Le lundi 23 juin 1941

6 décembre 2010

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

L’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Première image: on voit déferler des Cosaques et des Tartares. On voit l’Allemagne engloutie dans les steppes. Hitler lance un appel au peuple allemand. « Dans le passé l’Angleterre a ruiné l’Espagne. En 1815 elle fait la guerre à la Hollande ». Le ton est d’un manuel de révision pour le bachot. On s’étonne que Hitler ne remonte pas jusqu’à Jeanne d’Arc. Tous les politiciens du monde excellent à ces vues planantes de manuel. Hitler, en terminant, invoque le Très Haut dans le ciel.

Hitler accomplit-il un acte de désespoir? Se jette-t-il contre la Russie comme il se jetterait à l’eau ou croit-il qu’il vaincra? Le monde sera-t-il délivré d’Hitler ou ce démon rusé aux propos d’asile et de petit café, dominera-t-il le monde? Le journal, c’est-à-dire Vichy, déclare que cette guerre « est moins une offensive contre la Russie qu’une réaction de l’esprit européen contre le bolchevisme ». Ce n’est plus le soldat polonais qui veille aux portes de la civilisation, c’est le soldat allemand. Un appel de la radio allemande aux soldats russes les invite à fraterniser avec les soldats allemands. « L’armée allemande est essentiellement révolutionnaire: elle cherche à établir la justice sociale dans le onde entier. » Hitler, comme ses partisans français, prétend annexer jusqu’aux mots. Les transferts de sens sont complémentaires des transferts de populations.

Jean Guehenno, Paris

Je n’ai rien noté ces jours-ci dans ce cahier. La grandeur des évènements fait paraître plus ridicules ces journaux intimes. Dimanche matin, les Français ont connu un grand bonheur. Le Reich dans la nuit avait déclaré la guerre aux Soviets. Comme les ennemis de nos ennemis sont nos amis, nous avons désormais cent-quatre-vingt millions d’amis de plus. Et puis tous les Français se sont dit que Hitler serait du moins cette fois occupé pendant quelque temps. Si vite qu’avance sa machine, elle a cette fois à faire un long chemin. Quelques-uns, les communistes surtout, avaient d’autres raisons de joie; ils se sentaient plus à l’aise; l’ordre se rétablissait dans leur esprit. Ils recommençaient d’être sûrs que le vrai débat de ce temps est entre le fascisme et le communisme.

J’ai été joyeux comme tout le monde. Pourtant, j’avoue mal comprendre tous ces revirements. Mais le grand jeu commence. Pour la première fois le fanatisme hitlérien va se heurter à un autre fanatisme. Si le communisme parvient seulement à résister à Hitler, il a bien des chances de gagner toute l’Europe. On sera communiste par gratitude.

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Le vendredi 6 juin 1941

19 novembre 2010

Dans la guerre (19)

Michel Leiris, Paris


Certains s’étonnent, s’indignent – et j’ai été du nombre – de l’attitude des Français dans la défaite : abandon complet, soumission absolue au vainqueur, réaction policière, toutes les formes de la lâcheté. L’on a cette idée mystique qu’après la catastrophe militaire, après être descendu au plus bas, il doit, nécessairement, s’opérer un redressement. L’on va jusqu’à s’imaginer que la défaite pourrait être une salutaire leçon. L’on ne voit pas la vérité, qui est beaucoup plus simple : cette débâcle militaire – et là, tous sont d’accord – fut avant tout le signe d’une profonde décomposition ; il n’y a nulle raison pour que cette décomposition ne persiste pas, postérieurement, à la défaite ; pourquoi une telle défaite – qui n’a pas été un accident mais un signe, et, à proprement parler, une « sanction » – serait-elle le point de départ d’une recomposition ? Il est naturel que l’état de pourriture qui nous a menés là ne soit pas diminué, mais accru, du fait que maintenant nous en sommes là. Les Français n’ont rien fait quand ils avaient quelques armes ; ils feront moins encore maintenant qu’ils n’ont plus rien.

Vie à l’étouffée, à l’étuvée, comme sous un boisseau ou derrière un masque. Impression de brouillard, pénétrant jusqu’à la liquéfaction. Comme une pluie ténue mais persistante, et dont le ciel ne se débarrassera jamais, le temps coule.

