Relectures

4 avril 2010

Thomas Bernhard, Maîtres anciens, p.32-33

Ce n’est pas pour rien que, depuis plus de trente ans, je vais au Musée d’art ancien. D’autres vont au café le matin et boivent deux ou trois verres de bière, moi je viens m’asseoir ici et je contemple le Tintoret. Une folie peut-être, pensez-vous, mais je ne puis faire autrement. (…) Ici, dans la salle Bordone, j’ai les meilleures possibilités de méditation et si j’ai par hasard ici, sur cette banquette, quelque chose à lire, par exemple mon cher Montaigne, ou mon Pascal qui m’est peut-être plus cher encore, ou mon Voltaire qui m’est encore beaucoup plus cher, comme vous voyez les écrivains qui me sont chers sont tous français, pas un seul allemand, je peux le faire ici de la manière la plus agréable.

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, p.41-42

Ne serait-il pas dès lors présomptueux de vous énumérer ici, en me prévalant d’une apparente objectivité ou sobriété, les pièces et sections principales d’une bibliothèque, ou  de vous exposer sa genèse, voire son utilité pour l’écrivain ? En ce qui me concerne, en tout cas, je vise dans ce qui suit quelque chose de moins voilé, de plus tangible ; ce qui me tient à cœur, c’est de vous permettre un regard sur la relation d’un collectionneur à ses richesses, un regard sur l’acte de collectionner plutôt que sur une collection.

(Rivage poche « Petite bibliothèque », traduction de Philippe Ivernel)

Hédi Kaddour, Les Pierres qui montent, p.324

Relecture annuelle du Discours de la méthode. On y sent toujours un vent d’avenir.

De manière moins compulsive, plus distanciée et raisonnable que Reger, plus proche en cela d’Hédi Kaddour (Descartes contre Pascal), je reviens aux mêmes textes, souvent au printemps. A la fiction spatiale de l’île déserte je préfère la métaphore temporelle des saisons qui isole plus précieusement les livres qui comptent dans l’unité d’un temps que dans celle d’un lieu (mais des lectures et des lieux, j’ai déjà parlé ici).

C’est aussi plus réaliste. L’île déserte est une utopie, pas seulement parce qu’aujourd’hui le globe est toujours mieux connu, plus relié et moins désert, mais parce que le dégoût naitrait immanquablement de la relecture en circuit fermé des mêmes ouvrages, sans la respiration que procure la découverte des autres. Ceux qui tiennent à cœur gagnent à être quelque peu noyés dans un flux de lectures plus ou moins heureuses d’où ils émergent plus facilement.

Je déballe ma bibliothèque, comme dirait l’autre, mais la toute petite, celle des éternels retours, huit livres au total:

Reger revoyant encore et encore le Portrait de l’homme à la barbe blanche dans la salle Bordone du Musée d’Art Ancien de Vienne, vu par Irrsigler, vus par Atzbacher dans Maîtres anciens.

Sebald : surtout les Anneaux de Saturne, et un petit texte qui me revient de plus en plus entre les mains, sa promenade au cimetière de Piana qui donne son titre au recueil posthume Campo Santo, une anabase. Après avoir plongé dans l’eau de la Méditerranée le narrateur remonte interroger les tombes à flanc de versant et en vient à méditer sur le combat inégal, horizontal celui-là, que se livrent les morts et les vivants depuis que l’urbanisation a gagné des portions toujours plus larges des terres habitées.

Campo Santo, p.39

Où les mettre, les morts de Buenos Aires et de Sao Paulo, de Mexico City, de Lagos et du Caire, de Tokyo, de Shanghai et de Bombay?

La vraie Vie de Sebastian Knight de Nabokov, le premier de ses textes écrits en anglais. Il est peut-être moins virtuose que les autres, mais le ton amusé, faussement léger de l’enquête m’a toujours séduit. Je relis aussi souvent Autre Rivages, où je trouve une atmosphère comparable. Les deux forment un diptyque à mes yeux.

