Etranges créatures

18 février 2015

peinture-anker-maurice-anker-avec-une-poule-tableaux-galerie-arts-decoration-bretagne-auray-golfe-morbihan-attention-a-la-peinture-jean-jacques-rio

Matthias Zschokke, Maurice à la poule, p.147-149:

Il est toujours stupéfiant de voir l’impassibilité avec laquelle l’être humain, depuis des milliers d’années, passe son temps si chichement compté à rester assis, couché, à parler de tout et de rien, à grignoter de petites choses sans avoir faim, à siroter des liquides sans avoir soif, à contempler des choses qui ne lui disent rien, à emprunter des chemins qui conduisent dans des lieux où il n’a rien à faire, ancré dans la ferme conviction qu’il est un être doué de raison et qu’il a réfléchi à ceci ou à cela, alors qu’en vérité, il ne pense à rien, qu’il se contente d’avancer sans se poser de questions, tirant sans cesse les mêmes conclusions erronées, tournant en rond depuis des milliers d’années, saisissant au vol des bribes de conversations venant des tables voisines et traitant de lunettes de soleil ou de fourrures, de viande crue, d’étagères, de la pluie et du beau temps, jusqu’à ce que soudain, l’un d’eux disjoncte, une mère par exemple, elle déambule dans son appartement tard le soir, ôte un vêtement après l’autre, les arrose d’alcool à brûler, y met le feu, les laisse tomber derrière elle, puis soudain, elle pense à son fils de neuf ans qui dort et qui ne doit pas brûler en étant conscient, elle va chercher un marteau à la cuisine, pénètre dans la chambre d’enfants et fracasse à coups de marteau le crâne du garçon qui dort, elle est effrayée par le bruit des os qui se brisent, se frappe elle-même sur la tête, de rage, elle est prise de pitié pour ce petit tas tressaillant, le porte jusqu’à une fenêtre du salon, l’ouvre, pour que l’enfant n’étouffe pas dans la fumée, réveille, toute sanguinolente, son second fils, qui a une année de plus, et l’envoie chercher les pompiers, celui-ci a un choc, part en courant, les pompiers arrivent, éteignent l’incendie et emmènent le cadet à l’hôpital où l’on établit que l’aire du langage est détruite, il ne parlera plus jamais, la mère est internée… Et l’être humain est toujours assis là, sur des chaises de jardin, devant des petits-déjeuners, devant des établis, il boit de la bière, râle sur le temps qu’il fait, parle de jantes de voitures et d’inondations, d’escroquerie à l’assurance et de collections d’été soldées, le soleil se lève, le soleil se couche, l’être humain gazouille, un moineau sur le toit, il sautille par-ci, par-là, picore des miettes, se bourre sans avoir été vide, se couche sans être fatigué, se lève sans être reposé, traverse des places, aboie, saute à l’eau, parcourt une certaine distance à la nage, s’étend au soleil pour se sécher, ne sait pas le moins du monde ce qu’il fait, affirme que c’est son père qui est responsable de tout, ou sa mère, responsable de quoi, il ne le sait pas, de lui-même, il croit réfléchir, mais il ne sait pas comment on fait pour réfléchir, il s’assied, se couche, se lève, arpente des places, trotte le long des rangées de façades, sonne, hennit quelque chose, mange comme quatre, se laisse atteler à des charrettes, tire jusqu’à l’épuisement, on peut lui attacher des tonnelets autour du cou, il creuse et gratte dans les avalanches, déterre ses semblables, et soudain, voilà à nouveau quelqu’un qui perd la tête, met en pièces quelques-uns de ses collègues au bureau, est incarcéré, puis meurt, d’autres encore se jettent dans des activités totalement infernales pour que leur vie de galérien couvre le bruit bien plus menaçant qui résonne au fond d’eux-mêmes, ces choses non-éclaircies, pour ne pas perdre définitivement la raison, ce qui se produirait inévitablement s’ils s’exposaient à la réalité sans protection aucune, ces étranges créatures, les humains, qui soudain perdent la tête et en coupent d’autres en morceaux.

