Le jeudi 11 novembre 1943

11 novembre 2013

Dans la guerre (34)

Bertolt Brecht, Los Angeles

brecht

Steff collectionne de vieux disques avec des morceaux de jazz jadis célèbres. Il y eut là un commencement de musique populaire, elle atteignit quelques sommets et se déprava, le tout très vite. Dans ce genre de domaine, rien ni personne n’arrive à quoi que ce soit. Après leur premier opuscule, les écrivains sont attirés à Hollywood et pressés comme des citrons en un tournemain. Ils n’écrivent pour personne. Tous boivent. Voir dans ce milieu Döblin et Heinrich Mann est éprouvant. Ils ne réussissent tout simplement pas. H. M. n’a pas l’argent pour appeler un médecin, et son cœur est usé. Son frère, avec la maison qu’il s’est fait bâtir et 4 ou 5 autos, le laisse littéralement crever de faim. Nelly, 45 ans seulement, vulgaire et d’une joliesse grossière, a travaillé dans une blanchisserie, elle boit. Tous deux sont installés dans une très petite villa d’Hollywood, étouffante, sans jardin, avec de pauvres meubles et les rares livres de Mann sauvés du naufrage. Et, parlant un jour du retour, il dit encore : « est-ce qu’on pourra emmener ses affaires, est-ce que cela ne reviendra pas trop cher ? À mon âge, je ne voudrais pas repartir encore une fois de rien. Plutôt rester ici. » Mais maintenant, évidemment, il sait qu’il ne peut rester ici s’il ne veut pas mourir de faim. « Si je vois encore un quelconque Ebert saluer l’armée invaincue devant la Porte de Brandenbourg, je vide tout un revolver, il n’a pas besoin d’être chargé. »

Jean Giono, Manosque

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Cette nuit, de nouveau alerte. La sirène sonne à 2 heures et demie. Je vais rassurer ma mère qui dormait d’ailleurs et n’avait pas entendu. Au surplus ce que je prenais pour le commencement de l’alerte était la fin. Je n’avais pas entendu le premier avertissement (vers 1 heure, je crois). Ce matin à 9 heures gros passage d’avions très haut.

La légende. Cette fois c’est Le Petit Marseillais qui annonce que j’ai touché 4 million ! Il en profite pour faire un parallèle avec Verlaine qui, dit-il, lui est mort dans la misère.

Commencé le texte sur Virgile. Je relis la Correspondance de Stendhal par le commencement, quand il avait 17 ans et qu’il écrivait à sa sœur Pauline.

À midi moins le quart, de nouveau alerte. J’étais en ville. Tout le monde court. Les agents sifflent et font rentrer les gens, arrêtent les autos, vident les cafés. Je fais un tour pour tâcher de rencontrer Aline qui doit rentrer de l’école à cette heure-ci. Quand je passe sur le boulevard de la Plaine, c’est déjà désert et c’est tout juste si devant le commissariat on ne m’enjoint pas se circuler. J’arrive ici et c’est le plus beau temps du monde, allègre et tiède, grand soleil, le calme, les feuillages d’or, le ciel bleu. Plus de bruit, tout le monde s’est terré. Sonne midi dans une splendeur de Paradis terrestre.

(…)

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

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Le rêve se constituerait-il des magasins d’accessoires, qu’il utiliserait selon ses besoins ? D’un rêve, dont le motif était la réapparition du maire en fuite, je retiens seulement ceci : le maire est d’abord coiffé d’une casquette quelconque. Il la remplace par une petite calotte blanche, que je le prie d’ôter, car cette tâche blanche éclate, visible de partout, attire l’attention. Enfin, dans un dernier épisode il est coiffé d’une casquette noire, de forme peu courante, soutachée, dont les bords et la visière sont couverts d’ornements noir sur noir. Cette casquette, pendant le rêve, ne provoque en moi aucun étonnement. Mais, après le réveil, je l’identifie. C’est la casquette que portait il y a huit jours, dans le car de Tournus à Louhans, un grand voyou de roulottier, de « camp volant », terriblement élégant.

Sur le quai de la gare, deux officiers passent et repassent, relèvent le plan d’on ne sait quoi. Ils semblent gonflés au saindoux. Et ils font les importants, par pour nous qu’ils ne voient pas. Et sur le quai, il n’y a personne. Ils font les importants, pour eux-mêmes. Ils tapent du talon de botte et dressent la tête. Il y a contradiction entre ces visages au saindoux et cette tension musculaire. Mais c’est ainsi.

Cesare Pavese, Turin

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Raconter les choses incroyables comme si elles étaient réelles – système antique ; raconter les choses réelles comme si elles étaient incroyables – moderne.


Le Lundi 4 janvier 1943

19 septembre 2011

Dans la guerre (30)

Thomas Mann, Pacific Palisades

 

Vent de foehn, très chaud à midi. Ce matin, me suis promené en montant la côte. Ai travaillé après le petit déjeuner ; j’arrive presque à la fin. Suis monté, ai fait la manucure, le shampoing et le rasage, me suis rassis et ai écrit, exactement jusqu’au signal du lunch, les dernières lignes de « Joseph le Nourricier » et donc de « Joseph et ses frères ». J’étais à la fois ému et triste. Mais c’est ainsi, c’est fait, tant bien que mal. J’y vois bien plus un monument de ma vie qu’un monument de l’art et de la pensée, un monument de ténacité. – K. était émue. Il est arrivé beaucoup de courrier. J’ai fait la sieste, un peu agité. Après le thé, ai travaillé avec Konni. Quand je suis sorti prendre l’air, j’ai eu une conversation avec la « jolie fille», la fille d’Huldschinsky, qui était en pantalon et attendait l’auto du jardinier. Ai été saisi par la beauté de son nez, de ses yeux et de sa bouche. – Ai fini de lire Raskolnikov. Tout de suite après le dîner, ai donné lecture à K., Borgese et Medi des deux paragraphes de conclusion. Impression réconfortante, grande émotion de Medi. Il y a eu du champagne. Frank a téléphoné, ému. – Les Russes avancent vers les champs pétrolifères de Krozni.

André Gide, Tunis

Visite du petit Charles Pérez, qui continue à prodiguer ses soins aux blessés des bombardements, engagé volontaire dans la brigade de secours. Il dit qu’on entend encore les appels de cinq familles ensevelies sous les décombres du « Foyer du Combattant », grand immeuble de ciment armé, qui s’est écroulé tout entier, couvrant d’épais blocs de maçonnerie ceux qui s’étaient réfugiés dans les caves… Ces blocs énormes ne peuvent être soulevés que par des grues puissantes, que l’on attend de jour en jour. On parvient à envoyer aux emmurés de l’oxygène qui les maintient encore en vie.
Charles Pérez me quitte pour aller faire un bout de toilette chez ses parents ; occupé de jour comme de nuit, il n’a pu rentrer chez lui ni se dévêtir depuis huit jours.

Klaus Mann, New York

Appel sous les drapeaux. Grand Central Palace.