Celui qui m’est sans doute le plus cher : le Jardin des plantes de Claude Simon (je le relis en ce moment), son temps retrouvé. Il y a des rapprochements étonnants à faire avec les Anneaux de Saturne, écrit avant, et j’en ferai bientôt. Au revers de la couverture de son exemplaire Sebald a ébauché la première chronologie d’Austerlitz.

Chaque année une année des Carnets de notes de Bergounioux.

La nouvelle de William Gass, Au cœur du cœur de ce pays, last but not least.

Il y en a qui sont revenus moins souvent – tous les deux, trois, quatre ans :

La Montagne magique

Danube, et Microcosmes de Claudio Magris

Le Joueur, de Dostoïevski, que je relis juste avant ou juste après un Eté à Baden Baden, de Leonid Tsipkyn, un superbe récit sur les pas du grand Fiodor, l’œuvre unique d’un petit fonctionnaire soviétique mort au début des années 80.

Le premier tome (ou partie) de l’Homme sans qualité (voir ici pour quelques réflexions sur ce travers que je partage avec beaucoup de lecteurs). Deux petits livres complémentaires, d’un grand musilien : Prodiges et vertiges de l’analogie et Le philosophe chez les autophages, de Jacques Bouveresse. Même discipline intellectuelle, même ironie, même vertu, le geste d’essuyer régulièrement ses verres de lunette.

La Recherche, je ne la relis pas, pour la bonne raison que je ne l’ai pas encore lue en entier, et ceci pour une autre bonne raison : je relis plus que de raisonnable la deuxième partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleur.

Certains livres, longtemps revisités, ont peu à peu disparu: les grands romans de Faulkner. D’autres reviennent : grand plaisir, si je puis dire, à la Nausée, après quelques années au loin. L’épreuve peut être cruelle: le Testament à l’anglaise de Coe, le Dalhia noir d’Ellroy n’ont pas tenu les dix ou quinze ans passés depuis le premier enthousiasme.

Des raisons très diverses et très communes expliquent sans doute ma propension à la relecture, mais je préfère ici rechercher des motifs plus littéraires. D’abord ce qui pourrait être perçu comme des insuffisances. Contrairement à Nabokov, j’ai en effet beaucoup de mal à me représenter précisément la scène décrite, à m’imaginer Gregor en gros scarabée plutôt qu’en cafard (il serait plutôt un mélange des deux, avec, selon les gros plans du texte, telle ou telle partie du corps d’un insecte, telle autre d’un autre insecte), à me dessiner clairement l’appartement de la famille Samsa.

Je lis un peu flou, et je ne m’inquiète pas vraiment de rendre ma lecture plus claire ou plus fidèle à la lettre. Une proie idéale pour Flaubert qui, malgré les méticuleuses recherches qu’il s’imposait, souhaitait justement créer une image brouillée, propice à l’imagination.

Le manque de disposition à identifier les détails exacts, les défauts de concentration dans le suivi des intrigues, les erreurs souvent énormes quant aux relations entre les personnages (leur nom même m’échappe souvent, et je suis impressionné quand je lis ensuite le résumé limpide que font les critiques de certains gros et complexes récits), tout cela permet aussi de ne garder que des impressions, des souvenirs de « grands moments », quitte à mal les placer dans l’économie générale de l’œuvre. Après bien des relectures des textes Sebald il m’est difficile de dire si telle traversée de banlieue se trouve dans les Anneaux ou dans les Emigrants, telle remarque sur les feux de forêt dans un court texte de Campo Santo ou dans Austerlitz (en fait les deux, mais aussi dans les Anneaux), etc.

Il y a enfin une parenté entre ces œuvres, qui correspondent à ce type de lecture impressionniste, puisque la plupart de celles que j’ai citées, quand il ne s’agit pas de journaux, manquent justement de cette ligne droite, de cette colonne vertébrale bien articulée (les lopins à la Montaigne du jardin mémoriel de Claude Simon).

Ou plutôt elles n’en manquent pas mais leurs auteurs (les auteurs que j’aime) l’ont recouverte d’une telle épaisseur de digressions, de rêveries, de fausses pistes, que je la perds assez vite de vue tout en me laissant inconsciemment porté par elle.

