Conte d’été (2): vue de Saint-Malo

18 janvier 2010

Je lis Hédi Kaddour, Les Pierres qui montent: ses notes et croquis de l’année 2008. Ils vont m’accompagner longtemps, comme Waltenberg.

Le samedi 30 août:

« …la fille au deux-pièces rouge s’est assise, voit passer le garçon aux boucles brunes, elle lance: « Elle était bonne? », il est surpris, se gratte l’oreille, reconnait la fille qui demande: « C’est la première fois que vus venez par ici? » puis: « Vous attendez quelqu’un? – Moi? non, non, pas précisément. – Asseyez-vous! » Le regard de la fille a désigné l’espace à droite, le garçon regarde au loin: « Mes affaires sont là-bas. – Allez les chercher », elle lui sourit, il y va, elle passe la main sur ses genoux, sourit encore, glisse ses cheveux derrière l’oreille, humecte ses lèvres, il revient, s’assied à côté d’elle, elle demande: « Tu es seul ici? – Pour l’instant, oui. – En vacances? – ben oui », elle frotte le sable avec son pied, sourit, il ne sourit pas, elle s’essuie doucement la cuisse en baissant les yeux puis le regarde, il regarde la mer, avant-bras posé sur les genoux repliés, tient sa serviette bleue à bout de doigts, son regard va des yeux de la fille à la serviette, oui, il fait des maths, elle? de l’ethnologie, lui, c’est Nantes, le mois d’août dans un bureau d’étude, le regard a glissé une fraction de seconde sur les seins de la fille, non, pas ingénieur, il sera plutôt prof, pour le temps libre, il regarde devant lui, sans sourire, ils parlent, puis elle prend un chemisier derrière elle, se lève, laisse le garçon parler d’avenir: « Je n’ai pas envie d’organiser ma vie en fonction de l’argent », elle enfile le chemisier, commence à ajuster un paréo, il reprend ses affaires sans qu’elle lui dise rien, et tout le mouvement vient se boucler dans le geste qui referme le paréo sur la cuisse en contre-plongée, c’est elle qui a fait la scène, elle y met fin, le garçon va la suivre, Rohmer, Conte d’été » (p.250-251)

Mais j’ai pensé à eux trente pages avant.

« Mercredi 23 juillet:

Livre sur l’estuaire de la Rance, par Caroline et Christian Daché. J’y retrouve l’histoire qu’on raconte à Saint-Malo, sur la porte Saint-Thomas, et « La Noguette », la cloche qui annonçait jadis à 22 heures la fermeture de la ville. On lâchait ensuite, extra muros, une meute de dogues. Un matin, on retrouva, déchiqueté, un couple d’amoureux qui n’avait pas vu passer le temps. » (p.216)

Curieux. Je reviens au 30 août. Kaddour a fait suivre la description de la scène d’un de ses croquis. Ainsi s’achève la journée:

« Saint-Malo la nuit. Des bruits de clochettes ou même de clarines: le cliquetis des filins contre les mâts, dans le port de plaisance ». (p.251)

Et à l’instant, à la page 300. C’est le jeudi 16 octobre:

« Fragments d’Héraclite, dans la traduction de Conche. « Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit ni ne cache, mais donne des signes. » Ça pourrait être la première leçon d’écriture littéraire. »

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Conte d’été

12 janvier 2010

Eric Rohmer filme les amours compliquées de Gaspard et Margot sur la plage de Dinard. Où j’ai découvert, un soir de juin 1996, ce que pouvait être le cinéma. Ce qu’il était avant, je ne sais plus.


Book days in Brittany: day two

8 novembre 2009

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A la veille de la Toussaint, dans une librairie à l’écart, discrète, recroquevillée pour tout dire, je trouve ce livre dont la composition fut réalisée elle aussi retiré du monde, l’Homme devant la mort en Occident (1977), le grand œuvre de Philippe Ariès. « Historien du dimanche », c’est lui qui le disait. Il disait aussi « réactionnaire ».

Toujours est-il que j’aime le « devant » du titre.