Le dimanche 22 juin 1941

5 décembre 2010

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin. La Communauté. Dimanche. Réunion des conseillers afin de discuter des questions tactiques pour les prochains jours : lutte contre le typhus, les repas, les statuts de l’Etablissement d’approvisionnement et des ateliers de production. A 13 heures, ouverture de la cuisine pour les employés de la centrale.

Supplément sur la guerre avec les Soviets. Il va falloir maintenant travailler le jour, et la nuit ils ne laisseront peut-être pas dormir.

Victor Klemperer, Dresde


Le pire, laisser venir, est presque fini. Demain.

Aujourd’hui, prodigieux dérivatif. Russie. Ce matin, Kreidl sen. est venu : «ça y est, la Russie, c’est parti ! Fräulein Ludwig (la gouvernante de Friedheim) vient d’entendre Goebbels à la radio : « trahison de la Russie », du judéo-bolchevisme. » Je suis descendu voir de le Dr Friedheim, qui m’a prêté Poésie et Vérité pour la durée de ma détention, et donné un petit paquet de tabac coûteux pour pie en guise de consolation. Friedheim est bavard, vaniteux. Directeur de banque, fier de ses succès, plus de soixante ans. « A 90% national-socialiste – seulement les 10% restants gâchent tout… » Antidémocrate, monarchiste – mais à part ça, tout à fait sympathique. Croit à la chute d’Hitler. Pendant ce temps, la radio marchait dans la clinique d’à côté. Eva a entendu : rediffusion du discours de Goebbels à midi et demi. Nous sommes allés en ville pour le « plat unique » du Pschorr, et nous avons tant bien que mal écouté la radio dans le brouhaha ambiant. Le discours avait déjà été imprimé dans une édition spéciale ; une vieille dame, courbée à demi aveugle, nous l’a tendu avec ces mots : « Notre Führer ! Et tout ça, il l’a porté tout seul pour ne pas inquiéter son peuple ! » Notre serveur, prompt et zélé, nous a dit : « J’ai été prisonnier en Sibérie pendant la Guerre mondiale. – Et maintenant, qu’en pensez-vous ? » Plein d’espoir : « La guerre n’en finira que plus vite. » Qu’est-ce que le sentiment populaire ? Toujours ma sempiternelle question. Combien sont-ils à penser comme cette vieille et ce serveur de restaurant ? Pour combien d’entre eux est-ce une débâcle ? Combien de gens vont se dire qu’après deux ans d’interruption, voilà qu’on remet le disque du judéo-bolchevisme ? Il paraît maintenant que le traité d’amitié signé avec les Turcs il y a deux ou trois jours est désormais problématique ?- […] L’agitation au Pschorr étant devenu trop grande, nous sommes allés faire un tour sur la promenade du boulevard circulaire, tandis qu’un haut-parleur diffusait son prêche du haut d’un lampadaire à l’angle de la Prager Strasse. Note de Ribbentrop, publiée également dans une édition spéciale. Rentrés vers trois heures. Ereintés et tendus. – De nouveau en ville pour le dîner, et bulletin de huit heures à la radio.

Le soir
Gaieté populaire. Etat d’esprit : « Nous voulons vaincre la France, la Russie et le monde entier. » Au Pschorr, à notre table, un vieux voyageur de commerce un peu éméché et un brave couple de béotiens. Le voyageur : « Eh bien, maintenant, nous avons des positions claires, nous allons en finir au plus vite – pour ce qui est des armes, nous avons ce qu’il faut, c’est que ce n’est plus comme au temps de l’empereur. La seule question, c’est ce que va faire la Turquie. » – Le béotien : « là aussi, nous sommes prêts, on les aura aussi. » Puis le voyageur s’est mis à raconter d’incroyables blagues antinazies, les unes après les autres. « Faut bien que le peuple s’amuse en racontant des blagues, dans une certaine limite. » Ces limites étaient très larges, mais le tout venait d’un cœur serein et exprimait une pleine confiance dans la victoire. – Nous avons pris le bus E, bondé jusqu’à l’Octroi, et nous sommes rentrés en passant par la Südhöhe. A l’Octroi on dansait, partout visages réjouis. La guerre russe, c’est pour les gens une nouvelle partie de plaisir, la perspective de nouvelles sensations, d’une nouvelle fierté, leurs récriminations d’hier sont oubliées de la même manière que leurs parlotes d’hier sur la « conquête pacifique ».

Thomas Mann, Pacific Palisades


Ce matin, ai progressé dans mon essai. A midi, promenade à trois avec Moni sur le cours. Discours radiodiffusé de Churchill à propos de la guerre entre l’Allemagne et la Russie : il contrecarre les éventuelles espérances qu’Hitler pourrait fonder sur les avantages que pourrait lui apporter la reprise du slogan antibolchevique. Après le lunch, le journal : textes de déclarations de guerre d’Hitler et de Ribbentrop, totalement cousues de fil blanc. Dans l’après-midi, ai été interrompu alors que je terminais l’article par la visite d’Heinrich et de sa femme. Sa joie au sujet du « jour de fête de la déclaration de guerre de la Russie ». Enfin ! Ma confiance est moindre. Le « danger » que les Russes fassent une percée à travers l’Allemagne est en tout cas exclu. Mais les forces russes peuvent bien, même après la prise de Petrograd et la conquête de l’Ukraine, rester suffisamment intactes pour qu’Hitler ne soit jamais en sécurité là-bas. Hitler espère certainement en terminer cette année aussi bien avec la Russie qu’avec l’Angleterre. C’est peu vraisemblable, et sa défaite sera scellée s’il n’y réussi pas dans un délai d’un an environ.

Mihail Sebastian, Bucarest

Dans deux proclamations, l’une adressée à la nation, l’autre aux armées, le général Antonescu annonce que, aux côtés de l’Allemagne, la Roumanie engage une guerre sacrée pour libérer la Bessarabie et la Bucovine et anéantir le bolchevisme. Ce matin, de son côté, Hitler a expliqué dans une longue déclaration les causes de la guerre déclenchée cette nuit contre les Soviets. Avant le lever du soleil, les troupes allemandes ont franchi la frontière russe en quelques points et ont bombardé quelques villes. Pas de précisions géographiques. Molotov, parlant à la radio à l’aube, a protesté contre « l’agression », « la brutalité », etc. Voilà le loup soviétique contraint de jouer le rôle de l’agneau innocent. On dirait une pauvre Belgique quelconque.

Jusqu’à la dernière minute, j’ai cru que la guerre n’éclaterait pas. Hier soir encore, ce matin encore, j’étais sûr qu’elle n’éclaterait pas.

Le soir
La ville déserte comme un dimanche au cœur de l’été. On dirait que tout le monde est parti en vacances. Le soir, nous nous retrouvons tôt à la maison. Les volets clos, le téléphone coupé, nous sentons croitre une pesante inquiétude. Qu’allons-nous devenir ? J’ose à peine me le demander. On ne peut qu’avec crainte se penser, s’imaginer dans un jour, dans une semaine, dans un mois.


Accélération (2): qu’est-ce que j’peux faire?