André Gide, Paris

« Désinvolture » ; oui, c’est bien le mot qui convient, et Montherlant l’emploie à merveille. Il excelle à bailler pour vertu (qui plus est : pour vertu rare) et « liberté d’esprit », ce qui, je le crains, n’est qu’égoïste désintéressement de la chose publique. Il cite avec complaisance un mot de Gourmont et l’on sent bien que, lui de même, la guerre « ne le gêne pas ». Quantité de gens restent assez fortunés pour n’avoir pas beaucoup à pâtir des restrictions, et tiennent l’état présent pour mieux que simplement supportable. Il y aurait hypocrisie de leur part à ne point le reconnaître simplement et à prendre une mine contrite, car la misère d’autrui les touche peu et ce n’est pas la sympathie qui les gêne ; mais il n’y a pas là de quoi se vanter. Les discours du « rat qui s’est retiré du monde », qu’il soit artiste ou philosophe, sentent toujours un peu le fromage.

Jean Guéhenno, Paris


Vichy nous mène à la guerre avec l’Angleterre. Il livre à l’Allemagne les aérodromes de Syrie. La vieille Clio nous raille. Ah ! vous ne vouliez plus la guerre. Vous ne vouliez pas vous battre. Eh bien, vous rapprendrez à vous battre en vous battant les uns contre les autres, pétainistes contre gaullistes. Il n’y a pas de guerre plus atroce, plus belle.

Je ne note plus ici les triomphes de la Wehrmacht. Ils sont trop et ne résolvent rien. La Wehrmacht, la « puissance de défense » de l’Allemagne la défendait la semaine dernière dans l’île de Crète, à deux mille kilomètres de Berlin. Elle l’a occupée pour plus de sûreté.

Hommes d’honneur. Brasillach, officier prisonnier, libéré par l’autorité occupante pour diriger à Paris un de ses journaux. Il expose à la librairie Rive gauche (Rive gauche du Rhin, disent les étudiants) le prix de sa libération, c’est un livre : Notre avant-guerre, où ce Français courageusement dénonce, pour le compte de Hitler, les faiblesses de la France.

Autre collaborateur : X… Célèbre par ses « alternances », mais aussi par la constance de sa fatuité et de son cynisme. Un jeune centaure imbécile, moins homme que cheval. Il faut qu’il piaffe, qu’il caracole. Serait-ce dans la boue et la merde. Cela éclabousse les autres, mais lui fait à lui une auréole. Homme de lettres accompli aussi brillant que vide. Vedette. Enfant gâté de cinquante ans qui mériterait d’être fouaillé, mais qui y trouverait, pour peu qu’il y eût un public, trop de plaisir.

Je le rencontre l’autre jour à la porte de la N.R.F. Il s’étonne que je ne sois pas encore révoqué. « Vous êtes donc venu à Paris, lui dis-je, et vous comptez y rester ? – Oui, répond-il, quelques mois, jusqu’aux premiers froids. » Le calendrier de ce ténor empâté ne comporte qu’un éternel été. Il surveille sa gorge et sa voix. Le moindre courant d’air le chasse de Paris à Marseille, à Alger, à Biskra. Mais où qu’il soit, il continue son petit commerce vaniteux. Il a profité des beaux jours pour venir signer avec les nouveaux impresarios quelques nouveaux contrats. Est-ce sa faute si ces impresarios représentent aujourd’hui Hitler ou Goebbels ?

Le même X…, comme je me plaignais qu’on respirât mal de ce côté et que l’air fût plein de poisons. « Oh ! me dit-il, j’aime encore mieux le poison feldgrau que le poison de sacristie. » Cela pour séduire l’anticlérical qu’il me croit être. Sorte de don Juan pédéraste, il fait l’esprit fort. Il aime qu’on pense de lui qu’il a vu l’ombre du Commandeur la dernière nuit, et, bien entendu, sans trembler. Il ne lui déplairait pas qu’on croie qu’il accumule les péchés. Il soigne sa biographie, et s’il pense à la dernière scène, veut une mort éclatante de pécheur foudroyé ou repenti. L’important sera qu’on en parle. Littérature.

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, la Communauté. Le major Przymusinski, de la police polonaise, est venu nous annoncer que dix policiers du VIIème commissariat sont malades du typhus. Par conséquent, nous devons ouvrir une maison d’arrêt pour 100-150 détenus.

Je suis allé voir Auerswald. J’ai reçu Gancwajch en présence de Zundelewicz et de Szerynski. Il m’a informé qu’il fera savoir à ses supérieurs que le personnel du « 13 » devra désormais être sous les ordres du Service d’ordre, non comme un tout, mais de façon dispersée, avec une section spéciale au poste central, tandis que chaque commissariat procédera au contrôle des prix.


Le vendredi 28 mars 1941

15 octobre 2010

Dans la guerre (18)

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

M. Matsuoka chez M. Hitler… Coup d’Etat en Yougoslavie… Keren a capitulé… Et en France ? En France, « le buste du maréchal remplacera celui de Marianne dans les mairies, les écoles, les tribunaux ».