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Le soir je lis son avant-propos : il a pu achever son ouvrage au Woodrow Wilson International Center for Scholars de Washington, sis en « un fantastique château de brique rouge dont le style néo-Tudor invite au détachement du siècle », une « abbaye laïque » dont les fenêtres donnent sur le Mall.

Je retrouve dès les premières lignes la puissance des travaux historiques des années 70 : ampleur chronologique, audace des questionnements, beauté tranquille de la langue, souci anthropologique de découvrir « dans le temps » les variants et invariants de notre humanité.

Philippe Ariès, L’homme devant la mort, p.13:

« Nous allons nous demander très naïvement comment meurent les chevaliers dans la Chanson de Roland, les romans de la table ronde, les poèmes de Tristan… »

arièsJ’y reconnais aussi le défaut d’un autre de ses ouvrages, l’Enfant et la vie familiale, que j’avais été amené à étudier plus sérieusement : la focalisation trop exclusive sur les sources littéraires et artistiques. La mort est perçue trop souvent par ceux qui ont écrit, raisonné, représenté. Disent-ils seuls l’esprit du temps ?

Sinon, tout est comme a dit Paul Edel. C’est au bas de la rue Ernest Renan à Tréguier, Côtes d’Armor.

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Lumière parcimonieuse, taux d’humidité assez élevé, bibliothèques ployantes de merveilles par centaines. Le patron devise avec un habitué. Politique internationale, nationale, locale. Vieillissement, retraite, maladie, mort. Riche endroit : outre Ariès, je trouve d’étranges documents sur l’URSS des années 50. Je les offrirai à Monsieur Thée (peut-être nous fera-t-il le plaisir d’une recension? Puisse-t-il m’entendre), je ne peux m’empêcher de les feuilleter. Au hasard dans celui-ci:

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En Ouzbékistan, p.229:

« Je les ai souvent observées, ces paysannes et ces ouvrières. Elles se tiennent avec la noble réserve, la distinction innée des filles de la steppe. elles ont le regard droit, les traits sereins, le calme des êtres assurés du lendemain qui avancent paisiblement vers l’avenir. Elles sont débarrassées à jamais des stigmates tragiques de l’humiliation, de la peur, de la lutte atroce pour la vie que reflètent tant de regards traqués rencontrés dans les médinas, les bidonvilles et les mechtas d’Afrique, et que l’on ne peut plus oublier »

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Celui-là est nettement plus distancié mais tout aussi exotique

Sur les routes d'URSS

Drôle d’époque et purs objets d’histoire, un orientalisme de Guerre froide dans ces pages qu’on ne trouve nulle part ailleurs qu’en ce lieu miraculeux.

simon dallebach02A la fin, la belle jeune femme blonde qui fouillait les étagères en même temps que moi m’offre cette étude sur Claude Simon .

botticelli_birth_venus_2(on croit rêver !)


Book days in Brittany: day one

2 novembre 2009

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Il faut passer outre le léger agacement. Vu de Bretagne Paris c’est souvent (encore, pas toujours) l’endroit où l’on ne voudrait pour rien au monde habiter, où l’on respire mal (mais respirais-je mieux dans la petite ville du Grand Ouest où se sont tranquillement écoulées mon enfance et mon adolescence?); Paris où l’on vous marche dessus (ah! marcher sur des gens) ; et puis on est si bien, en Bretagne, la nature. La nature en Bretagne, vaste sujet en effet.

On part donc sur les routes pour quelques book days (cette belle expression de Bergounioux, de ses essentiels Carnets de notes). En premiers lieux deux librairies-cafés, ou cafés-librairies, le genre est à la mode, il y a même un réseau entier, une fédération des cafés-librairies bretonnes.

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Première étape à Huelgoat, au sud de Morlaix. Au milieu (enfin au sortir) d’une forêt peuplée de gros rochers ronds, on trouve l’Autre rive.

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Une maison, des fauteuils de cuir, une terrasse plus qu’agréable en cet été indien. La charcuterie est bonne, le tenancier sympathique, si l’on tient compte de mon avertissement liminaire.

