade à l’observatoire de Greenwich, et attendent, réfugiés dans le fast-food, le train du narrateur.

Comme deux papillons tout ensemble attirés et effrayés par les lumières crues, ils se figent un moment que la prose dilate (5). Suspension, entre-deux, qui laissent la place au récit. Cette deuxième visite au McDonald’s est plus productive que la première, mais c’est tout le quartier de la Liverpool Street Station qui rayonne d’une aura dont la suite du texte précise peu à peu l’origine .

Notes:

(1) Stephen Kern, The Culture of Time and Space  (1880-1918), p.29: « One of the many consequences of this versatile, cheap and reliable form of illumination was a blurring of the division of day and night ».

(2) John Zilkosky a montré dans un des premiers recueils d’articles consacrés à Sebald que la désorientation n’était jamais complète dans son oeuvre, qu’elle était toujours provisoire, et que les hasards mettaient souvent le narrateur sur des routes déjà fréquentées, par lui ou d’autres. Les tentatives pour se perdre, comparées aux aspirations romantiques ou, dans un registre différent, post-modernes, sont toujours vouées à l’échec.  Les non-lieux comme le McDonald’s mettent un instant ce modèle à l’épreuve, mais n’infirment pas les conclusions de Zilkosky. Sebald reste un moderne dans un monde « surmoderne ». cf John Zilkosky, « Sebald’s Uncanny travels », in J. J. Long et Anne Whitehead, WG Sebald, A Critical Companion, UWP, 2004

(3) Non-lieux, paru au Seuil en 1992, notamment p.126-127 .

(4) Martine Carré, WG Sebald, le retour de l’auteur, PUL, 2008, p.112-113

(5) Muriel Pic insiste beaucoup sur ce motif du papillon, sur cette alternance de mobilité et de fixité, et sur la fusion du chasseur et de la proie dans son essai L’image papillon, paru aux presses du réel (juin 2009).

Photo: Martin Parr, série « Common sense ». L’oeil en la matière.


Dictionnaire des lieux sebaldiens (2): Le Havane

11 juin 2009

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Austerlitz, p. 301

« Je rencontrai Austerlitz comme prévu, le jour de mon arrivée, au bistrot Le Havane, sur le boulevard Auguste-Blanqui, non loin de la station de métro Glacière. Quand j’entrai dans ce bar assez sombre, même en milieu de journée, défilaient sur l’écran de télévision d’au moins deux mètres carrés, installé en hauteur dans la salle, les images des gigantesques volutes de fumée qui depuis plusieurs semaines étouffaient les villages et les villes d’Indonésie et répandaient une cendre gris clair sur les têtes de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, se risquaient à sortir de leur maison avec un masque de protection. Un moment nous regardâmes tous deux le spectacle de cette catastrophe qui se déroulait à l’autre bout du monde avant qu’Austerlitz, sans préambule, comme à son habitude, ne commence à se raconter.» (Traduction Patrick Charbonneau)

Les cafés, sous toutes leurs formes, sont particulièrement importants dans le récit, cadres privilégiés des confessions et des remémorations de Jacques Austerlitz. La rencontre inaugurale avec le narrateur a lieu en juin 1967 au buffet de la gare d’Anvers (p.15). La promenade du lendemain les mène dans « un bistro du marché aux gants » (p.22) et des retrouvailles imprévues se déroulent quelques jours plus tard dans un « minuscule estaminet » de la banlieue industrielle de Liège, le Café des Espérances (p.37). Dans un « café à billard » de Terneuzen, quelques temps plus tard, Austerlitz et le narrateur contemplent « l’immense embouchure de l’Escaut noyée dans un brouillard gris » (p.41). Les premières paroles autobiographiques, touchant à l’enfance galloise, sont prononcées dans le salon-bar du Great Eastern Hotel de Londres en décembre 1996.

Les cafés se font plus rares dans les autres oeuvres de Sebald. Dans Vertiges (p.65-66), le buffet de la Ferrovia de Venise, « telle une île ancrée au milieu d’une  foule qui ondoyait comme les blés », avec ses serveuses-vigies et ses garçons coupeurs de têtes, est beaucoup moins rassurant, et invite à la fuite.

Le Havane est le théâtre du dernier récit d’Austerlitz, à la fin de l’été caniculaire de 1997. Située dans le XIIIème arrondissement de Paris, à proximité de son ancien appartement, rue des Cinq-Diamants, et de la dernière adresse de son père, rue Barrault, la brasserie offre un recoin sombre et calme où Jacques Austerlitz peut librement achever son travail d’histoire et de mémoire. Trois rencontres y ont lieu, au cours de trois journées. Trois moments décisifs : le récit de l’arrivée à Paris en 1958, rue Émile-Zola, et de la rencontre avec Marie de Verneuil; la description critique de la Bibliothèque François Mitterrand; la remise des clés de la maison d’Austerlitz au narrateur, qui ouvre sur l’épilogue.