Images: Tintoret, Portrait de l’homme à la barbe blanche; Poussin, le Printemps; Brecht; Page de l’exemplaire de la métamorphose sur lequel travaillait Nabokov, publié en 2010 dans Littératures en Bouquins Laffont; Incendie mystère; page du Jardin des Plantes, la Pléiade; plan du Jardin des Plantes.
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La rencontre rêvée

29 novembre 2009

W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne,p.31-32

« Et cependant, dit Browne, chaque connaissance est environnée d’une obscurité impénétrable. Nous ne percevons que des lueurs isolées dans l’abîme de notre ignorance, dans l’édifice du monde traversé par d’épaisses ombres flottantes. Nous étudions l’ordre des choses mais ce qui inspire cet ordre, dit Browne, nous ne le saisissons pas.  C’est pourquoi nous ne pouvons écrire notre philosophie qu’en lettres minuscules, accordées aux signes et sténogrammes d’une nature éphémère qui n’est elle-même qu’un reflet de l’éternité. Fidèle à son propre dessein, Browne répertorie les modèles qui se répètent le plus souvent, donnant lieu à une multitude apparemment illimitée de formes dissemblables. C’est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite du quinconce, figure constituée par les angles et les points d’intersection des diagonales d’un carré. Cette structure, Browne la découvre partout, dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines, chez les étoiles de mer et les oursins, sur la peau de plusieurs espèces de serpents, dans les traces entrecroisées des quadrupèdes, dans la configuration du corps des chenilles, papillons, vers à soie, phalènes, dans la racine des fougères d’eau, les enveloppes des graines de tournesol et de pins parasols, au cœur des jeunes pousses de chêne, dans les tiges de prêle et dans les œuvres d’art des hommes, dans les pyramides d’Égypte et dans le mausolée d’Auguste, mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l’ordonnance des lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau ». (Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau).

Claudio Magris, Microcosmes, p.105-106

« Dans un élan titanesque- où se mêlaient une authentique rigueur scientifique, des intuitions anticipatrices, des arguties désuètes et des naïvetés inévitables chez un provincial isolé – Francesco de Grisogono voulait libérer la créativité humaine des caprices du hasard et de l’injustice du sort qui, il ne le savait que trop, lui rognent les ailes et la conditionnent; si le génie est inévitablement soumis aux aléas de l’existence, le calcul conceptuel, avec sa machine qui permet toutes les opérations possibles, en leur imposant sa logique inflexible, plane bien au-dessus des contingences qui entravent les hommes, y compris les génies.

L’aspect le plus fascinant de ce dessein prométhéen, c’est la constitution des tableaux que l’écrivain présente dans ses Germes de sciences nouvelles pour mettre en fiche l’infinie variété du monde, de manière à organiser la matière de ces combinaisons qui devront extraire de la réalité toutes les inventions et les découvertes possibles. Il établit une classification des éléments en genres et sous-genres (involubiles: bacilliformes, en arc, en spirale, en circonvolution), les 36 déterminations d’un pondéral ou les 21 déterminations d’un événement, les locutions et les opérations translocatives, les instruments électrifères et sonorifères, les 17 parties des altérondifères physiologiques et les 28 phénomènes psychiques, les substances friables, foliacées, mucilagineuses, écumeuses, mordicantes… Il suggère des recherches expérimentales tantôt géniales, tantôt saugrenues, des enquêtes concernant l’influence du vide sur les variations de la résistance électrique du sélénium sous l’effet de la lumière ou des expériences pour vérifier si la donnée X (2)n a la propriété d’arrêter la putréfaction des cadavres.

Entre ces tableaux, ces calculs et ces signes mathématiques apparaissent, cloisonnés et insaisissables, la séduction et la prolixité du monde, l’immensité des espaces célestes et les abîmes du coeur. » (traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, édition folio)

Qu’auraient-ils eu à se dire, ces deux là, embarqués, à deux siècles et demi de distance, dans leur entreprise vaine et géniale? Voilà en tout cas un moment que je me demandais comment rapprocher ces deux passages et ces deux personnages à l’évidente parenté.