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Livres en petit nombre bien sûr, mais c’est là aussi l’intérêt de ce genre d’échoppe : mettre sous les yeux ce qui disparaît habituellement dans la masse des nouveautés. Le librairie sait qu’il n’a aucun intérêt, dans tous les sens du terme, à rivaliser avec les grosses écuries urbaines en proposant les ouvrages dont on parle partout.

La sélection se fait intempestive.

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Plus au nord, dans la baie de Morlaix, le plus ancien (à ma connaissance) des cafés-librairies de la région, qu’on fréquente régulièrement depuis dix ans. Caplan and Co, à Poul Roudou pour être précis.

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Sélection littérature assez impeccable, beaucoup de philosophie, quasiment tout Gracq chez Corti (ce que, pour le coup, on ne trouve pas toujours ailleurs).

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Petite promenade au bord de la mer, la lumière ingrate me convient bien. Puis On the road again, direction les librairies d’occasion plus à l’est.

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Moments de lieux, lectures d’été

30 août 2009

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Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles, p.121:

« A la belle saison, à midi et à cinq heures de l’après-midi, par la fenêtre de ma chambre j’entends, au milieu du bourdonnement des abeilles, non la sirène des établissements, mais l’explosion des mines dans les carrières de marbre, et j’imagine mes « pays », suants et éreintés après le brusque silence qui suit le bruit des compresseurs et des mines, se dirigeant vers le frugal repas qu’ils prendront ensemble dans une baraque ou à l’ombre d’un hêtre. Mais ma pensée s’envole aussi vers les palais de marbre, les cathédrales et tous les monuments du monde qui sont eux aussi, depuis des siècles, le fruit presque ignoré de leur travail. » (1980, traduction Monique Baccelli, aux belles éditions La fosse aux ours).

 

Il existe des « moments de lecture », qui sont à la fois des « lieux de mémoire » et des « moments de lieux » personnels (1), c’est-à-dire des souvenirs d’heures ou de minutes pendant lesquelles un lieu s’est accordé de manière miraculeuse à la lecture d’un livre, d’un passage plus souvent, faisant naître des instants uniques et impossibles quand on songe à ce que peut l’esprit humain, puisqu’on se rappelle avoir été à la fois plongé dans un texte et, sans que l’attention s’en trouve altérée, dans un paysage, une musique, un brouhaha. La qualité intrinsèque des différents éléments du décor a peu d’importance. C’est le texte qui donne son intensité au cadre, et c’est un lien qu’on peut souvent juger improbable qui unit les deux. En cela mon sentiment diffère sensiblement des souvenirs de jeunesse de Proust, pour qui c’est le plaisir de la lecture, plus que l’œuvre lue (réduite alors à n’être plus qu’un « calendrier », un repère ), qui donne à certaines journées un éclat sans pareil. Le texte est toujours premier dans mon souvenir, mais il est comme mis en scène.

Je me souviens ainsi de ma lecture du monologue de Quentin Compson, sommet du Bruit et la Fureur, un soir banal de printemps, dans mon austère chambre d’étudiant. Du passage des Anneaux de Saturne consacré aux harengs de la Mer du Nord dans un train corail qui reliait des villes aussi peu romanesques (voir…) que Bourges et La Roche sur Yon. De la guitare de Pablo Solers en fond sonore des quarantaines effrayantes du Hussard sur le toit, et peu après, des premières pièces de Prosodie d’Aldo Romano, un album qui est loin de faire partie de mon panthéon personnel, mais qui est devenu éternel parce qu’il a accompagné de beaux passages du Journal du même Giono, un samedi soir de désœuvrement tranquille. Ou encore: les problèmes existentiels et dentaires de Martin Amis, étalés – et comment – dans son autobiographie, Experience, allongé sur le lit d’une chambre chez l’habitant à Sarajevo; les descriptions de paysages suisses des Carnets du Grand Chemin de Gracq, à des heures caniculaires, mais à l’ombre fraîche des petits tilleuls d’un jardin d’enfant parisien. Etc. On ne sait pas toujours qu’un de ces moments est en train de prendre forme, on ne le comprend qu’après plusieurs jours, parfois plusieurs mois. Ils sont assez rares, je crois.

Je peux quand même en identifier deux cet été.

