La modernité vue d’avion

croquis 3

Le Jardin des Plantes, p.1011 (édition de la Pléiade) :

« Survolées de nuit on ne voit de la Hollande et de la Belgique qu’un vaste réseau de lumières Chapelets égrenés en lignes qui s’entrecroisent divergent courent parfois parallèlement (triangles étoiles carrefours constellations) à perte de vue Mailles d’un filet tendu sur les ténèbres où dorment Densité de population. A peine parfois quelques rares zones noires (ou peut-être un nuage voilant?). »

Les Anneaux de Saturne, p.112-114:

« Le petit avion à hélice qui assure la liaison entre Amsterdam et Norwich commença par grimper à la rencontre du soleil avant de virer vers l’ouest. Au-dessous de nous s’étendaient l’une des régions les plus peuplées d’Europe: rangées interminables d’immeubles identiques, gigantesques cités-dortoirs, business parks et serres étincelantes paraissant dériver tels de gros icebergs sur la terre exploitée jusque dans les moindres recoins. Une activité plusieurs fois séculaire de régulation, de culture et de construction avait transformé toute la superficie du sol en un canevas géométrique. Les routes, les voies navigables et ferrées couraient en lignes droites et en courbes légères entre les parcelles de pâtures ou de bois, des bassins et des réservoirs. Comme sur un abaque conçu pour calculer à l’infini, les véhicules glissaient le long de leur voie étroite, tandis que les bateaux qui remontaient ou descendaient le courant donnaient l’impression d’être à jamais immobiles. Un domaine entouré d’îlots d’arbres était encastré dans cette trame régulière comme un vestige des temps anciens. Je vis l’ombre de notre avion passer rapidement sur des haies et des palissades, des rangées de peupliers et des canaux. Un tracteur rampait, traçant un sillon comme tiré au cordeau dans un champ moissonné, le divisant en deux moitiés, l’une claire, l’autre plus sombre. Cependant, l’on ne voyait nulle part âme qui vive. Que l’on survole Terre-Neuve ou, à la tombée de la nuit, les myriades de lumières qui scintillent entre Boston et Philadelphie, que l’on survole les déserts nacrés d’Arabie, la région de la Ruhr ou celle de Francfort, toujours on dirait qu’il n’y a pas du tout d’hommes, qu’il n’y a que ce qu’ils ont créé et ce dans quoi ils se cachent. On voit leurs habitations et les chemins qui les relient, on voit la fumée qui monte de leurs maisons et de leurs lieux de production, on voit les véhicules dans lesquels ils sont assis, mais les hommes eux-mêmes, on ne les voit pas. Et pourtant, ils sont présents sur toute la surface de la terre, se multiplient d’heure en heure, se meuvent à travers les alvéoles des tours qui se dressent haut dans le ciel et sont pris dans une trame de plus en plus serrée et d’une complexité qui dépasse

Mines d'or

l’imagination de chaque individu, que ce soit, comme autrefois, dans les milliers de filins et de câbles des mines de diamants d’Afrique du Sud, ou comme aujourd’hui, dans le réseau des informations circulant inlassablement tout autour de la terre, à travers les quartiers de bureaux et les agences des places boursières. Lorsque nous nous observons de là-haut, il est terrifiant de constater combien peu de choses nous savons sur nous-mêmes, sur notre raison d’être et notre fin, pensai-je tandis que nous laissions la côte derrière nous et volions par-dessus la mer d’un vert gélatineux ».

J’ai cru un moment que Sebald avait souhaité, dans ce passage des Anneaux, rendre un hommage au Jardin des Plantes.  Il existe d’ailleurs des preuves matérielles de l’influence du récit de Simon sur Sebald, mais elles concernent Austerlitz. Il s’agit de l’exemplaire de poche du Jardin des Plantes appartenant à Sebald, qui porte sur la dernière page les premières notes relatives au personnage éponyme du récit, et qui a été présenté lors d’une exposition à Marbach, près de Stuttgart. Dans Austerlitz un passage du Jardin, celui évoquant le destin du peintre italien Gastone Novelli (JdP p.913, 915, 919; Austerlitz p.35-37) est par ailleurs explicitement cité.
Le récit les Anneaux de Saturne a paru en allemand en 1995, tandis que le Jardin des Plantes était publié en 1997. C’est donc Claude Simon qui a pu lire cet extrait de Sebald et s’en inspirer, mais c’est peu probable. La traduction française de Patrick Charbonneau n’a en effet été publiée qu’en 1999.

Reste donc une commune fascination pour les paysages survolés. Visions d’un monde grandiose et inhumain. Point de vue faussement illimité et dominant sur les choses, à la fois choisi par ces deux mélancoliques, et imposé par la vitesse des transports de l’âge industriel (1). Douceur, pureté, beauté des lignes tracées par d’inquiétants réseaux, sont ici captées dans la région matricielle de la modernité.