27 septembre 2010

Thomas Mann, La Montagne magique, p.120-121

Sur la nature de l’ennui, des conceptions erronées sont répandues. On croit en somme que la nouveauté et le caractère intéressant de son contenu font « passer le temps », c’est-à-dire : l’abrègent, tandis que la monotonie et le vide alourdiraient son cours. Mais ce n’est pas absolument exact. Le vide et la monotonie allongent sans doute parfois l’instant  ou l’heure et les rendent « ennuyeux », mais ils abrègent et accélèrent, jusqu’à presque les réduire à néant, les grandes et les plus grandes quantités de temps. Au contraire, un contenu riche et intéressant est sans doute capable d’abréger une heure, ou même une journée, mais, compté en grand, il prête au cours du temps de l’ampleur, du poids, de la solidité, de telle sorte que les années riches en événements passent beaucoup plus lentement que ces années pauvres, vides et légères que le vent balaye et qui s’envolent.

(Livre de Poche, traduction de Maurice Betz)

Hartmut Rosa, Accélération, p.175

Ce phénomène bien connu sous l’expression de « paradoxe du temps subjectif » s’explique aisément : les épisodes de vécu ressentis comme intéressants laissent des traces mémorielles plus fortes que les épisodes « ennuyeux », leur contenu mémoriel plus riche est donc interprété comme une extension du temps remémoré et inversement.

En revanche, un autre phénomène que je propose, à la suite des remarques d’A. Barth, de désigner comme « paradoxe de la télévision », est bien moins étudié. Il montre que le temps passé devant la télévision (par exemple, devant une série policière) présente, pendant que l’on regarde, toutes les caractéristiques du temps vécu bref (grande densité de stimuli, implication émotionnelle, élévation du pouls, de la pression sanguine lorsque l’assassin entre en scène ou que le buteur s’apprête à tirer un penalty, et sentiment du temps qui « fuit à tire-d’aile ») pour se transformer, dès que l’on a éteint le téléviseur, et à plus forte raison dans les remémorations, en expérience vécue du temps long : « il n’en reste plus rien », le temps du souvenir s’amenuise rapidement, ce qui explique pourquoi les sujets font état, une fois l’émission terminée, d’un sentiment de « grand vide » (…)

La télévision semble donc avoir tendance à produire, face aux modèles de l’expérience vécue du temps « traditionnelle », un modèle bref-bref inédit et paradoxal, même si ce n’est pas toujours le cas.

(La Découverte, traduction par Didier Renault)

De leur Zauberberg à la vue imprenable sur la matière temporelle, Hans Castorp et ses compagnons se livrent à diverses observations et expériences dans l’espoir de percer le mystère de la durée, cependant qu’au même moment, dans la vie réelle, des savants et artistes de toutes sortes (les frères James, Bergson, Einstein, Joyce, Proust, Delaunay, Duchamp, les futuristes, etc.) examinent eux aussi dans le plus grand détail ce qu’il en est du passé, de l’avenir, et surtout du présent, qui commence alors à prendre pas mal d’épaisseur.

Dans son étude sur le sujet et sur ces auteurs – The Culture of Time and Space (1880-1918)Stephen Kern relève même qu’au début des années 1880, après de longues études sur la question, un certain Wilhelm Wundt avait réussi à établir la durée exacte d’un « bloc de présent »

that interval of time that can be experienced as an uninterrupted whole

Résultat : 5 secondes.

Un ambitieux (ou sceptique) de ses étudiants refit par la suite l’expérience, et la science fit un nouveau bond en avant: 12 secondes, avant que l’esprit humain prenne conscience qu’il passe à « autre chose ». Mais quoi?

Bel élan de positivisme fin de siècle en tout cas, dont on sait maintenant qu’il a peu duré.

Le ciel s’est assombri en une trentaine d’années.

Quand Thomas Mann formule son paradoxe, l’Europe connait une de ses crises de conscience les plus aiguës, et le soleil se couche déjà sur le « monde d’hier ». Le projet de la Montagne magique est né peu avant 1914, le roman fut écrit pendant le premier conflit mondial, et publié quelques années après (1924). L’écrivain connaît la fin de l’histoire et se doute que tout n’est pas terminé : les malades du Berghof attendent la mort comme l’Europe attend la guerre. Pour la première fois depuis l’ère des révolutions, la flèche du temps semble pousser les masses non plus vers un avenir radieux, mais à la catastrophe.

Curieuses, les années d’apprentissage du jeune Castorp. C’est parce qu’il n’y a que le néant au bout que l’attente s’étire dangereusement, rythmée par les coups de thermomètre, la couverture en poil de chameau, les repas dans la grande salle, les morts, les discussions sans fin.

Revers rétrospectif de l’expérience : si l’ennui ne laisse aucune trace dans le souvenir, si, comme l’écrit encore Thomas Mann

lorsqu’un jour est pareil à tous, ils ne forment tous qu’un seul jour

et puisque

dans une uniformité parfaite, la vie la plus longue serait ressentie comme très brève, et serait passée en un tournemain

alors c’est le signe que le cours des choses s’accélère, et c’est dans cette monotone immobilité que le petit monde du sanatorium galope vers sa fin.

Entre l’ennui et la guerre les hommes ont choisi la guerre, et on connaît la suite. Virginia Woolf écrivait dans son journal, un soir de septembre 1939 : « je note que la violence est bien la chose la plus inintéressante ».

Les temps ont changé, et avec eux les paradoxes. Le modèle dit « bref-bref » correspond au passage à une modernité avancée où l’innovation s’emballe, met sans cesse à disposition de nouveaux outils, de nouveaux objets, et propose toujours plus de nouveaux « contenus » ; riche période où des changements sociaux de plus en plus rapides, et à grande échelle, provoquent des crises toujours plus inédites les unes que les autres. Pendant ce temps, les dernières minutes de notre quotidien pacifié sont vidées par la multiplication des  activités requérant un faible investissement intellectuel (input), mais procurant les satisfactions immédiates de plus en plus grandes (output).

Que vivons-nous, de plus en plus souvent (« même si, dit Harmut Rosa,

ce n’est pas toujours le cas »)?

Des moments intenses, en rafale; des instantanés déconnectés les uns des autres; des tranches de « vécu » décontextualisées, inaptes à former un terreau, donner sa  forme à une vie, s’inscrire dans ce que Walter Benjamin appelait une « expérience ». Et que le mot « expérience » soit aujourd’hui utilisé à tort et à travers dans des réclames de toutes sortes ne change rien à l’affaire, au contraire. Le vide est notre seul horizon.

Comme à son habitude, Thomas Bernhard avait résumé tout cela mieux que tout le monde

Nous avons le vertige et nous avons froid. Nous avons cru qu’étant des hommes, nous allions perdre l’équilibre, mais nous n’avons pas perdu l’équilibre; et nous avons fait ce que nous pouvions pour ne pas mourir de froid.

(Mes prix littéraires, Gallimard, p.139, traduction par Daniel Mirsky)

C’était en 1965, l’année de Pierrot le fou, au milieu d’un discours lapidaire – littéralement – prononcé devant les représentants de la « Ville hanséatique libre de Brême », qu’on imagine médusés.