La rencontre entre Sebald et Magris, je l’ai aussi rêvée, et elle parait tout aussi naturelle. Pierre Assouline a fait le même rêve, rassembler les deux écrivains et les écouter deviser (mélancolie, pourquoi pas). Il l’a confié hier à l’auditoire clairsemé du Petit Palais à  l’occasion de la rencontre Lire Sebald au cours d’un après-midi qui s’est étiré tranquillement aux lectures des écrivains conviés. Cherchant des contemporains à rapprocher de Sebald, Assouline convoqua Tabucchi, Citati, et Magris donc, celui de Danube.

C’est pourtant Microcosmes (1997) qui à mon sens rapproche le plus Claudio Magris de Sebald, du fait de sa ligne plus vaporeuse, éclatée que ne l’est la trajectoire érudite et déterminée au long du fleuve. Parmi les textes qui composent le recueil, celui d’où est tiré l’extrait consacré à Francesco de Grisogono, Lagunes, est mon préféré, le plus mélancolique, celui qui rejoint le plus les errances littorales des Anneaux de Saturne (1995). La vie et la mort semblent se fondre comme terre et mer dans la boue indécise de la lagune triestine, et la prose de Magris évoque comme jamais celle de Sebald.

L’intervention de Pierre Assouline était aussi comme une réponse anticipée aux réserves que plus tard Oliver Rohe émit au sujet de la froideur « intellectuelle » des récits sebaldiens. C’est une lecture « à l’émotion » qu’a voulu livrer Assouline (à la différence, par exemple, de l’hommage jouissif de Christian Garcin), et sa référence à Magris tombe sous le sens. Qui a lu et entendu Magris sait que chez le Triestin le coeur et la raison ne forment qu’une seule et même entité: une fusion qui fait aussi le charme du narrateur sebaldien. Rohe a bien raison de relier l’oeuvre de Sebald à celle de Proust, Bernhard, Simon, mais il fait à mon avis un contresens en jugeant ces dernières supérieures en ce qu’on y atteindrait une émotion (le rire, les larmes, le choc esthétique…), là où Sebald en resterait aux jeux de correspondances érudites. Rohe confond je crois l’émotion avec l’objet qui la fait naître. Il y a un authentique bonheur, tout à la fois intellectuel et sensible à découvrir des coïncidences, à faire des rapprochements entre des textes, et c’est le même bonheur – les récits de Sebald ne cessent de le montrer-  qui nait de la contemplation de la nature, d’un paysage vu du ciel, de la reconnaissance d’un fragment de passé dans le présent, ou encore de la rencontre d’un alter-ego (qu’il soit Michael Hamburger, Jacques Austerlitz, Stendhal, Kafka).

C’est la même libido sciendi et la même douleur qui poussent Thomas Browne, Franceso de Grisogono, Claudio Magris, Sebald, Dürer au-devant du processus infini de création et de destruction.


(Dé)montage de l’histoire (1): la « Brève histoire du XXème siècle » de Patrik Ourednik

5 octobre 2009

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Ça débute comme ça:

« Les Américains qui ont débarqué en 1944 en Normandie étaient de vrais gaillards ils mesuraient en moyenne 1m73 et si on avait pu les ranger bout à bout plante des pieds contre crâne ils auraient mesuré 38 km ». (p.7) (traduction Marianne Canavaggio)

De la guerre, et de la statistique, mises bout à bout. Un XXème siècle de bruit, de fureur et de chiffres. En marge, comme de petits aides-mémoire à l’usage de l’écolier:

« Les Anglais inventèrent les chars »

« Marches militaires »

« Les Allemands inventèrent le gaz »

mais aussi, plus loin, entre autres

« Les poupées à zizi »

« La transformation du sujet pathologique »

« La guerre n’est jamais terminée »

Beaucoup d’innovations, peu de progrès.