Jean Guéhenno, Paris


Dans ce grand silence de l’Europe, quelque chose d’extraordinaire s’est passé hier soir. Dans la prison a retenti un cri d’espoir, tout de suite étouffé, mais tout le monde l’a entendu. Les gens dans la rue n’osaient pas se regarder, craignaient qu’on vît leur joie. Mais chacun murmurait à ceux dont il était sûr, les amis se téléphonaient à travers Paris : « Vous savez la nouvelle !… »
La nouvelle, c’est que deux jours après la signature par la Yougoslavie du pacte tripartite, une révolution populaire bannit les hommes d’Etat qui l’ont signé, chasse le régent, proclame un nouveau gouvernement. Et sans doute il faut attendre pour juger exactement l’événement. Mais, à tort ou à raison, tous les prisonniers d’Europe hier soir ont espéré. Il semblait que ce jeune roi de dix-sept ans qu’un peuple pousse au-devant de lui avait rompu le cercle de la peur. Est-ce le commencement ?
J’ai pris la radio serbe à sept heures. Elle diffusait une manifestation qui avait lieu à Belgrade. Comme je regrettais de ne pas comprendre. Mais j’entendais l’histoire se faire. C’était une sorte de délire, des chants mêlés à des cris : Pe-tar-Dru-gy… J’ai discerné quelques mots encore, Hitler, Albania, et parfois, dans les accalmies, le bruit ridicule de trompes d’automobiles dans les rues embouteillées. Cela a duré deux heures.
Ce matin les journaux sont aussi vides que d’ordinaire, et nous recommençons d’attendre.

Paul Claudel, Lyon

Voyage à Lyon. Conférence à la Salle Molière sur Fr. Jammes avec un grand succès bien qu’enroué. Déjeuné avec Massigli et Pierre Brisson. En rentrant à ma chambre de l’Hotel Terminus je me trouve face à face aec Marion et Pierre ! Le lendemain déjeuné chez Henri Rambaud. Quintette d’un nommé Charvériat sur mon poème à Jacques Rivière. Le soir Francis que j’envoie à Vichy (Elle obtient ce qu’elle voulait). Retour à Brangues avec Gérard André. Le 30 retour de Gigette et arrivée de Pierre. Mauvais temps. Le Dr Carrel pour la collaboration. (Donne-moi ta montre et je te donnerai l’heure !)

Le Diable lèche ses victimes avant de les dévorer.

Roger Martin du Gard

Ai-je jamais noté ce rêve qui aura, quarante ans de suite, poursuivi mon sommeil ? Toujours le même, avec de légères variantes : j’ai, dans quelques jours, un examen éliminatoire à passer à l’Ecole des chartes, et je me sais absolument incapable d’y réussir ; je n’ai pas suivi les cours, je n’ai pas ouvert mes livres, j’ignore tout d’un ensemble difficile de matières ardues… Quelle que soit ma tardive bonne volonté, il est littéralement impossible que je rattrape le semestre que j’ai gaspillé à faire autre chose que mes études, à lire, à écrire, à vadrouiller dans Paris, à voir des amis… L’échéance approche, je vais être refusé, chassé de l’Ecole, et je n’aperçois aucun moyen d’échapper à cette catastrophe !… Je me réveille, oppressé, angoissé… Et c’est une joie délirante, en reprenant conscience, de constater que c’était un cauchemar, que je suis un homme fait, délivré à jamais des examens scolaires !
Il n’y a pas d’année où je n’aie pas fait ce rêve de panique depuis quarante ans. Je l’ai fait cette nuit. C’est particulièrement à l’approche du printemps que ce cauchemar hante mes nuits. Comme si l’arrivée de la belle saison était pour moi indissolublement lié à cette épouvante de l’examen à subir. J’ai réellement subi cette épouvante annuelle entre ma dix-septième et ma vingt-cinquième année : elle a terriblement empoisonné chaque printemps de mon adolescence, et a laissé dans mon subconscient une empreinte indélébile !

Bertolt Brecht, Helsinki

Au milieu de tout le remue-ménage pour les visas et les possibilités de voyage, je travaille obstinément à la nouvelle histoire de gangster. Ne manque plus que la dernière scène. L’effet de la double distanciation – milieu de gangster et grand style – est difficile à prévoir. Egalement celui de l’exposition de formes classiques comme la scène dans le jardin de Marthe Schwertlein et la scène de demande en mariage du roi Richard III.

Les connaissances de Steff sur les collusions entre le monde des gangsters et l’administration font mon profit.