(Editions Zoé, 2009, traduit par Patricia Zurcher)

Illustration: Albert Anker, Maurice à la poule, 1877 (couverture du livre)

On the road (9): Central City, Colorado

29 mai 2011

Jack Kerouac, Sur la route, p.187

Central City est à trois mille mètres d’altitude; au début ça te tourne la tête, et puis ça te crève, pour finir par te mettre la fièvre à l’âme.

Image: Klaus Kinski dans Fitzcarraldo, de Werner Herzog (1982)

Accélération (2): qu’est-ce que j’peux faire?

27 septembre 2010

Thomas Mann, La Montagne magique, p.120-121

Sur la nature de l’ennui, des conceptions erronées sont répandues. On croit en somme que la nouveauté et le caractère intéressant de son contenu font « passer le temps », c’est-à-dire : l’abrègent, tandis que la monotonie et le vide alourdiraient son cours. Mais ce n’est pas absolument exact. Le vide et la monotonie allongent sans doute parfois l’instant  ou l’heure et les rendent « ennuyeux », mais ils abrègent et accélèrent, jusqu’à presque les réduire à néant, les grandes et les plus grandes quantités de temps. Au contraire, un contenu riche et intéressant est sans doute capable d’abréger une heure, ou même une journée, mais, compté en grand, il prête au cours du temps de l’ampleur, du poids, de la solidité, de telle sorte que les années riches en événements passent beaucoup plus lentement que ces années pauvres, vides et légères que le vent balaye et qui s’envolent.

(Livre de Poche, traduction de Maurice Betz)

Hartmut Rosa, Accélération, p.175

Ce phénomène bien connu sous l’expression de « paradoxe du temps subjectif » s’explique aisément : les épisodes de vécu ressentis comme intéressants laissent des traces mémorielles plus fortes que les épisodes « ennuyeux », leur contenu mémoriel plus riche est donc interprété comme une extension du temps remémoré et inversement.

En revanche, un autre phénomène que je propose, à la suite des remarques d’A. Barth, de désigner comme « paradoxe de la télévision », est bien moins étudié. Il montre que le temps passé devant la télévision (par exemple, devant une série policière) présente, pendant que l’on regarde, toutes les caractéristiques du temps vécu bref (grande densité de stimuli, implication émotionnelle, élévation du pouls, de la pression sanguine lorsque l’assassin entre en scène ou que le buteur s’apprête à tirer un penalty, et sentiment du temps qui « fuit à tire-d’aile ») pour se transformer, dès que l’on a éteint le téléviseur, et à plus forte raison dans les remémorations, en expérience vécue du temps long : « il n’en reste plus rien », le temps du souvenir s’amenuise rapidement, ce qui explique pourquoi les sujets font état, une fois l’émission terminée, d’un sentiment de « grand vide » (…)

La télévision semble donc avoir tendance à produire, face aux modèles de l’expérience vécue du temps « traditionnelle », un modèle bref-bref inédit et paradoxal, même si ce n’est pas toujours le cas.

(La Découverte, traduction par Didier Renault)

De leur Zauberberg à la vue imprenable sur la matière temporelle, Hans Castorp et ses compagnons se livrent à diverses observations et expériences dans l’espoir de percer le mystère de la durée, cependant qu’au même moment, dans la vie réelle, des savants et artistes de toutes sortes (les frères James, Bergson, Einstein, Joyce, Proust, Delaunay, Duchamp, les futuristes, etc.) examinent eux aussi dans le plus grand détail ce qu’il en est du passé, de l’avenir, et surtout du présent, qui commence alors à prendre pas mal d’épaisseur.

Dans son étude sur le sujet et sur ces auteurs – The Culture of Time and Space (1880-1918)Stephen Kern relève même qu’au début des années 1880, après de longues études sur la question, un certain Wilhelm Wundt avait réussi à établir la durée exacte d’un « bloc de présent »

that interval of time that can be experienced as an uninterrupted whole

Résultat : 5 secondes.

Un ambitieux (ou sceptique) de ses étudiants refit par la suite l’expérience, et la science fit un nouveau bond en avant: 12 secondes, avant que l’esprit humain prenne conscience qu’il passe à « autre chose ». Mais quoi?

Bel élan de positivisme fin de siècle en tout cas, dont on sait maintenant qu’il a peu duré.

