Lectures croisées (2)

12 septembre 2015

Alexandre Friederich, Fordetroit, p.12:

Le  noir au pantalon maculé de sang s’élance vers le débit de liqueurs. Il manque la porte et chute. Les autres tiennent le trottoir. Au-dessus du panneau River Rouge volent trois mouettes. Les buveurs n’iront nulle part: ils ont jeté leurs chaussures, ils claquent des dents.

Celui qui est tombé se relève. Dans l’herbe, il y a un tonneau et une lanterne. Depuis deux jours, mon monologue intérieur est moins vif, l’activité du puits de langage – on se penche sur soi et toute une glossolalie joue sa musique – baisse ; j’ai retrouvé le sommeil et je vois des lanternes dispersées dans cet univers en effondrement. Lanternes sur les porches des maisons, lanternes clouées et suspendues, lanternes ou simples ampoules qui diffusent une lumière poussive. Mais le ciel se couvre, le soleil disparait, tout devient gris. Il pleut. Je tire mon vélo contre le magasin. Le groupe des ivrognes m’observe, puis une sorte de folie gagne les corps.

(Allia, 2015)


On the road (11)

4 février 2014

Westminster, MD

Il traverse Frederick, une ville décourageante, parce qu’une heure plus tôt il avait cru arriver à Frederick alors que c’était en fait Westminster.

(John Updike, Coeur de lièvre, 1960, Seuil, traduit par Jean Rosenthal)

Le jeudi 11 novembre 1943

11 novembre 2013

Dans la guerre (34)

Bertolt Brecht, Los Angeles

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Steff collectionne de vieux disques avec des morceaux de jazz jadis célèbres. Il y eut là un commencement de musique populaire, elle atteignit quelques sommets et se déprava, le tout très vite. Dans ce genre de domaine, rien ni personne n’arrive à quoi que ce soit. Après leur premier opuscule, les écrivains sont attirés à Hollywood et pressés comme des citrons en un tournemain. Ils n’écrivent pour personne. Tous boivent. Voir dans ce milieu Döblin et Heinrich Mann est éprouvant. Ils ne réussissent tout simplement pas. H. M. n’a pas l’argent pour appeler un médecin, et son cœur est usé. Son frère, avec la maison qu’il s’est fait bâtir et 4 ou 5 autos, le laisse littéralement crever de faim. Nelly, 45 ans seulement, vulgaire et d’une joliesse grossière, a travaillé dans une blanchisserie, elle boit. Tous deux sont installés dans une très petite villa d’Hollywood, étouffante, sans jardin, avec de pauvres meubles et les rares livres de Mann sauvés du naufrage. Et, parlant un jour du retour, il dit encore : « est-ce qu’on pourra emmener ses affaires, est-ce que cela ne reviendra pas trop cher ? À mon âge, je ne voudrais pas repartir encore une fois de rien. Plutôt rester ici. » Mais maintenant, évidemment, il sait qu’il ne peut rester ici s’il ne veut pas mourir de faim. « Si je vois encore un quelconque Ebert saluer l’armée invaincue devant la Porte de Brandenbourg, je vide tout un revolver, il n’a pas besoin d’être chargé. »

Jean Giono, Manosque

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Cette nuit, de nouveau alerte. La sirène sonne à 2 heures et demie. Je vais rassurer ma mère qui dormait d’ailleurs et n’avait pas entendu. Au surplus ce que je prenais pour le commencement de l’alerte était la fin. Je n’avais pas entendu le premier avertissement (vers 1 heure, je crois). Ce matin à 9 heures gros passage d’avions très haut.

La légende. Cette fois c’est Le Petit Marseillais qui annonce que j’ai touché 4 million ! Il en profite pour faire un parallèle avec Verlaine qui, dit-il, lui est mort dans la misère.

Commencé le texte sur Virgile. Je relis la Correspondance de Stendhal par le commencement, quand il avait 17 ans et qu’il écrivait à sa sœur Pauline.

À midi moins le quart, de nouveau alerte. J’étais en ville. Tout le monde court. Les agents sifflent et font rentrer les gens, arrêtent les autos, vident les cafés. Je fais un tour pour tâcher de rencontrer Aline qui doit rentrer de l’école à cette heure-ci. Quand je passe sur le boulevard de la Plaine, c’est déjà désert et c’est tout juste si devant le commissariat on ne m’enjoint pas se circuler. J’arrive ici et c’est le plus beau temps du monde, allègre et tiède, grand soleil, le calme, les feuillages d’or, le ciel bleu. Plus de bruit, tout le monde s’est terré. Sonne midi dans une splendeur de Paradis terrestre.