Le lundi 17 juin 1940

5 juillet 2010

Jean Guéhenno, Clermont-Ferrand


Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a même plus la voix d’un homme, mais parle comme une vieille femme, nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.

Je pense à toute la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré?

Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu’ils ne sont pas non plus faits pour la servitude.

Mihail Sebastian, Budapest


La France dépose les armes!

Pétain, qui a pris cette nuit la place de Reynaud, a annoncé aujourd’hui, à deux heures, qu’il allait tenter d’obtenir la cessation des hostilités. Il a demandé aux Allemands, par l’intermédiaire de l’Espagne, de lui signifier les conditions d’une capitulation. Hitler exige une capitulation sans conditions.

Il en va comme de la mort d’un être cher. On ne comprend pas, on n’y croit pas. La pensée s’arrête, le coeur ne sent plus rien.

A plusieurs reprises, j’ai eu les larmes aux yeux. Je voudrais pouvoir pleurer.

Ernst Jünger, Essômes


Ce matin j’ai fait sacrifier par Monsieur Albert quatre canards qui erraient dans le parc et je suis allé à bicyclette à Château-Thierry, pour y prendre les ordres du général Schellbach qui est cantonné au Couvent Bleu. A la recherche de cette maison, je traversai des quartiers désolés où des cadavres de chevaux barraient le chemin. Les deux côtés de la voie principale étaient bordés d’un enchevêtrement de voitures entrées en collision. On voit cela comme une grande mosaïque et l’on prend à peine garde aux détails qui s’y cachent en grand nombre comme dans une image-devinette. Tout en rédigeant un ordre pour un agent de liaison, je posai mon porte-cartes sur une voiture blindée dont il ne restait que le châssis. J’étais déjà reparti lorsque je réalisai que mon œil avait effleuré, cependant que j’écrivais, cette masse de ferrailles qui ressemblait à un gril tout brûlé par la flamme. Il ne manquait pas de viande sur cet effroyable gril. J’enregistre ainsi, presque automatiquement, des images qui, par un processus mystérieux, ne se précipitent à moi développées qu’après des minutes ou même des heures.

Je pris dans un camp voisin une centaine de prisonniers pour remettre le château et son parc en état. Ils se plaignirent d’avoir faim; je fis alors chercher du vin dans les caves et du ravitaillement dans les jardins et leur promis de leur donner à dîner avant de les renvoyer. Après que chacun d’entre eux eut bu un gobelet de vin, ils remirent tout en ordre, pareils aux génies d’Aladin. Cependant Monsieur Albert, de son côté, apprêtait les canards et les garnissait d’olives dont nous avions découvert une boîte à la cuisine.

L’après-midi, le château était complètement déblayé et nous espérions pouvoir nous mettre à table lorsque l’ordre de départ arriva. Nous devons nous rendre à Montmirail pour y assurer une mission analogue à celle que nous avons exécutée à Laon. Cela m’empêcha de tenir ma promesse aux prisonniers, parce qu’on commençait à peine à préparer leur soupe. Je leur fit au moins distribuer les parts de canard, ce qui était à la vérité un geste symbolique plutôt qu’un repas.

Adam Czerniakow, Varsovie


+ 20°C. Le matin, [réunion] au sujet de la protection sociale, à côté de la rue Tlomackie. Puis Kulski: 1) statut de l’impôt, 2) on expulsera les Juifs des immeubles de la Ville, 3) en dehors du pain, les rations seront les mêmes pour tous pendant un mois.

Réunion à la Communauté sur l’emprunt auprès de différents citoyens. Rentrées médiocres aujourd’hui: 7000 zlotys. Rap se plaint: seulement 62 ouv[riers] se sont présentés au Tiefbauamt [Bureau de la construction du métro] au lieu de 500. Haendel a remis l’oiseau empaillé. Hier, rumeurs que la France s’effondre. Paris est pris depuis quelques jours. Le drapeau allemand sur la tour Eiffel. Même chose à Versailles.

Le Quartier général, 17.VI.1940: « Le maréchal Pétain, président du gouvernement français nouvellement créé, a déclaré à la population française, dans une allocution diffusée à la radio, que la France était obligée de rendre les armes. Il a indiqué quelle démarche il a entreprise afin d’informer le gouvernement allemand de cette décision et de savoir sous quelles conditions l’Allemagne serait prête à accepter les demandes françaises. Le chancelier Hitler rencontrera le Premier ministre du Royaume d’Italie Benito Mussolini afin de discuter de la position des deux Etats » (supplément au Nowy Kurier Warszawski, lundi 17 juin 1940, à 20h30).