Le ciel s’est assombri en une trentaine d’années.

Quand Thomas Mann formule son paradoxe, l’Europe connait une de ses crises de conscience les plus aiguës, et le soleil se couche déjà sur le « monde d’hier ». Le projet de la Montagne magique est né peu avant 1914, le roman fut écrit pendant le premier conflit mondial, et publié quelques années après (1924). L’écrivain connaît la fin de l’histoire et se doute que tout n’est pas terminé : les malades du Berghof attendent la mort comme l’Europe attend la guerre. Pour la première fois depuis l’ère des révolutions, la flèche du temps semble pousser les masses non plus vers un avenir radieux, mais à la catastrophe.

Curieuses, les années d’apprentissage du jeune Castorp. C’est parce qu’il n’y a que le néant au bout que l’attente s’étire dangereusement, rythmée par les coups de thermomètre, la couverture en poil de chameau, les repas dans la grande salle, les morts, les discussions sans fin.

Revers rétrospectif de l’expérience : si l’ennui ne laisse aucune trace dans le souvenir, si, comme l’écrit encore Thomas Mann

lorsqu’un jour est pareil à tous, ils ne forment tous qu’un seul jour

et puisque

dans une uniformité parfaite, la vie la plus longue serait ressentie comme très brève, et serait passée en un tournemain

alors c’est le signe que le cours des choses s’accélère, et c’est dans cette monotone immobilité que le petit monde du sanatorium galope vers sa fin.

Entre l’ennui et la guerre les hommes ont choisi la guerre, et on connaît la suite. Virginia Woolf écrivait dans son journal, un soir de septembre 1939 : « je note que la violence est bien la chose la plus inintéressante ».

Les temps ont changé, et avec eux les paradoxes. Le modèle dit « bref-bref » correspond au passage à une modernité avancée où l’innovation s’emballe, met sans cesse à disposition de nouveaux outils, de nouveaux objets, et propose toujours plus de nouveaux « contenus » ; riche période où des changements sociaux de plus en plus rapides, et à grande échelle, provoquent des crises toujours plus inédites les unes que les autres. Pendant ce temps, les dernières minutes de notre quotidien pacifié sont vidées par la multiplication des  activités requérant un faible investissement intellectuel (input), mais procurant les satisfactions immédiates de plus en plus grandes (output).

Que vivons-nous, de plus en plus souvent (« même si, dit Harmut Rosa,

ce n’est pas toujours le cas »)?

Des moments intenses, en rafale; des instantanés déconnectés les uns des autres; des tranches de « vécu » décontextualisées, inaptes à former un terreau, donner sa  forme à une vie, s’inscrire dans ce que Walter Benjamin appelait une « expérience ». Et que le mot « expérience » soit aujourd’hui utilisé à tort et à travers dans des réclames de toutes sortes ne change rien à l’affaire, au contraire. Le vide est notre seul horizon.

Comme à son habitude, Thomas Bernhard avait résumé tout cela mieux que tout le monde

Nous avons le vertige et nous avons froid. Nous avons cru qu’étant des hommes, nous allions perdre l’équilibre, mais nous n’avons pas perdu l’équilibre; et nous avons fait ce que nous pouvions pour ne pas mourir de froid.

(Mes prix littéraires, Gallimard, p.139, traduction par Daniel Mirsky)

C’était en 1965, l’année de Pierrot le fou, au milieu d’un discours lapidaire – littéralement – prononcé devant les représentants de la « Ville hanséatique libre de Brême », qu’on imagine médusés.


Ramuz l’avalanche

2 décembre 2009

Je découvre Ramuz, enfin, il était temps. Quel prodige:

« Il pouvait être midi. Le ciel faisait ses arrangements à lui sans s’occuper de nous. Dans le chalet, ils ont essayé encore d’ouvrir la bouche aux bêtes suspectes, empoignant d’une main leur mufle rose, introduisant les doigts de l’autre main entre leurs dents, tandis qu’elles meuglaient; – et, là-haut, le ciel faisait ses arrangements à lui. Il se couvrait, il devenait gris, avec une disposition de petits nuages, rangés à égale distance les uns des autres, tout autour de la combe, quelques uns encapuchonnant les pointes, alors on dit qu’elles mettent leur bonnet, les autres posées à plat sur les crêtes. Il n’y avait aucun vent. Le ciel là-haut faisait sans se presser ses arrangements; peu à peu on voyait les nuages blancs descendre. De là-haut, le chalet n’aurait même pas pu se voir, avec son toit de grosses pierres se confondant avec celles d’alentour, et les bêtes non plus ne pouvaient pas se voir, tandis qu’elles s’étaient couchées dans l’herbe et faisaient silence. Il y avait que le ciel allait de son côté, – nous, on est trop petits pour qu’il puisse s’occuper de nous, pour qu’il puisse seulement se douter qu’on est là, quand il regarde du haut de ses montagnes. Les nuages glissaient toujours aux pentes d’un même mouvement à peine saisissable, comme quand la neige est en poussière et qu’il y a ce qu’on appelle des avalanches sèches. Les petits nuages blancs descendaient; – et lui, pendant ce temps, Joseph était sorti et allait dans le pâturage, mais qui aurait pu le voir? Est-ce qu’il comptait seulement? N’étant même plus un point, lui, parmi les gros quartiers de rocs, qu’il contournait; non vu, non entendu, vu de personne, entendu de personne; n’existant même plus par moment, parce qu’il disparaissait dans un couloir. » (La Grande peur dans la montagne, p.456, Pléiade, T2).

1926: ni Faulkner ni Céline n’ont encore écrit les grands romans du tournant des années 30, qui, d’une manière ou d’une autre, en pleine dépression, ont changé la littérature mondiale. Céline s’en est souvenu: « Question transport du parlé en écrit, il ne faut pas oublier Ramuz » (dans une lettre de 1949). Faulkner, peu probable qu’il en ait entendu parler, mais il y a Clou, le borgne de La Grande Peur, dont on ne sait jamais bien s’il vous regarde ou pas. N’est-ce pas le cousin éloigné de Popeye qui, dans Sanctuaire (1931), scrute son monde de ses deux yeux « comme deux boutons de caoutchouc noir et souple » et qui a partie liée avec on ne sait trop quelle force maligne?

Parce qu’il venait, vu de France, d’un obscur canton suisse, parce qu’il avait fait de bonnes études de lettres, on a accusé Ramuz de jouer à celui qui ne savait pas écrire correctement, par coquetterie, par folklore, pour faire parler de lui. A Paris il devient une bête curieuse, objet de débat, et après la parution d’un collectif Pour ou contre C. F. Ramuz (1926) il prend la plume et écrit à son éditeur, Bernard Grasset, une lettre incroyable, qu’on dirait à la fois mûrement réfléchie et tombée d’un coup comme une avalanche. L’urgence et la nuance, la profondeur et la vélocité, tout coule d’un bloc sur vingt-quatre pages papier bible.

« Longtemps, m’étant mêlé d’écrire, j’avais été très malheureux, et je ne savais pas pourquoi. Je n’étais encore qu’un écolier, j’étais un tout petit garçon quand je me suis mêlé d’écrire; et d’abord j’ai été bien malheureux, parce que je me disais: « Pourquoi écris-tu? » et je me disais « En as-tu le droit? » C’était le temps où je m’appliquais encore à « bien écrire »; mais cette même fidélité et cette même soumission (inconscientes encore et du moins passives) me faisaient regarder autour et en arrière de moi: là, je trouvais ceux de ma race et j’éprouvais un grand malaise, voyant qu’aucun de ceux d’où je sortais, aucun de mes grands-parents, ni de mes arrière-grands-parents, ni personne derrière moi, aussi loin que je pusse voir, n’avait jamais non seulement « écrit », mais même songé qu’on pût « écrire », je veux dire autre chose qu’une lettre d’affaire ou le détail d’un compte de ménage. Aucun de ces vignerons, ni de ces paysans d’où je descends n’avait songé qu’écrire pût être une vocation, un métier à l’égal du leur; et je le sentais bien, je sentais bien qu’ils n’étaient pas contents que je perdisse ainsi mon temps, ayant autre chose à faire; de sorte qu’étant collégien, vers dix ou douze ans, quand j’ai écrit mes premiers vers, c’est en me cachant d’eux que j’ai commencé à les écrire. Je me rappelle combien j’étais honteux vis-à-vis d’eux qui me voyaient et m’observaient du fond du temps; et je me cachais d’eux ou me cachais de mes parents qui en étaient pour moi la continuation et le prolongement visibles. » (Pléiade, T2, p.1469)