Ourednik

Comme d’autres avant lui l’auteur, né en 1957 à Prague, démonte le XXème siècle en s’affranchissant de toute chronologie. La première guerre mondiale, la guerre tout court, apparait comme un cancer originel dont on ne finit pas de retrouver les métastases ailleurs: génocides, massacres, eugénisme. La rationalité occidentale (Europeana), accouplée aux idéologies nationaliste puis totalitaires, accouche de monstruosités. Les faits sont connus. Le style est efficace et renouvelle le genre: courts paragraphes, juxtaposition de notations reliées uniquement par des « et » qui défient la causalité, ton faussement naïf. On sait (Didi-Huberman l’a récemment montré à propos de Brecht, Godard en est l’un des maîtres) quelle puissance peut avoir ce genre de montage qui rapproche parfois mieux que le discours historique les ordres de réalité éloignés, désigne des victimes et des bourreaux insoupçonnés, offrant ainsi une pédagogie et une morale alternatives. On devine à quels dangers peut exposer le fait de se passer de logique pour recourir aux séductions du collage et sombrer dans la complaisance de l’histoire « dite par un idiot ». Il y a bien une éthique du montage, et ici, comme chez Brecht, elle est respectée.

Patrik Ourednik n’oublie pas qu’il arrive après la bataille (le livre a été publié en 2001). Il sait que l’histoire du XXème a déjà été maintes fois écrite par des historiens professionnels, que des sociologues, politologues, philosophes, économistes l’ont analysée, disséquée, interprétée.

p.8

« Certains historiens ont dit plus tard que le vingtième siècle n’avait en fait commencé qu’en 1914 quand la guerre avait éclaté parce que c’était la première guerre de l’histoire où il y avait autant de pays engagés et autant de morts et où les dirigeables et les aéroplanes bombardaient l’arrière et les villes et les populations civiles et les sous-marins coulaient les bateaux et les canons tiraient par-dessus les lignes à douze kilomètres de distance ».

Son histoire est aussi une historiographie, une mise en scène de l’histoire écrite et s’écrivant, y compris la plus novatrice, qui a pris la mémoire pour objet. Les références savantes ne sont jamais citées mais impeccablement résumées (on reconnaîtra ici Eric Hobsbawm, ailleurs Max Weber. Adorno peut-être? Beaucoup m’ont échappé). Pourtant leur usage, sans être irrespectueux, est loin d’être servile, tant les liens (chrono)logiques sont rompus, les plans économiques, sociaux, politiques juxtaposés sans aucune précaution universitaire. Les événements sont mélangés comme dans le cerveau hypermnésique d’un historien malade. On peut pourtant se risquer à identifier dans ces aplats théoriques, une sympathie pour certains auteurs. Ici, George Mosse ? (1):

p.57-58

« Et certains historiens disaient que la construction de monuments était contestable car conserver la mémoire d’un événement ne garantissait en rien  qu’il ne se reproduise pas et ils citaient de conservation de la mémoire qui avaient conduit à de nouveaux conflits et à de nouvelles guerres. »

L’ensemble tient de l’essai, du pamphlet sur la ruine des idéaux, du récit humoristique singeant le manuel scolaire et la récitation sage, du poème incantatoire. Un ABC de la guerre et du totalitarisme. Comme dans Instant propice, 1855 (2), l’écrivain tchèque jubile à dérégler le bon ordonnancement du débat idéologique, pour en montrer le ridicule, la vanité, mais aussi la puissance, l’inquiétant magnétisme.

L’homme est-il encore le personnage principal de cette histoire, réduit qu’il est à ses mesures? Peut-être pas, mais la mise en question des lendemains qui chantent ne pousse par pour autant Ourednik dans les bras d’un postmodernisme facile, ou pire, de la « Fin de l’histoire » (qui a droit à la dernière indication en marge). Tout reste à faire.

Terminant, logiquement, sur la thèse de Fukuyama:

p.151

« Mais beaucoup de gens ne connaissaient pas cette théorie et continuaient à faire de l’histoire comme si de rien n’était. »

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Est-ce une promesse, pour celui qui a fui la Tchécoslovaquie communiste, qui a traduit et fait publié en français des extraits du journal du dissident Jan Zabrana (3) ? Refaire de l’histoire autrement, pour lui, c’est la réécrire sans illusion. C’est instaurer une inquiétante étrangeté dans les faits, privilège de la littérature sur le discours savant. Redonner aux choses leur part de confusion, d’ambiguïté, de ridicule: triomphe (?) de l’art qui sait associer utopie et désenchantement.