Le vendredi 27 Septembre 1940

3 septembre 2010

Dans la guerre (15)

Victor Klemperer, Dresde

Cet après-midi à seize heures trente, je suis «convoqué» (le mot est tapé à la machine au-dessus de la formule habituelle « prié », barrée à la main) devant le maire de Dölzschen. Il s’agit de la captation de ma maison, on exige un toit de tuiles dans le style du site. Cela et les nerfs d’Eva qui se rebellent, et son pied qui refuse de marcher, et mes douleurs au cœur, tout fait que je me sens profondément déprimé.

Depuis une semaine, Frau Voss a la visite de son beau-frère, avec lequel nous discutons nous aussi à l’occasion. Proviseur à la retraite, sexagénaire, de Cologne, a occupé principalement des postes administratifs, très catholique, insigne de l’ordre papal à la boutonnière, sœur au couvent, remercié en 33. Un homme pondéré, calme, cultivé, adversaire résolu d’Hitler, mais aussi adversaire de l’Angleterre. Il désire la chute d’Hitler, mais il désire aussi la victoire de l’Allemagne sur l’Angleterre, se dit lui-même partagé, croit d’ailleurs à la victoire de l’Allemagne et considère la position d’Hitler comme inébranlable à long terme (mais pas indéfiniment). N’ayant aucune idée de toutes les restrictions qui frappent les non-aryens.

Hier, j’ai eu un autre exemple de cette méconnaissance. Un fonctionnaire aimable et débonnaire du Service des retraites où je devais m’informer sur les démarches compliquées concernant les impôts religieux, protestants et juifs. Il portait l’insigne d’agent administratif. Nous avons entamé une conversation, j’ai vidé mon sac un peu imprudemment en lui recommandant après coup la plus grande discrétion. Je lui ai dit qu’on m’avait pris ma maison, que je ne pouvais pas quitter Dresde, que j’avais été arrêté, etc., etc. – Il ne savait rien de tout cela. « je pensais que vous, en tant qu’ancien combattant, soldat de première ligne… Ne pouvez-vous pas aller ailleurs, où vous pourriez plus facilement oublier ?… Ne pouvez-vous pas toucher votre retraite à l’étranger ? » Il était sincèrement choqué. Et pourtant, ses propos étaient parfaitement à la mesure de l’étalon national-socialiste : « Que ça tombe à ce point sur vous ! Mais vous devez tout de même reconnaître que le Juif nous a terriblement porté préjudice… Nous nous étions d’abord trompés dans le calcul de vos impôts, nous ne savions pas que vous étiez – pardonnez moi ! – juif. » je lui ai dit que, même si je pouvais toucher ma retraite à l’étranger, je ne pourrais pas y vivre, parce que le Mark est à 4 Pf. « Oui, mais maintenant, ça va changer. Vous ne pouvez tout de même pas douter de notre victoire. » J’ai émis un léger doute, qui aussi a semblé l’ébranler, et qui était fort imprudent de ma part.

Je vais écrire aujourd’hui à ma belle-sœur Änny pour la prier de me donner des nouvelles de Grete, parce que les cartes de Trude sont par trop confuses et subjectives.

Thomas Mann, Brentwood

Manque d’eau. Aucune nouvelle d’Erika. Ai un peu travaillé au roman, sans aucun allant. A midi, à la plage, par une forte chaleur. Maux de tête. Des tas de courrier, en majorité des appels au secours. Secker et Warburg à propos d’éditions allemandes, la seule chose qui m’intéresse (après une conversation avec Erika). (…) Condoléances à propos de Lanyi. L’après-midi, allé en voiture avec Laslo à Bel Air pour visiter une maison construite par lui, qui a il est vrai coûté en fait 24000 dollars, alors que la nôtre est conçue avec de plus grandes dimensions. Nos projets sont ébranlés par les augmentations incessantes. Il semble que nos désirs ne puissent pas s’accordr avec nos disponibilités financières. (…)

Adam Czerniakow, Varsovie

+ 6°C. Le matin, la Communauté. Des nouvelles concernant le ghetto. Le périmètre considérablement réduit. La rue Tomlackie avec la synagogue, l’hôpital de Czyste doivent être exclus du ghetto. Le périmètre qui englobe la place Zelazna Brama, le marché Mirowski (hala Mirowska), les rues Elektoralna, Zimna, Rynkowa, Zabia, Pzrechodnia seront exclues du ghetto. J’ai acheté une caisse pour ranger les livres. Le « Brijus » et la « Zofiowka » pour l’instant sauvés. On n’a pas le droit d’inscrire de nouveaux malades. Tout cela, ce sont des surprises pour le Nouvel An.


Le jeudi 4 janvier 1940

20 mai 2010

Dans la guerre (10)

Robert Musil, Genève


Passé quelques jours à Zurich avant Noël. Vu plusieurs fois l’exposition Wotruba.

Le soir de Noël, passé ¾ h à la Pouponnière. On avait débarrassé le fond du réfectoire. Les infirmières en bleu et en blanc étaient assises par terre. Chacune son poupon sur les bras. Tout autour de la salle, sur des rayons, des paquets qu’on distribua. Un bel arbre. Un piano. Chants de Noël. Barbara von Borsinger en blanc. Avait dû lire quelque chose auparavant. Comme « civils », nous, un ou deux médecins de l’établissement, quelques couples de parents, des employés de l’économat. Harmonie singulière entre les vagissements discrets des enfants, les rires et la lumière des bougies. Impression dominante, outre l’exotisme : beaucoup de naturel en habit de fête, la fête d’une espèce particulière de famille. Armin Kesser m’a envoyé les Weltgeschichtlische Betrachtungen de Burckhardt.

Je dois de toute urgence retourner à Zurich. L’inquiétude du professeur Stadler quant à la bienveillante attention que j’ai sollicitée du Dr Briener a gagné Lejeune et les Wotruba.

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La situation politique sent les négociations de paix. Naufrage du cuirassé Graf von Spee. Abandon de la guerre des mies. Situation favorable dans les airs vu les plus grandes réserves des Alliés. Résistance de la Finlande.

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Je dois encore noter la vue de la fenêtre de la chambre à coucher. Une maison bleu-vert, plus haute que large, toit à cinq pans. Fenêtres hautes et étroites, disposées irrégulièrement sur la façade la plus étroite. Encadrée par quatre ou cinq pins vert-noir. Le ciel bleu-vert qu’il y a toujours le soir en avant du Jura. Une fois, le croissant de la lune sur la crête. Une autre fois, le matin. Le reste, maisons et arbustes, confus et secondaire. Le tout : comme une belle tête sur d’affreuses jambes. Un conte de fées sur une base très banale. Cause : sans doute les gradations de couleur et de lumière. Le détail banal, le tout indescriptiblement tout.

Thomas Mann, Princeton

Persistance du froid rigoureux. Le matin, ai travaillé au début des « Têtes interverties ». A midi, suis allé chercher le prince Löwenstein à la Junction. Promenade et lunch avec lui. Avons parlé de la Guild. Rejet des projets pour former un gouvernement.