Et

« C’était, plus tard encore, le temps où je préparais ma licence ès lettres, mais passais  toutes les journées à superposer des alexandrins, écrivant « bien » (selon les règles), écrivant de mon mieux le « meilleur » français que je pusse, avec de « beaux » mouvements d’éloquence et tous les secours d’une rhétorique dont on venait précisément de me révéler les secrets, – enfermé maintenant à clé dans ma petite chambre sous le toit, me cachant d’eux de plus en plus et toujours plus inquiet de qu’ils penseraient de moi, d’où un malaise toujours plus croissant. Et cela jusqu’au jour où, enfin, étant descendu plus profondément en moi-même, et y ayant touché à un plus vrai moi-même, du même coup je les y eusse rencontrés. Alors ils n’ont plus été hors de moi. la distance qui me séparait d’eux a été abolie. Il n’y a plus eu de contradiction entre eux et moi, parce que je m’étais mis à leur ressembler. Ils m’avaient reconnu; je parlais leur langue. » (p.1470)

C’est notamment la lecture de l’excellent travail collectif La langue littéraire qui m’a mené à lui. Des textes fouillés mais toujours clairs, techniques sans que le vocabulaire spécialisé soit un obstacle, une langue universitaire dans ce qu’elle a de meilleur, tenue de bout en bout (prolongeant ainsi la séparation apparue au début du 20ème siècle entre la langue de la critique universitaire « scientifique » et la langue de la littérature), alors qu’il pouvait être tentant, étant donné le sujet, de vouloir en sortir pour parler aussi cette « langue littéraire » .

Le livre nous explique l’autonomisation de la prose, son écart croissant et cultivé avec le langage ordinaire, ses rapprochements avec la langue poétique. J’en fais mon Lagarde et Michard du XXIème siècle(et c’est un hommage): on y trouve un nombre incalculable de citations qui donnent envie de (re)venir à Hugo, Flaubert, Huysmans, Proust, Céline bien sûr, mais aussi aux Goncourt, Zola, ce qu’on soupçonnait moins. Et Ramuz.

PS: pour une plus ample découverte je renvoie au blog de Jean-Louis Kuffer. Il y a peu JLK a rédigé un bel article sur Ramuz et dans ses notes panoptiques récentes, il poursuit une lecture critique des œuvres complètes.


Par la fenêtre

9 octobre 2009

friedrich

Peter Handke, A ma fenêtre le matin, Carnets du rocher 1982-1987, p.226

« Un instant de splendeur, le jour d’hier: les feuilles de chêne qui dans la lueur du soleil hivernal planent, tombent, se détachent, sans offrir de résistance; et se détachant ainsi de la branche ces feuilles rouvraient tout grand les portes du royaume de l’imaginaire; et le secret une fois encore était dans le verbe; le secret? la parabole: les feuilles de chêne ne « tombaient » pas, elles…? elles « métaphorisaient », c’est-à-dire qu’elles signifiaient, sans métaphore particulière, un autre, l’autre monde: celui-ci cessait enfin, dans la parabole des feuilles qui se détachaient de l’arbre, inassignables, craquetaient sur le ciel bleu d’avant l’hiver, d’être une chose déterminée, et le monde dans la contemplation de ces feuilles parties sans plus de façons versait une indétermination à vous réchauffer le cœur; l’autre monde, indéterminé, indéterminable, ou une fois encore: « monde muet, ma seule patrie » »

p.112

« Trois fenêtres dans la pièce où je travaille: dans l’une les feuillus; dans l’autre l’épicéa sombre et le rocher voisin (le Rainberg), avec sa lumière clignotante pour les avions; dans la troisième, à portée de main, les buissons, la vigne vierge, les cordes de liane – je n’ai encore jamais vu ça (et pourtant voilà bientôt cinq ans que je vis ici même)  »

p.186

 » La première fois de ma vie que j’ai découvert un lieu – les anciens bunkers souterrains cachés parmi les hautes herbes et les broussailles, au bord de la Mur, au sud de Graz, en mai 1963 -, mon premier récit est né (18 août 1984) »