Le plus net, franchement bucolique, à la lecture de cet étonnant écrivain, Mario Rigoni Stern, les pieds dans l’herbe grasse du Massif central, le léger bruit des vaches blanches broutant paisiblement à quelques mètres de moi, le vent doux, tout cela, conjugué aux déplacements imperceptibles et implacables de l’ombre et de la lumière franche, donnait un faux rythme (concentration, contemplation, un oeil sur les lignes, un autre attiré par le hors champs) qui était en harmonie parfaite avec les courts textes, réminiscences, tableaux, récits, tout cela mélangé, qui composent le recueil.

L’autre moment, caverneux, dans la maison familiale, à l’heure de la sieste. Il faut dire que les premières lignes du jeune Thomas Bernhard (il a 32 ans alors) vous saisissent d’une manière incomparable.

Leçon anatomie

Gel, p.9:

« Premier jour

Un stage médical ne consiste pas seulement à assister à des opérations intestinales compliquées, à fendre des péritoines, à bloquer des lobes pulmonaires, à scier des pieds, ça ne consiste pas seulement à fermer les yeux des morts et à tirer au monde des enfants. Un stage médical n’est pas seulement ceci: jeter par-dessus son épaule, dans un bac émaillé, des moitiés de jambes et de bras sciés ou des membres entiers. Cela ne consiste pas non plus à toujours trotter derrière le chef chirurgien, derrière l’assistant et derrière l’assistant de l’assistant, à être en quelque sorte le bout de la queue de la visite médicale. Cela ne consiste pas non plus à raconter de pieux mensonges: « C’est simple, le pus va se résorber dans votre sang, et vous serez guéri. » Et des tas d’autres histoires. Pas seulement à répéter: « Ça va s’arranger! » alors que tout est fichu. Un stage de médecine doit aussi tenir compte de faits et de possibilités extra-corporels. La mission dont on m’a chargé, à savoir, enquêter sur le peintre Strauch, m’oblige à me mesurer avec de tels faits et de telles possibilités extra-corporelles. » (1963, traduction de Josée Turk-Meyer et Boris Simon)

 

Un des meilleurs débuts que je connaisse. Il m’a donné l’idée de faire un petit article uniquement dédié à un florilège de premières pages, mais ce genre a été illustré de telle manière récemment, chez paul edel et ses habitués, que je préfère attendre un peu.

 

Y a-t-il de « mauvais » moments de lecture ? J’en consigne un, né de la pénible tentative de compréhension du projet de Benedict Anderson, ou plutôt à la révélation que son ouvrage les Bannières de la révolte relevait décidément du travail bâclé, de la juxtaposition de notes de cours, d’articles parfois peu convaincants, présentés sous le jour avantageux de l’essai de Global History. Le salon où je me trouvais, ce petit canapé de cuir qui avait accueillit des après-midi entières les lectures des Frères Karamazov, ont fait tout à coup pâle figure.

cross iles d orEt quand je compare cette pièce à la merveilleuse maison près de Lorient, à sa véranda surtout, dans laquelle, face au bleu épais de la mer d’où émergeait, à gauche, l’île de Groix, je lisais, une fin d’après-midi d’août, les Quatre parties du monde de Serge Gruzinski, réussite magistrale et audacieuse dans le genre que l’historien américain a voulu maladroitement illustrer, je me dis qu’il vaut mieux oublier Anderson, et en rester à Dostoïevski.

Notes:

(1) J’emprunte la première expression à Pierre Nora, la seconde à Rémy Knafou et à son équipe (MIT), qui ont donné deux livres fondamentaux. Les Lieux de Mémoires sont connus, Tourismes 2: moments de lieux, beaucoup moins, et c’est dommage, car c’est un travail magnifique sur les quelques années (ces « moments » sont bien plus longs que les instants de lecture que j’évoque) durant lesquelles un lieu (Bath, Chamonix, Ibiza…) a inventé une pratique touristique (le bain de mer, l’alpinisme, la vie nocturne…).

Images: Rembrandt, La leçon d’anatomie du Docteur Nicolas Tulp (1632); Henri-Edmond Cross, Les îles d’or (1892)