Ernst Jünger, Hutte aux roseaux (près de Baden-Baden, sur la ligne Siegfried)


Rentré de ma permission à laquelle un télégramme mis fin après deux jours. Perpétua m’apporta la nouvelle dans mon ermitage où j’étais justement occupé à regarder une belle Sternocera de Djibouti. Je la retrouvai un peu plus tard, toute triste à la cuisine.

Comme lecture de chemin de fer, le livre de Brousson sur Anatole France. Page 16, la fameuse citation de La Bruyère: « Un peu plus de sucre dans les urines, et le libre penseur va à la messe. » En effet nous commençons à croire lorsque les choses vont plus mal pour nous. C’est alors que nous accueillons des odeurs, des couleurs, des sons, qui nous sont habituellement inaccessibles.

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin, la Communauté. Hier (des individus) à la recherche de diamants, pour la deuxième fois, au cimetière de Praga, ont battu nos employés. Rinde est arrivé au bureau avec un oeil qu’on lui a tuméfié rue Nalewki, ainsi que Wasserman, avec un nez cassé par la foule sur la place Teatraly, alors qu’il prenait la défense d’un Juif maltraité par cette même foule.

J’ai réglé la question de la subvention pour les orphelinats de la rue Wolska. j’ai engagé les gens les plus intelligents au bureau. J’ai transféré une certaine Mme Szperling de la comptabilité au Bataillon du travail. Les employés frémissent ici de peur, car ils craignent son mari, un vaurien que j’ai fait chasser de la Communauté (il trainait tout le temps dans les couloirs). J’ai ordonné d’apposer un écriteaux interdisant les intermédiaires lors des obsèques.


Le lundi 1er janvier 1940

10 mai 2010

Dans la guerre (9)

Paul Claudel


L’an quarante, la quatrième dizaine ! il fait froid ! déjeuner de famille. Visite de Chouchette.

Klaus Mann, New York


Nouvelle année, nouvelle aventure, nouvelle étape, nouvelles promesses, nouvelles jérémiades et nouveau pas vers la mort – que j’attends avec joie. Je me sens en effet plus libre, plus détaché, plus triste et plus prêt que jamais. On peut devenir toujours plus sceptique et toujours plus pieux en même temps ; toujours plus désespéré et toujours plus confiant. Ma peur et mon espoir diminuent… Une seule chose serait difficilement supportable, ce serait de savoir que tout cela risque de durer bien trop longtemps… (Mais ce n’est pas probable.) – Toute aigreur est adoucie par la belle perspective de la fin…

… je suis revenu de Princeton en voiture à cause de mes nombreux bagages. J’ai une nouvelle chambre, un petit appartement. Ce n’est pas mal du tout. Je donne vie à ma solitude en fixant des photographies aux murs et en écoutant de la musique à la radio et au phonographe.

Thomas Mann, Princeton


Me suis levé, comme j’en ai maintenant l’habitude, entre 8h et 8h30. Froid vif. Promenade dans l’allée avec le caniche. Petit déjeuner avec K.. Ensuite, ai écrit les premières lignes de la curiosité indienne et ai pris des notes judicieuses. – Brève promenade avec K. (…) – Dans le Times, remarquable article d’E.W. Meyer sur les perspectives et les buts de guerre. – Après le thé, ai apporté des corrections au Texte politique et ai par ailleurs travaillé à prendre des notes. Au dîner, sans serviteurs, les Kahler. Ensuite, à la bibliothèque, feu dans la cheminée. Avons parlé de Stifter. Avons parlé d’une certaine littérature de province aigrie en Allemagne. Le « signifiant » dans la littérature, venant de l’inconscient et du savoir artistique. – Froid terrible.

Simone de Beauvoir, Megève


Le résultat de cette belle journée et de cette longue veillée c’est que je suis assez crevée le lendemain. J’écris à S. en prenant mon petit déjeuner. Puis ski : Mt d’Arbois, le Tour, Rochebrune. Pas très bien. Je fais à peu près ce que je veux maintenant mais je ne sais pas vouloir comme dirait Gandillac. Et puis fatigue. Qu’est-ce que la fatigue ? Ce n’est pas une conscience du corps fatigué, c’est la manière même de prendre conscience et de se conduire. Mais ça pose encore le problème du rapport conscience-corps – on n’est pas fatigué physiquement, c’est faiblesse du cœur toujours, ainsi qu’un état du corps conditionné. Je suis méditative et molle. Regret de Sartre, et tout ça me fait vain sans lui. (…)

Bertolt Brecht


Il faut toujours considérer que le mouvement ouvrier est partie intégrante du capitalisme, déclarait hier A(ugust) Enderle avec son accent souabe. L’URSS est encore loin d’avoir atteint le niveau des forces productives à partir duquel direction par ex. ne signifie plus domination. L’industrialisation de l’agriculture est encore loin d’avoir atteint le niveau à partir duquel la paysannerie fusionne avec les travailleurs de l’industrie. Donc il existe encore des luttes de classe, qui engendrent un appareil d’Etat. La politique extérieure de l’URSS est certainement la politique extérieure d’un Etat où s’édifient des éléments de socialisme, ce n’est pas pour autant une politique extérieure socialiste. (…) Le pacte de Staline avec Hitler, dont il aura peut-être besoin militairement demain, affaiblit Hitler face à sa bourgeoisie, il affaiblit donc la puissance militaire du partenaire, car il ne renforce pas simultanément la position du prolétariat allemand face à sa bourgeoisie. Il y a là de graves fautes politiques, qu’on ne peut s’expliquer qu’à partir de la situation interne de la Russie.

Cesare Pavese, Turin


Pas fait grand-chose. Trois œuvres : Les deux saisons, Par chez nous et le Charretier.

Les deux récits sont une chose du passé : ils valent peut-être en ce que je me suis passé une envie et ai prouvé que je sais vouloir un style et le soutenir, et voilà tout. Le petit poème est peu de chose, mais il promet peut-être pour l’avenir. Je termine en espérant y revenir maintenant, rajeuni par beaucoup d’analyse et par la purgation de mes humeurs narratives.

Quant à mes pensées, je ne les ai plus beaucoup développées dans ces pages mais, en compensation, j’en ai recueilli diverses, mûres et riches et, plus que tout, je me suis entrainé à y vivre avec agilité. Je clos l’année 39 dans un état d’aspiration désormais sûr de soi, et de tension  semblable à celle du chat qui attend sa proie. J’ai intellectuellement l’agilité et la force contenue du chat.

Je n’ai plus déliré. J’ai vécu pour créer : cela est acquis. En compensation, j’ai beaucoup redouté la mort et senti l’horreur de mon corps qui peut me trahir. C’a été la première année de ma vie empreinte de dignité, parce que j’ai appliqué un programme.

Mihail Sebastian


A Radio-Zurich, un long divertissement pour orchestre de Mozart. Voyons-y un bon signe en ce début d’année.