Ambassadeurs

Plus haut dans le Jardin des Plantes (p.957-958), une même attraction du vide au cœur des espaces, inhabités cette fois-ci, de l’Asie centrale.

« D’avion, le Kazakhstan offre à perte de vue une surface ocre, sans relief apparent, sans une ville, sans un village, sans même une ferme, une route, un sentier. La seule manifestation d’activité humaine c’est, à un moment, une voie de chemin de fer qui s’étire, absolument droite, comme tracée à la règle, sans une courbe, sans même la plus légère inflexion, venant apparemment de nulle part et ne menant nulle part, comme le rêve absurde d’un ingénieur fou . Ici et là apparaissent des étangs (ou peut-être des lacs, comment savoir de si haut?…), la plupart de forme à peu près circulaire. Lorsque les rayons du soleil se reflètent à leur surface elle est semblable à de l’étain, une taie sur un oeil d’aveugle (gelés?).»

Ailleurs chez Sebald l’usage de l’autre transport moderne par excellence, le train, accuse encore la sensation de malaise, surtout quand il traverse le pays natal:

Vertiges, p.225

« Même dans les rues des villes il y avait davantage d’autos que de gens à pied. Il semblait assurément que notre espèce avait fait place à une autre ou du moins que si nous continuions à vivre, c’était dans une sorte de captivité. »

Et quelques lignes plus loin:

« Cet aménagement du sud-ouest de l’Allemagne finit au bout de plusieurs heures de tortures toujours plus intenses par me convaincre que mes synapses étaient désormais soumises à un processus de destruction irréversible » (Traduction de Patrick Charbonneau)

D’autres lieux et objets communs aux deux écrivains: la banlieue, la mine, les monstres aquatiques.

Notes:

1. On peut lire à ce sujet Marc Desportes, Paysages en mouvement, Gallimard, Bibliothèque illustrée des Histoires, 2005

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2 Responses to La modernité vue d’avion

  1. mobilisesup dit :

    J’ai hâte de lire la suite de ce dictionnaire, Sebald est parmi les lectures favorites.
    Je ne suis pas sûr que Sebald ait une préférence pour les paysages survolés, en tout cas cela doit être assez compliqué pour qulqu’un qui aimait à se déplacer à pied et retourner le moindre détail sur son chemin

  2. Sébastien Chevalier dit :

    Bonjour

    Je ne sais si Sebald préférait les paysages survolés aux autres. Je ne voulais pas suggérer cela en tout cas, et c’est davantage l’écho que j’ai trouvé chez Simon qui a guidé mon choix.

    Personnellement j’aime chez Sebald la multiplicité des points de vue: d’avion, à pied, du haut d’un col, sous les voûtes d’une salle de gare, dans le cabinet d’un dentiste… Tous les paysages (au sens large), toutes les échelles lui sont utiles pour décrire notre modernité. J’aurais tendance à penser qu’il prend dans le passage que je cite un plaisir certain, parfois même enfantin à brosser le panorama de la Hollande. Comme moi et beaucoup d’autres j’imagine (mais je me trompe peut-être) qu’il voulait toujours se placer contre le hublot, et que la terre vue du ciel l’attirait autant qu’elle l’inquiétait. Enfant il a dit avoir été fasciné par les atlas, qu’il ne cessait de regarder, et qu’on peut rapprocher des paysages survolés. En artiste je pense en fait qu’il « aimait », qu’il était attiré par toutes les formes de points de vue, du moment qu’ils révélaient quelque chose de notre monde qu’il pouvait traduire en mots.

    Je serais en revanche complètement d’accord avec vous pour dire qu’au quotidien il n’aimait pas particulièrement les avions et les aéroports, qui ne permettent pas (effet tunnel) de profiter des lieux traversés, et qu’il leur préférait de loin la marche, de même qu’il semble avoir toujours été rétif à l’ordinateur, utilisant toujours le papier et le stylo. Votre commentaire m’a fait penser à une scène qu’on trouve dans les Emigrants (au début de la partie sur le grand-oncle Adelwarth). Le vol est expédié (en fait éludé) en une ligne, mais quand le narrateur quitte Newark le Boeing qui décolle et survole l’autoroute sur laquelle il se trouve est comparé à un monstre préhistorique. Inquiétante étrangeté de ces « non-lieux » (repérés et si bien analysés par Marc Augé): supermarchés, aéroports, gares, macdos… auxquels Sebald sait donner une dimension poétique, à la fois belle et terrible, et vers lesquels son narrateur semble toujours aimanté, comme un papillon par un néon.

    Merci en tout cas pour votre commentaire et votre hâte qui stimuleront sans doute ce blog naissant.

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