(…)

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

leonwerth

Le rêve se constituerait-il des magasins d’accessoires, qu’il utiliserait selon ses besoins ? D’un rêve, dont le motif était la réapparition du maire en fuite, je retiens seulement ceci : le maire est d’abord coiffé d’une casquette quelconque. Il la remplace par une petite calotte blanche, que je le prie d’ôter, car cette tâche blanche éclate, visible de partout, attire l’attention. Enfin, dans un dernier épisode il est coiffé d’une casquette noire, de forme peu courante, soutachée, dont les bords et la visière sont couverts d’ornements noir sur noir. Cette casquette, pendant le rêve, ne provoque en moi aucun étonnement. Mais, après le réveil, je l’identifie. C’est la casquette que portait il y a huit jours, dans le car de Tournus à Louhans, un grand voyou de roulottier, de « camp volant », terriblement élégant.

Sur le quai de la gare, deux officiers passent et repassent, relèvent le plan d’on ne sait quoi. Ils semblent gonflés au saindoux. Et ils font les importants, par pour nous qu’ils ne voient pas. Et sur le quai, il n’y a personne. Ils font les importants, pour eux-mêmes. Ils tapent du talon de botte et dressent la tête. Il y a contradiction entre ces visages au saindoux et cette tension musculaire. Mais c’est ainsi.

Cesare Pavese, Turin

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Raconter les choses incroyables comme si elles étaient réelles – système antique ; raconter les choses réelles comme si elles étaient incroyables – moderne.


Lieux rêvés (4): par la fenêtre (5)

22 septembre 2013

Two lights villages 1927

John Fante, Demande à la poussière, p.264

L’endroit qui me plaisait était une maison à pignons avec une clôture blanche qui courait tout autour, à moins de trente mètres de la plage. La cour par-derrière était un lit de sable blanc. C’était bien meublé, avec plein de rideaux de couleurs gaies, et des aquarelles aux murs. Ce qui m’emballait le plus c’était la pièce en haut. Elle donnait sur la mer. Je pourrais mettre ma machine à écrire devant la fenêtre et travailler. Ah ça oui, je pourrais en mettre un sacré coup, devant cette fenêtre. Juste regarder par la fenêtre et ça viendrait tout seul ; rien que de regarder cette pièce ça me démangeait, je voyais déjà les phrases se bousculer sur la page.

(10/18, traduit par Philippe Garnier)

Noms de pays

16 septembre 2012

Henry Miller, Le cauchemar climatisé, p.41-42

Quant aux autres cités, bourgs et villages que j’ai traversés, j’espère ne jamais les revoir. Certains portent des noms si merveilleux que la déception n’en est que plus cruelle. Des noms comme Chattanooga, Pensacola, Tallahasse, comme Mantua, Phoebus, Bethlehem, Paoli, comme Alger, Mobile, Natchez, Savannah, comme Baton Rouge, Saginaw, Poughkeepsie : des noms qui éveillent de glorieux souvenirs du passé ou qui font naître des rêves d’avenir. Visitez-les, je vous le conseille. Voyez vous-même. Essayez donc de penser à Schubert ou à Shakespeare quand vous serez à Phoebus, en Virginie.

(1945, Folio, traduit par Jean Rosenthal)

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, « Noms de pays : le nom », p.527-58

Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand ; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.

Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l’image que j’avais des villes, ce ne fut qu’en la tranformant, qu’en soumettant sa réapparition en moi à leurs lois propres ; ils eurent ainsi pour conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente que ce que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité, et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination, d’aggraver la déception future de mes voyages.

(GF)

W. G. Sebald, Les Émigrants, p.124

J’ai donc repris un avion pour New York et de là, le jour même, je me suis retrouvé à rouler en direction du nord-ouest dans un véhicule de location, sur le State Highway 17, longeant toutes sortes d’agglomérations plus ou moins importantes qui, bien que leurs noms me fussent en partie connus, semblaient être des cités de nulle part. Monroe, Monticello, Middletown, Wurtsboro, Wawarsing, Colchester et Cadosia, Deposit, Delhi, Neversink et Nineveh… j’avais l’impression d’être dans une voiture téléguidée et de l’être moi-même, de traverser une maquette surdimensionnée pour laquelle un enfant géant aurait choisi arbitrairement des toponymes glanés ici et là parmi les ruines d’un autre monde depuis longtemps abandonné.

(Babel, traduction de Patrick Charbonneau)

 


On the road (10 (et pause)): San Francisco, Californie

30 mai 2011

Jack Kerouac, Sur la route, p.217

J’étais arrivé au bout; le continent, c’était fini; il ne restait plus qu’à revenir sur mes pas.

Image: Alfred Hitchcock, Vertigo, 1958

On the road (9): Central City, Colorado

29 mai 2011

Jack Kerouac, Sur la route, p.187

Central City est à trois mille mètres d’altitude; au début ça te tourne la tête, et puis ça te crève, pour finir par te mettre la fièvre à l’âme.

Image: Klaus Kinski dans Fitzcarraldo, de Werner Herzog (1982)