Je travaille depuis sept heures du soir, il est maintenant minuit, et je n’ai réussi à écrire qu’une seule page. J’en suis toujours au chapitre XVIII, dont j’ai écrit six pages jusqu’ici. Il est vrai que le régiment m’empêche de travailler, mais il n’est pas moins vrai que, lorsque j’ai un jour libre et que m’assieds enfin à mon bureau, je n’ai pas la ténacité voulue pour rester penché sur le manuscrit, attentivement, sans rêvasser, sans digressions, sans ces pauses que je m’accorde trop facilement. Le plus ridicule, c’est que j’en suis réellement à la phase finale du livre et que trois ou quatre jours de travail sérieux me suffiraient pour conclure.

Mais, demain matin, je serai de nouveau au régiment.

Ernst Jünger, Kirchhorst


En permission à Kirchhorst. La mansarde porte déjà les marques de l’inhabité ; comme le génie du logis a tôt fait d’émigrer ! Hier, le soir de la Saint-Sylvestre, Martin von Katte nous a rendu visite. Il nous a raconté certains détails de la campagne de Pologne qui, en d’autres temps, m’auraient captivé, mais notre capacité d’enregistrement est limitée. En outre, de tout temps, les événements d’outre-Vistule, lorsque je les lisais ou qu’on m’en parlait, m’ont semblé de moindre importance historique, comme s’ils se déroulaient en des pays brumeux où les contours s’effacent. Par exemple, je n’ai jamais pu me représenter le palais d’Attila, à part son aspect chaotique.

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, la Communauté. A 13 heures réception chez Koniawa. Souvenirs de Dresde. Une délégation de réfugiés de Kalisz.


Le dimanche 31 décembre 1939

9 mai 2010

Dans la guerre (8)

Viktor Klemperer, Dresde


Ce Noël et ce Nouvel An, nous sommes dans une situation bien plus mauvaise que l’année dernière : nous risquons de perdre la maison. Et pourtant je me sens bien mieux que l’an passé ; les choses se sont mises en mouvement, à l’époque rien ne bougeait. Je suis persuadé maintenant que le nazisme va s’effondrer dans l’année qui vient. Peut-être allons-nous périr avec lui – mais lui va finir, c’est certain, et avec lui, d’une manière ou d’une autre, la terreur. Est-ce que nous allons pouvoir sauver la maison et le chat ? – Ces jours-ci, nous avons allumé notre bel arbre de Noël tous les soirs, et c’est ce que nous avons l’intention de faire ce soir encore.

Pour ce qui est de l’écriture, tout compte fait, je peux m’estimer satisfait de l’année 1939 : près de 200 pages des plus serrées du Curriculum terminées à la machine, 6 chapitres ¾.

Je me force à un mélange d’espoir et de volonté de ne pas y penser. Jour après jour, il faut s’acquitter de toutes ces choses dans les moindres détails : le ménage, le manger pour nous et pour le chat, lire à voix haute et écrire un peu.

(…)

Je crois que les pogroms de novembre 1938 ont moins impressionné le peuple que la réduction des tablettes de chocolat à Noël.

Thomas Mann, Princeton


(…)

La deuxième fin d’année dans ce pays. Ai mis en place le nouveau calendrier. Avec quelle tension on envisage l’année fatale et décisive qui vient ! Ce qu’on fait prend de plus en plus le caractère d’un passe-temps. Puisse-t-il être honorable.

Simone de Beauvoir, Megève


Grande journée fatigante. C’est le départ de Kanapa. Je corrige toute une pile de copies en prenant le petit déjeuner, c’est formidable tout ce qu’on arrive à faire quand les gens ne vous dérange pas. Trop de « charmante vermine » à Paris, c’est dévorant. On part à 8h. ½, Kanapa très préoccupé de son bagage, il le sera tout le jour, il se perd avec affectation en soucis pratiques. Manque total de générosité, goût de confort, économie d’effort. On descend sur Saint-Gervais, avec aisance et assez bien quoique la piste soit dure. Puis on va chercher le petit train qui grimpe au col de Volza ; un petit wagon en bois, avec des compartiments où on nous enferme à clef, et une locomotive charmante qui pousse le wagon – il est si beau sur les affiches au milieu de paysages de neige impressionnants. Le paysage y est – le train monte petit à petit cependant que nous mangeons notre déjeuner froid. On arrive au col vers midi et on prend le café dans le bel hôtel qui nous avait éblouis avec Sartre voici 3 ans : bar américain, nattes de paille sur les murs et la grande salle à manger qui est vraiment plaisante. On prend un café, et on part sur la piste bleue. Celle-là aussi je me la rappelle, et tous les incidents de notre descente et je me sens su fort unie à Sartre à travers toutes ces entreprises communes, toute cette vie à nous deux derrière nous – chaque tournant me revient, c’est un vrai pèlerinage. (…)

La soirée est d’une étonnante poésie. Je m’installe dans la première salle à côté de la T.S.F avec un paquet de Craven – il y a un assez beau jeune homme arrivé la veille qui s’est acoquiné avec l’isolée, elle en est tout émoustillée. (…) On sent bien fort que c’est nuit de fête. (…) Ca me fait romanesque comme tout cette soirée ; roman d’atmosphère qui se continuerait en policier ou n’importe comment. Et moi-même comme personnage de roman (sans représentation de moi ; juste la place que j’occupe et la T. S. F. sous ma main). Je ne voulais pas que la soirée s’achève ; et je n’ai même pas le courage de faire ma correspondance tant je suis prise. L’absence de Kanapa me plonge encore davantage là-dedans, isolée parmi d’autres. Forte, forte soirée comme j’en ai trop rarement et dans l’authentique. Je ne monte me coucher qu’à 11h.

Mihail Sebastian, Bucarest


Le dernier soir de l’année.

Je me proposais de le passer seul chez moi, à travailler. Mais je ne suis pas assez ferme pour cela. Je me sens esseulé, délaissé, oublié. Je ne m’étais jamais autant rendu compte que je devenais un célibataire. Pire qu’un célibataire. Zoe est à Predeal. Leny, je ne sais où. Je pense à l’une et à l’autre avec une certaine tristesse. Et pourtant, je n’ai pas besoin d’elles.

Mon seul regret (à part les vieux regrets, incurables), au moment de changer d’année, c’est de n’avoir pas fini mon livre. Je m’aperçois à présent qu’il n’y a plus rien à faire, que la dernière partie est ratée, irréparablement ratée ; mais, ainsi ou autrement, j’aurais voulu me débarrasser de ce roman, ne pas le traîner derrière moi en 1940.

Paul Claudel, Versailles


A Versailles. Temps glacial. Le dernier soleil couchant de l’année couleur d’aurore. – André Rodo(canachi), de retour du front.

Adam Czerniakow, Varsovie


Craintes pour la bibliothèque de Balaban. J’ai admonesté Nossig. A la Communauté, des obsèques : 1) au Château, un ouvrier est tombé d’une fenêtre ( ?), 2) Gamarnikow, 3) le père de la malheureuse victime de la rue Nalewki trouvé dans les décombres de l’hôpital du Saint-Esprit. Elle a dit que c’était une véritable « chance » d’avoir reconnu son père. Une nouvelle définition de la chance. Repu de gloire, je retournerai à la maison. Deux types sont venus et ont annoncé la réquisition de l’appartement. Pour le Nouvel An, ça suffit probablement.