Le chemin est court qui mène à Claudio Magris, autre produit merveilleux de la Mitteleuropa. Je lis son évocation de Notre maîtresse la mort, œuvre de Giorgio Voghera, habitué du café San Marco de Trieste:

Microcosmes, p.34:
« Ces hospitalisations et ces décès, qui se succèdent de chapitre en chapitre, finissent même par avoir un effet comique involontaire, comme toute série exagérée de malheurs, qui au début suscite la compassion mais, au-delà d’une certaine limite, l’hilarité de celui qui écoute. Ce caractère irrésistiblement comique des désastres met à nu l’extrême faiblesse de la condition humaine, qui sous un poids excessif de misère se voit dépouillée de sa dignité, exposée au ridicule, réduite à n’être qu’un rebut.
En un certain sens, Voghera réécrit le Livre de Job mais en se plaçant du côté, non pas de Job, mais de ses fils et filles aînées qui, durant les épreuves auxquelles il est soumis, périssent sous les ruines de la maison, abattus comme les troupeaux par le vent du désert, et qui lorsque tout s’arrange à la fin sont remplacés comme les troupeaux et les chameaux, sans que leur souvenir vienne troubler la fin de la vie heureuse de leur père ».

Baltermants

Que fait Ourednik, sinon rappeler l’existence de ces enfants morts à notre bon souvenir?

Note:

(1) George Mosse a notamment écrit Fallen Soldiers (1991), son étude la plus connue en France, où il montre comment, entre autres choses, les monuments aux morts ont contribué à « brutaliser » les sociétés européennes, en particulier dans l’entre deux guerres. Son livre a été traduit en français sous le titre De la Grande Guerre au totalitarisme

(2) Autre livre de sa plume paru en français, toujours aux indispensables éditions Allia. Il évoque le destin d’une utopie anarchiste européenne dans le Brésil de 1855. De grands moments de dialogues essentiels et insensés.

(3) Même éditeur, une sélection (un peu frustrante) de ce monument a été publiée sous le titre Toute une vie.

Photographies: Florilège de la Sovfoto, l’organe de propagande par l’image de l’empire soviétique: 1. Non identifiée, visible ici, 2. Le détail, ici non retouché, de la célèbre photographie de Khaldei. Le soldat a encore une montre à son bras droit, sans doute gagnée au pillage de Berlin (1945). 3.Dmitri Baltermans, l' »oeil de la nation ». Désolation, 1941.


Loin du shtetl

13 septembre 2009

claudio-magris

Claudio Magris, Loin d’où?, p.15-16

«  L’extermination perpétrée par le nazisme marque l’acmé sanglante d’un processus de dissolution de l’Ostjudentum, dont l’assimilation ou la fuite vers l’Ouest constituent des moments presque aussi décisifs même si sur le plan humain ils ne sont pas comparables. La perfection concise et resserrée du récit immobile et intact est un souvenir d’hier, non seulement parce que les pressions récentes ont été les plus violentes de celles qui se sont exercées tout au long du chemin de l’exil, mais parce que n’existent plus la totale intégrité et la solidité du monde opposé à la fureur de l’exil, celui du petit shtetl transfiguré en microcosme organique et harmonieux en soi jusque dans sa misère objective, et donc en mesure d’assurer, bien qu’à une échelle réduite, la présence protectrice de valeurs universelles humaines, de points de référence valables pour tous les hommes d’une société, fût-elle restreinte. » (traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau)

La traduction du livre de Claudio Magris sur Joseph Roth et la tradition littéraire yiddish (Loin d’où?, Seuil) paraît près de trente ans après sa publication en Italie. Jeudi soir le divin Claudio, avec son air à la fois sérieux et espiègle, son français impeccable et son accent inimitable, ses phrases nerveuses comme des précipités de l’immense culture de la Mitteleuropa, en a fait la présentation, secondé par le traducteur Pierre-Emmanuel Dauzat, dans une salle en sous-sol du Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris, juste au-dessous de celles où l’on peut encore visiter la belle exposition consacrée aux dernières années de Joseph Roth, mort à Paris en 1939. Purgatoire

Comme beaucoup d’autres j’étais venu sans avoir réservé, et, après avoir donné mon nom, j’ai dû attendre devant le guichet, comme dans un purgatoire un peu comique, qu’il soit prononcé. Je crois que tous nous fûmes finalement appelés.