(traduction Olivier Le Lay)

Qu’observe Peter Handke par la fenêtre, sur son rocher? La langue: « verbe pour », « il faudrait dire », « il ne faut pas dire », « partir sur la trace du mot juste ». Dans les livres, la langue étrangère: Spinoza, René Char, Emmanuel Bove, Héraclite, Parménide. Ceux qui regardent le monde comme une nature morte, ceux qui pensent la nature naturans, ceux qui ont fait descendre les dieux dans l’ici-bas en se mettant sur leur piédestal. Qu’observe-t-il encore? Le monde? Des morceaux du monde, qui ont la forme du monde. Des microcosmes qui disent le tout à leur manière. Une feuille, et sur la feuille, une goutte de rosée. Une abeille dans une fleur de tilleul. De gros escargots de l’autre côté de la vitre, « comme plaqués là par la tempête ». Le mauvais rire des « gens d’ici ».

Qu’écrit-il, le matin ?

p. 18

« Je marchais au bord du lac, l’angélus du soir tintait, un ébranlement parcourait les eaux gelées, comme si une bête cachée se levait (Saint-Moritz, 29 déc.) »

p.57

« Description de lieu: rendre ce lieu-ci au monde; rendre le monde à ce lieu-ci »

Mortlake Terrace

p.59

« La lumière et l’air toujours changeants d’un objet à l’autre: ce que je voudrais tout au long de centaines de pages lumineuses et aérées pouvoir décrire et raconter ».

p.320

« Le soleil brille et ça peut commencer. Ça? Lire, relier, être là »

Handke

Des fragments qui forment un ensemble compact, solide, qui donnent à ses journées, ses mois, ses années l’allure d’un fleuve de pierre, d’une coulée de marbre descendue par un esprit en quête de clartés. Que cherche-t-il exactement? Rien dit-il, « l’artiste (je n’ai pas d’autre mot) ne questionne pas, il attend bien plutôt, peut-être pendant des années, que se dévoile le secret (je n’ai pas d’autre mot) ». Peter Handke a voyagé, et voyage encore (le Karst (le Corso de Magris), la Provence, la Suisse, la Slovénie proche de sa Carinthie natale). Il reste pourtant sédentaire. Il attend. Il écrit ces lignes comme une sorte d’expérience et de préparation (du roman, Le Recommencement), et elles deviennent elles-mêmes le résultat unique de l’expérience, de la préparation. C’est le propre des grands journaux (lui dit « mon livre-atome »).

De ce lieu, Salzbourg (S.), autour duquel tout – phénomènes et noumènes – semble graviter il tient donc le monde comme un dieu, pas mieux, pas moins. Il est, comme Adam avant la Chute, celui qui nomme. Il est le juge et l’académicien. Un drôle de juge dans sa tour d’ivoire, un drôle d’académicien dans sa tour de Babel, seul, qui tranche. Peu importent la tour, le rocher. « Le lieu de l’art n’est pas le nulle part ou le n’importe où, mais le toujours quelque part ».

vermeer-le_geographe

Et la fenêtre? C’est un cadre, une protection, un viseur, une lunette pour voir le monde, une porte d’entrée ouverte

Claude Simon, Histoire, p.9

« l’une d’elles touchait presque la maison et l’été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond des ténèbres »

Lui qui cite Rilke en exergue

« Cela nous submerge. Nous l’organisons. Cela

tombe en morceaux.