Relectures

4 avril 2010

Thomas Bernhard, Maîtres anciens, p.32-33

Ce n’est pas pour rien que, depuis plus de trente ans, je vais au Musée d’art ancien. D’autres vont au café le matin et boivent deux ou trois verres de bière, moi je viens m’asseoir ici et je contemple le Tintoret. Une folie peut-être, pensez-vous, mais je ne puis faire autrement. (…) Ici, dans la salle Bordone, j’ai les meilleures possibilités de méditation et si j’ai par hasard ici, sur cette banquette, quelque chose à lire, par exemple mon cher Montaigne, ou mon Pascal qui m’est peut-être plus cher encore, ou mon Voltaire qui m’est encore beaucoup plus cher, comme vous voyez les écrivains qui me sont chers sont tous français, pas un seul allemand, je peux le faire ici de la manière la plus agréable.

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, p.41-42

Ne serait-il pas dès lors présomptueux de vous énumérer ici, en me prévalant d’une apparente objectivité ou sobriété, les pièces et sections principales d’une bibliothèque, ou  de vous exposer sa genèse, voire son utilité pour l’écrivain ? En ce qui me concerne, en tout cas, je vise dans ce qui suit quelque chose de moins voilé, de plus tangible ; ce qui me tient à cœur, c’est de vous permettre un regard sur la relation d’un collectionneur à ses richesses, un regard sur l’acte de collectionner plutôt que sur une collection.

(Rivage poche « Petite bibliothèque », traduction de Philippe Ivernel)

Hédi Kaddour, Les Pierres qui montent, p.324

Relecture annuelle du Discours de la méthode. On y sent toujours un vent d’avenir.

De manière moins compulsive, plus distanciée et raisonnable que Reger, plus proche en cela d’Hédi Kaddour (Descartes contre Pascal), je reviens aux mêmes textes, souvent au printemps. A la fiction spatiale de l’île déserte je préfère la métaphore temporelle des saisons qui isole plus précieusement les livres qui comptent dans l’unité d’un temps que dans celle d’un lieu (mais des lectures et des lieux, j’ai déjà parlé ici).

C’est aussi plus réaliste. L’île déserte est une utopie, pas seulement parce qu’aujourd’hui le globe est toujours mieux connu, plus relié et moins désert, mais parce que le dégoût naitrait immanquablement de la relecture en circuit fermé des mêmes ouvrages, sans la respiration que procure la découverte des autres. Ceux qui tiennent à cœur gagnent à être quelque peu noyés dans un flux de lectures plus ou moins heureuses d’où ils émergent plus facilement.

Je déballe ma bibliothèque, comme dirait l’autre, mais la toute petite, celle des éternels retours, huit livres au total:

Reger revoyant encore et encore le Portrait de l’homme à la barbe blanche dans la salle Bordone du Musée d’Art Ancien de Vienne, vu par Irrsigler, vus par Atzbacher dans Maîtres anciens.

Sebald : surtout les Anneaux de Saturne, et un petit texte qui me revient de plus en plus entre les mains, sa promenade au cimetière de Piana qui donne son titre au recueil posthume Campo Santo, une anabase. Après avoir plongé dans l’eau de la Méditerranée le narrateur remonte interroger les tombes à flanc de versant et en vient à méditer sur le combat inégal, horizontal celui-là, que se livrent les morts et les vivants depuis que l’urbanisation a gagné des portions toujours plus larges des terres habitées.

Campo Santo, p.39

Où les mettre, les morts de Buenos Aires et de Sao Paulo, de Mexico City, de Lagos et du Caire, de Tokyo, de Shanghai et de Bombay?

La vraie Vie de Sebastian Knight de Nabokov, le premier de ses textes écrits en anglais. Il est peut-être moins virtuose que les autres, mais le ton amusé, faussement léger de l’enquête m’a toujours séduit. Je relis aussi souvent Autre Rivages, où je trouve une atmosphère comparable. Les deux forment un diptyque à mes yeux.

Celui qui m’est sans doute le plus cher : le Jardin des plantes de Claude Simon (je le relis en ce moment), son temps retrouvé. Il y a des rapprochements étonnants à faire avec les Anneaux de Saturne, écrit avant, et j’en ferai bientôt. Au revers de la couverture de son exemplaire Sebald a ébauché la première chronologie d’Austerlitz.

Chaque année une année des Carnets de notes de Bergounioux.

La nouvelle de William Gass, Au cœur du cœur de ce pays, last but not least.

Il y en a qui sont revenus moins souvent – tous les deux, trois, quatre ans :

La Montagne magique

Danube, et Microcosmes de Claudio Magris

Le Joueur, de Dostoïevski, que je relis juste avant ou juste après un Eté à Baden Baden, de Leonid Tsipkyn, un superbe récit sur les pas du grand Fiodor, l’œuvre unique d’un petit fonctionnaire soviétique mort au début des années 80.

Le premier tome (ou partie) de l’Homme sans qualité (voir ici pour quelques réflexions sur ce travers que je partage avec beaucoup de lecteurs). Deux petits livres complémentaires, d’un grand musilien : Prodiges et vertiges de l’analogie et Le philosophe chez les autophages, de Jacques Bouveresse. Même discipline intellectuelle, même ironie, même vertu, le geste d’essuyer régulièrement ses verres de lunette.

La Recherche, je ne la relis pas, pour la bonne raison que je ne l’ai pas encore lue en entier, et ceci pour une autre bonne raison : je relis plus que de raisonnable la deuxième partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleur.

Certains livres, longtemps revisités, ont peu à peu disparu: les grands romans de Faulkner. D’autres reviennent : grand plaisir, si je puis dire, à la Nausée, après quelques années au loin. L’épreuve peut être cruelle: le Testament à l’anglaise de Coe, le Dalhia noir d’Ellroy n’ont pas tenu les dix ou quinze ans passés depuis le premier enthousiasme.

Des raisons très diverses et très communes expliquent sans doute ma propension à la relecture, mais je préfère ici rechercher des motifs plus littéraires. D’abord ce qui pourrait être perçu comme des insuffisances. Contrairement à Nabokov, j’ai en effet beaucoup de mal à me représenter précisément la scène décrite, à m’imaginer Gregor en gros scarabée plutôt qu’en cafard (il serait plutôt un mélange des deux, avec, selon les gros plans du texte, telle ou telle partie du corps d’un insecte, telle autre d’un autre insecte), à me dessiner clairement l’appartement de la famille Samsa.

Je lis un peu flou, et je ne m’inquiète pas vraiment de rendre ma lecture plus claire ou plus fidèle à la lettre. Une proie idéale pour Flaubert qui, malgré les méticuleuses recherches qu’il s’imposait, souhaitait justement créer une image brouillée, propice à l’imagination.