Ce dialogue et ce livre permettent, s’il en était besoin, de mesurer la cohérence du parcours de Magris depuis sa thèse consacrée au Mythe et l’Empire dans la littérature austro-hongroise (1963) jusqu’à ses essais réunis sous le titre Utopie et Désenchantement (1999), en passant par son Anneau de Clarisse (1984) qui a nourri ses magnifiques cours donnés au Collège de France il y a quelques années, consacrés à la tension entre nihilisme et grand style dans la littérature européenne du début du vingtième siècle. Il faut lire tout Magris, qui a tout lu, et c’est un continent. On peut commencer par ses beaux récits géographiques (Danube, Microcosmes) ou historiques (Enquête sur un sabre) mais aussi, dans un genre plus austère, par ce texte sur Roth.

Dans cette étude serrée de près de quatre cents pages Magris rapproche les textes de l’écrivain autrichien né à Schwabendorf près de Brody (aujourd’hui en Ukraine), alors à la frontière de l’empire (du bon côté, aurait-il dit), de ceux qui constituent l’immense fond de la littérature yiddish (Aleichem, Singer, Bergelson…). Son analyse met déjà en évidence ce qui l’a toujours fasciné, lui Triestin dont le coeur et le cerveau n’ont cessé de balancer entre plusieurs cultures et plusieurs territoires, à savoir l’importance littéraire des lieux. A deux échelles opposées, le shtetl (le village juif d’Europe de l’est) et l’empire fonctionnent littérairement comme des allégories de la totalité, comme le microcosme et le macrocosme rassurants qui rassemblent la diversité des hommes autour de valeurs transcendantes. Le shtetl comme l’empire remplissait sa fonction de Heimat, cette unité accueillante et cohérente (intraduisible en français, il faudrait inventer le mot « matrie ») que Magris oppose au Vaterland chargé de valeurs plus viriles et belliqueuses.

Chez Roth comme chez Musil, mais d’une manière plus distante que chez Zweig, l’exil hors du shtetl et l’effondrement de l’empire austro-hongrois sont deux événements annonciateurs, qui se correspondent pleinement. Ils signalent la fin du « monde d’hier », l’entrée dans une modernité dissolvante, désenchantée, occidentale.

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L’oeuvre entière s’organise à partir de ces deux disparations. C’est avec ces deux motifs en arrière-plan que Roth met en scène des Juifs vaincus, errants, et qu’il a fait de certains de ses récits de véritables allégories de la destruction (Hotel Savoy, La fuite sans fin, Notre assassin) laissant parfois affleurer des tendances nihilistes. La disparition du shtetl et de l’empire a pu aussi devenir le prétexte (au sens fort et noble du terme) à des recherches plus mystiques (Légende du saint buveur), ou à des romans de formation dans lesquelles perce une forme de nostalgie de l’empire (La Marche de Radetzky).

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Ce sont les textes de la deuxième période, qui ont pu faire passer Joseph Roth pour réactionnaire.

roth-josL’homme était compliqué (c’était un mythomane achevé) et son œuvre est de toute manière ambigüe. Magris a rappelé lors de cette rencontre qu’il n’était pas, comme Musil, de ceux qui écrivaient « tout autant avec leur main qu’avec leur tête ». Roth écrivait d’abord avec sa main, au risque de l’incohérence idéologique. Le jeu de duettiste de jeudi a d’ailleurs parfaitement rendu compte de ces tiraillements. Les questions de Dauzat ont souvent tenté de tirer Roth du côté nihiliste et désenchanté de son oeuvre, mais Magris a toujours réussi à sauver ce qui relevait de l’utopie.

Pendant cette heure et demi passée à écouter Magris, et ces jours-ci tandis que je lisais Loin d’où?, j’ai pour ma part rêvé d’un texte de Magris sur un autre moderne déçu par la modernité, Sebald. Puisque l’inverse est impossible.