Nous l’organisons de nouveau et tombons

nous-mêmes en morceaux. »

et on pense à autre chose encore:

William H. Gass, Au cœur du cœur de ce pays, p.273

« Ma fenêtre est un tombeau, et tout ce qui s’étend dans son champ est mort. Il ne tombe pas de neige. Il n’y a pas de brume. Ni calme. Ni silence. Les images qu’elle contient ne sont pas une bête à l’affût, car le mouvement n’a jamais rien prouvé. J’ai vu la mer étale, la vie bouillonner dans un corps sans laisser la moindre trace, ses bulles hermétiques la traverser comme un verre de soda. Talons qui claquent, Rimmel qui coule: et, au bout du rouleau, la pute au cul de houle. Les feuilles se contorsionnent. L’herbe ondule. Un oiseau pépie, picore. Une roue d’auto qui dessine des cercles n’en dessine pas moins ses rayons immobiles. Ces images sont des pierres; ce sont des monuments. Sous cette mer, c’est de l’océan qui gît: qu’il repose en paix, que Dieu le garde… et Dieu garde le monde par-delà ma fenêtre, moi devant mon reflet, penché sur cette page, mon ombre. »

(Rivages poche, traduction de Marc Chénetier et Pierre Gault).

Il arrive cependant qu’une simple volée de cloches filtrée par la fenêtre de la chambre rappelle à l’homme seul le « bonheur d’être ici » et lui fasse oublier un instant la malédiction de n’être jamais ailleurs. Mais de Paul Claudel, de son Après-midi à Cambridge, et de Michael Edwards, il sera question plus tard.


Dans le terroir de Luc Moullet (4/4)

21 septembre 2009

L’aventure de Majastres (2/2)

2 – L’Histoire en marche

P1010413Ruelles à peine viabilisées, bâti décati ; si l’on n’y prend pas garde, on retiendrait de Majastres le charme d’un marginal et désuet recoin alpo-provençal, fidèle en cela à la personnalité et à la trajectoire centripètes de Luc Moullet.

P1010408Mais on marche ici la tête haute, notamment depuis que Les Naufragés de la D 17 a rendu cet hommage mérité à la localité. Et en adoptant cette posture, on accède à une tout autre dimension. Pourtant parfaitement protégé des nuisances, Majastres est avantageusement connecté au réseau aérien national et international. La localité jouit d’une quasi centralité au sein d’un hexagone formé par Nice-Côte d’Azur, Cannes-Mandelieu, Marseille-Provence, Avignon-Pujaut, Valence-Chabeuil et Grenoble-Isère. Le chemin vers le centrifuge est donc particulièrement court, nonobstant l’abandon de l’automobile constaté dans l’épisode 3/4 (1/2).

P1010416C’est en toute logique que les télécommunications sont particulièrement développées, la densité des flux n’a rien à envier au médiascope intercommunal des Trois Vallées de Digne-les-Bains, pourtant préfecture des Alpes de Haute-Provence.

Initiatives privées ou volonté politique? Comment expliquer une telle excellence en matière de politiques publiques? En remontant le fil de l’histoire de Majastres, on comprend que rien ne doit être laissé au hasard. Passons sur les guerres de religion du XVIe siècle pour en venir au point crucial que fut la période révolutionnaire. Une société patriotique y voit le jour à la fin 1792, les bonnes relations incitent à une fusion avec celle du Poil en mai 1793. Soit quelques jours seulement avant le renversement des Girondins par les Montagnards à l’assemblée nationale (31 mai). Étrange coïncidence.

100px-Blason_Majastres.svgAussi la constance politique est tout à fait frappante depuis la fin du XVIIIe siècle. Les résultats électoraux les plus récents  s’avèrent sans concession ni équivoque : les voix de gauche (10) font le plein : 100 % en mai 2007. Gustave Pierrisnard (divers gauche) fut réélu dans les mêmes proportions aux municipales de 2008. En y regardant de plus près, le blason de Majastres présente une dominante rouge et jaune. On se contentera de noter les nombreuses similitudes avec les bannières de l’ex-URSS et de la Chine.

P1010412Comme en Union soviétique, l’électrification des Alpes de Haute-Provence fut une véritable épopée. Celle-ci est définitivement achevée en 1928, Majastres jouit aujourd’hui d’un système performant basé sur le refus du nucléaire (l’énergie nécessaire est fournie grâce aux ressources hydroélectriques voisines). On est ci-contre en présence du central électrique de l’axe principal. D’ici, les bas de Majastres, la partie la plus densément peuplée, sont alimentés. Un fonctionnement réticulaire particulièrement ingénieux permet d’atteindre l’ensemble des lieux-dits du bloc de Majastres, dont Le Poil ou encore Soleil-Bœuf.