Le manque de disposition à identifier les détails exacts, les défauts de concentration dans le suivi des intrigues, les erreurs souvent énormes quant aux relations entre les personnages (leur nom même m’échappe souvent, et je suis impressionné quand je lis ensuite le résumé limpide que font les critiques de certains gros et complexes récits), tout cela permet aussi de ne garder que des impressions, des souvenirs de « grands moments », quitte à mal les placer dans l’économie générale de l’œuvre. Après bien des relectures des textes Sebald il m’est difficile de dire si telle traversée de banlieue se trouve dans les Anneaux ou dans les Emigrants, telle remarque sur les feux de forêt dans un court texte de Campo Santo ou dans Austerlitz (en fait les deux, mais aussi dans les Anneaux), etc.

Il y a enfin une parenté entre ces œuvres, qui correspondent à ce type de lecture impressionniste, puisque la plupart de celles que j’ai citées, quand il ne s’agit pas de journaux, manquent justement de cette ligne droite, de cette colonne vertébrale bien articulée (les lopins à la Montaigne du jardin mémoriel de Claude Simon).

Ou plutôt elles n’en manquent pas mais leurs auteurs (les auteurs que j’aime) l’ont recouverte d’une telle épaisseur de digressions, de rêveries, de fausses pistes, que je la perds assez vite de vue tout en me laissant inconsciemment porté par elle.

Images: Tintoret, Portrait de l’homme à la barbe blanche; Poussin, le Printemps; Brecht; Page de l’exemplaire de la métamorphose sur lequel travaillait Nabokov, publié en 2010 dans Littératures en Bouquins Laffont; Incendie mystère; page du Jardin des Plantes, la Pléiade; plan du Jardin des Plantes.

Le mardi 19 septembre 1939

23 mars 2010

Dans la guerre (3)

Thomas Mann, New York


Six jours particuliers, longs, difficiles à vivre dans la foule de gens qu’il y avait à bord du Washington, par un temps calme et très beau vers la fin du voyage. La pire et la plus dure journée, sombre, lourde, obscure et humide, a été celle où l’intervention russe en Pologne s’est manifestée et où a circulé le bruit, il est vrai corrigé, de la déclaration de guerre de la Russie à l’Angleterre et à la France. Beaucoup souffert, mais maintenu grâce à de bons repas et à un sommeil soutenu par les médicaments mon flegme et ma confiance en mon propre destin – tout en voyant de plus en plus clairement le caractère imprévisible à long terme et par son contenu du processus engagé, dont je ne peux pas être sûr de vivre la fin. (…) Retour à la maison – ou une sorte de retour. L’Amérique est mon foyer à cause du destin et de la nécessité peut-être pour le reste de ma vie; l’opinion que la «guerre» durera 10 ans est fréquemment exprimée.

Klaus Mann, Los Angeles


Chaleur monstrueuse – le record californien depuis 20 ans – ; il est presque impossible de faire quelque chose de sensé.

Erika + les parents sont arrivés à New York à bord du «Washington». Hier, j’ai eu Erika au téléphone. – BIEN.

J’ai un peu travaillé, mais enfin, j’ai fait quelque chose. Critique de A Child of our Time d’Horwath, pour la New Republic (écrit en anglais). – Esquisse du film The United States of Europe – que je tiens plus ou moins pour très prometteur. (C’est aussi l’avis de Bruno et Liesl que j’ai entretenus du projet.)

… Par dessus – à côté – et en dépit de tout: insécurité et danger de la situation politique. L’intervention de la Russie en Pologne a des conséquences encore incertaines, mais angoissantes.

Ce matin, le discours d’Hitler à Dantzig était un «chantage à la paix». L’Angleterre, désormais menacée de tant de côtés, pourra-t-elle rester ferme? (elle paie effroyablement cher toutes les erreurs de la politique de Chamberlain…) – Cela donne lieu à de grands soucis, mais PAS au désespoir.

… Je suis allé nager chez cette old Massary avec Bruno et Liesl. Ensuite nous avons écouté la radio chez eux – J’ai écrit une longue lettre à Golo. – Soirée chez les Franck avec le couple Kaper (musiciens juifs russo-polonais qui médisent sur l’Angleterre parce que la Pologne ne recevrait pas assez d’aide; c’est compréhensible… : mais pas très agréable à entendre…).

Plus tard, je suis passé chez le gentil John Huston – qui garde le lit suite à une petite opération des oreilles. Je parle avec lui de mon idée de film «paneuropéen». Il a l’air intéressé…

André Gide, Paris


Je doute si je me suis jamais trouvé dans des conditions plus propices. Mais mon esprit ne se laisse habiter que par l’angoisse. Même je ne cherche point d’échapper aux préoccupations qui nous assaillent. Dans cette atroce partie qui s’engage, tout ce pour quoi nous vivons est mis en jeu, et le sacrifice de ceux qui sont les plus chers risque de ne pouvoir sauver ces valeurs. on voudrait les mettre à l’abri comme les vitraux des églises; mais ces précautions mêmes les isolent et les détachent de la vie; les voici devenir semblables aux objets des musées qui survivront peut-être au naufrage et qu’on retrouvera plus tard avec étonnement.

J’ai quitté, ces jours derniers, Racine pour La Fontaine et rappris une dizaine de fables par coeur. La perfection de La Fontaine est plus subtile mais non moins exigeante que celle de Racine; elle étend sur moins d’espace une apparence plus négligée; mais il n’est que d’y prêter une attention suffisante: la touche est si discrète qu’elle pourrait passer inaperçue. (…)

Jean-Paul Sartre, Marmoutier (Bas-Rhin)



L’impression de guerre fantôme chez les autres. Le sergent-chef, rêveur: « C’est un état de guerre bizarre. » Il réfléchit un moment: « C’est une  guerre politique. »

Il y a des gens qui se sont trouvés trop jeunes pour une guerre et trop vieux pour une autre (1870-1914); moi j’ai été trop jeune pour une après-guerre et je crains fort d’être trop vieux pour l’autre. En lisant les pages du journal de Gide sur Montherlant ou Drieu, je regrette bien fort de n’avoir pas eu leur âge en 22. Et aussitôt le souvenir me revient du petit bar de l’Escadrille qui résume pour moi toute cette période que je n’ai connue que par ouï-dire et qui est demeurée pour moi l’âge d’or. En 194., je serai trop vieux pour connaître l’ivresse du changement, si quelque chose change; ce n’est pas que j’aie tant d’années derrière moi mais j’ai une vie, je suis fait. Les renonciations du moment présent et toutes ces transformations que j’observe en moi sont à l’intérieur de cette vie. Castor, Wanda, Bianca, mon roman sont mes points cardinaux. Et si même j’essaie de me préparer à la mort, c’est toujours au sein de cette vie que je m’y prépare. Une après-guerre, ce ne serait pas mourir, c’est-à-dire me dissiper comme une fumée au milieu de ma vie, laisser cette vie entièrement vidée de moi. Ce serait le contraire: je continuerais à vivre et ma vie s’effacerait tout autour de moi. On accepte, quand on a mon âge, plus facilement sa propre mort que l’anéantissement de sa vie. (…)

Adam Czerniakow, Varsovie


Inspection du bureau de la rue Sienkiewicz, où est tombé le 18 un shrapnel: il n’a pas éclaté et reste sur le sol séparé de sa fusée. Le matin, réunion du Comité civil. Comme à l’ordinaire, chasse aux provisions.