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Le matin pluvieux de juin 2009 où je m’y suis rendu, le Havane offrait un semblable abri, une semblable obscurité, et les mêmes écrans, qui diffusaient cependant des images qu’on pourra juger moins inquiétantes.


Jean Rolin, Patrick Deville, Albert Schweitzer et Omar Bongo.

8 juin 2009

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Patrick Deville et Jean Rolin devisaient tranquillement sous ce chapiteau samedi dernier vers 19h30. Ils se connaissent bien. Le second rejoint de plus en plus souvent le premier à la Maison des écrivains de Saint-Nazaire. Le premier dit du second qu’il lui a inspiré une écriture plus géographique et historique, de Minuit au Seuil.  Il y fut question du vingtième siècle, des révolutions manquées, des lieux, des trajectoires singulières des grands hommes.
Ils ont lu des extraits de leurs derniers romans.

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Deville un chapitre entier d’Equatoria qui commence ainsi:

« chez Fourier

Lorsqu’il débarque en Afrique à trente-huit ans, ce qui n’est déjà plus l’âge d’un aventurier, Schweitzer est prêt à y laisser sa peau. Le colosse à la santé de fer qui descend du vapeur, belle gueule d’acteur hollywoodien, genre dur à cuire, mains larges de charpentier, est docteur en théologie, spécialiste de Paul de Tarse.  Il est un musicien de renom dont les récitals pourvoiront aux frais de l’hôpital qui dispense des soins gratuits. Son modèle aussi bien que Brazza est Livingstone, l’Ecossais à la fois explorateur, homme d’action, savant, missionnaire, découvreur du Zambèze et médecin, égaré pendant des années en des territoires inconnus de l’Afrique centrale, et qui, lorsque Stanley le retrouve enfin, choisit de rester sur place où il mourra. »

Je préfère, je ne sais pourquoi, celui-là, dans Pura Vida:

« au lac Xolotlan

Assis sur une chaise métallique rouge, à deux heures cinq P. M. local time, à Managua Nicaragua beautiful town, le vendredi 21 février 1997, l’enquêteur scrupuleux peut noter que les gargotes en tôle, au bord du lac, sont surmontées de fumerolles grises et bleues, qui glissent devant le volcan Momotombo endormi à l’horizon comme un vieil éléphant. »

Même s’il me rappelle moins  Oreille rouge, d’Eric Chevillard (p.129-130) :

« Il a laissé la France derrière lui, son riche petit pays, la fille aînée de l’Église aux grands pieds de fromage couchée dans les bégonias de son village fleuri, la jupe retroussée aux aisselles, recevant les notables, il s’est retourné une fois peut-être, pour cracher par-dessus son épaule, il a mis les bouts. On l’aurait vu en Afrique.

Tous ses sens sont en alerte, oreilles et nez cramoisis. Il a commencé par le soleil et n’en revient toujours pas. »

Rolin avait lui choisi un extrait (très beau) d’Un chien mort après lui (POL), que je n’ai pas sous la main et que je vais quand même résumer. D’abord, donc, des iguanes et autres espèces du bestiaire tropical. Mais le cadre s’élargit. Des autoroutes, des immeubles, nous sommes à Miami. Le ballet incessant des avions. Nous sommes près de l’aéroport. Au bord d’une piscine, et c’est celle de l’hôtel Hilton. Tout à la contemplation de cette modernité sauvage et planante, le narrateur est tenté par la fuite solitaire, le rêve de figer pour l’éternité cet instant, rester infiniment au bord de la piscine. L’esprit vagabonde: souvenir de la lecture de Libération au cours d’un vol, l’article consacré à un écrivain cubain, le livre acheté aussitôt, le suicide de l’écrivain quelques jours plus tard.

On est ensuite entré dans la cuisine : Deville dit « découper » des régions (l’Amérique centrale, l’Afrique centrale, bientôt l’Asie (centrale?)) et y faire des « carottages dans le temps », « accélérer les biographies » , en faire des « vies parallèles » pour en extraire l’essence « comme on presse un fruit ». Rolin préfère traverser l’espace, errer d’un point à un autre pour mieux mesurer la dimension historique de l’échec.

Les deux avouent leur penchant pour une écriture de navigation et de citation au sein de leur bibliothèque universelle, ce qui prend aujourd’hui un relief singulier, après l’écoute ferroviaire du cours d’Antoine Compagnon daté du 9 janvier 2007 , le 6ème de sa série consacrée à « Proust, mémoire de la littérature », où il est justement beaucoup question de la bibliothèque comme territoire, ce dont je reparlerai sans doute.

Mais j’apprends à l’instant qu’Omar Bongo est mort pour la deuxième fois en quelques jours.