Quant à l’accès aux différents services publics, les équipements sont nombreux pour une si petite commune. Les pouvoirs publics ont réagi avec vigueur en constatant les difficultés rencontrées par l’un des personnages des Naufragés de la D 17 pour joindre une société de dépannage dans la vallée.

P1010392La réplique ne s’est pas fait attendre ; un nouveau module téléphonique a été installé en 1992. Aucune fente, ni pour pièce, ni pour carte, les communications sont gratuites.

P1010410Quant à la boîte à lettre, elle est avantageusement placée et les malejactois jouissent d’une distribution et d’une levée quotidienne du courrier, du lundi au vendredi. Le facteur est sympa, aime son métier, mais pas au point de sacrifier son samedi.

Les débats entre toponymistes sont vifs. L’idée commune serait de traduire Majastres, à partir du provençal, par la « mauvaise terre ». Ce que réfute Charles Rostaing. Selon ce dernier, le terme serait formé de l’occitan « mager » (plus grand) et « astre » (destin). Majastres devient alors « le village au meilleur destin ». Si Luc Moullet avance masqué et avec prudence politiquement, une visite de Majastres ne trompe pas. Son terroir n’est pas celui de tous : paradis pour les uns, enfer pour les autres.

4a1007cc9009f-essaidouverturejpg

Fin.

Arnau Thée


Dans le terroir de Luc Moullet (3/4)

16 septembre 2009

L’aventure de Majastres (1/2)

1 – Le début et la fin

Majastres, 10 habitants, forme un vaste bloc intercommunal qui comptait 1000 habitants sous Napoléon, contre 100 de nos jours sous Nicolas Sarkozy.

P1010401

Au terme de la rude montée, on accueille le panneau de signalisation avec joie. Si la mention « bienvenue » n’apparait pas, elle est fortement ressentie grâce à une entrée de village particulièrement avenante, bien éloignée de l’uniformité des périphéries françaises.

P1010385

P1010409L’absence de mention des curiosités locales (comme : « Majastres : son église, son lavoir, ses parkings gardés, ses 3 épis au label des cités fleuries… ») entretient un mystère tout à fait excitant. Le visiteur est invité à une entreprise d’appropriation du lieu, à y trouver son propre cheminement. Et celui-ci peut très bien être intérieur, pour ne pas dire spirituel. Ainsi l’expression « vous êtes projet » place-t-elle d’abord dans l’expectative, sentiment vite remplacé par de stimulantes interrogations sur le sens à y donner.

P1010420La vastitude du bloc de Majastres  est particulièrement perceptible à la sortie de la localité : pas de panneau de signalisation pour en signifier le terme, le bitume s’arrête brusquement pour laisser place à une chaussée caillouteuse semblant ouvrir vers un monde à la fois finissant et infini. Une voie non carrossable qu’il est pourtant nécessaire d’emprunter pour qui veut rejoindre la gare de Majastres-Le Poil. Dans le préambule des Naufragés de la D 17, Luc Moullet  ne manque pas de faire remarquer qu’il s’agit de « la seule gare de France avec une faute d’orthographe » puisqu’avant le trait d’union, le « s » final manque.

P1010389Dans Majastres, on est hésitant, quelque peu bousculé. Serait-on en présence du cimetière de la modernité, une sorte de vanité grinçante de la civilisation des trente glorieuses ?

P1010387Marcheur, cycliste, féroce pourfendeur de l’automobile ; la pensée de Luc Moullet a-elle infusé à ce point les habitants du village, qui, à la vision de la fin apocalyptique des Naufragés de la D 17, auraient abandonné l’usage de la voiture, en les délaissant avec négligence sur le bord de la voirie ? Tout laisse à penser que c’est le cas, même s’il fut impossible de recueillir le moindre témoignage à ce sujet.

Il serait aisé de se laisser aller à un sentiment de décrépitude, mais Majastres fait bien figure de cité avant-gardiste à l’heure du péril écologique. On est ici non dans un passé révolu, mais les deux pieds joints sur le seuil d’un avenir radieux.

P1010390

Arnau Thée

(à suivre : l’Histoire en marche)