18.5.

18 mai 2019

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Alors que la guerre était depuis longtemps perdue, jusqu’en mai 1944, des transports ont été acheminés de l’ouest vers Kaunas. Les dernières nouvelles parvenues des prisonniers enfermés dans les caves de la forteresse en témoignent. Nous sommes neuf cent Français, écrit Jacobson, qui a relevé ce graffiti sur la paroi de chaux blanche du bunker. D’autres gravaient juste une date ou un lieu avec leur nom: Lob, Marcel, de Saint-Nazaire; Wechsler, Adam, de Limoges; Max Stern, Paris, 18.5.1944. Assis au bord des douves de la forteresse de Breendonk, j’ai achevé la lecture du quinzième chapitre de Heshel’s Kingdom, puis j’ai repris mon chemin pour Malines, où je suis arrivé à la tombée de la nuit.

En ce jour anniversaire je relis les dernières lignes d’Austerlitz. Comme l’indique l’éditeur dans une note, la date

18.5.1944

fait  à la fois référence au dernier convoi parti de Drancy avec 878 juifs pour Kaunas, et à la naissance de l’auteur, qui s’y introduit ainsi (dans ces lignes, dans ce convoi, dans ce fort) comme un fantôme

Max Stern

au crépuscule, quelques semaines avant sa propre mort.


La leçon (3): contrechamp

8 juillet 2015

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Je mets vite cette image de trois des héros des Mille et une nuits de Miguel Gomes pour annuler celle de Leparmentier et Quatremer, faire en sorte qu’elle ne reste pas trop longtemps sur l’écran quand j’ouvre ce blog. Annuler? J’avais aussi écrit « effacer », « laver », « oublier ». Or le film de Miguel Gomès n’efface pas, ne lave pas, ni n’annule. Il permet moins d’oublier que de combattre les images des Leparmentier et Quatremer (qui représentent finalement plus un type que deux individualités (« ça parle » à travers eux comme disait je ne sais plus qui), et que je finis par associer à « Bouvard et Pécuchet » à force de les accoupler). A leurs sourires arrogants, leurs mots vides, leur bêtise replète, leur esthétique du selfie, opposer comme un contrechamp les images de Gomes, pleines de désordre joyeux, de voix inentendues, de silences aussi qui parfois subliment le plan. Se baigner dans cette beauté sans confort, toujours menacée, comme dans le conte oriental. Bon été.

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La leçon (2)

7 juillet 2015

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Une image (juste une image…) de l’état du monde. Forme, temps, lieux.

D’autres sont .

Image: Selfie d’Arnaud Leparmentier, journaliste au Monde, et Jean Quatremer, journaliste à Libération, le 2 juillet 2015, jour d’une manifestation de soutien au peuple grec à Paris. Capture d’écran réalisée par l’équipe d’Acrimed.

Lieux rêvés (6)

14 octobre 2013

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W. G. Sebald, Les Émigrants, p.57:

Ils avaient contemplé du haut des ponts les eaux vertes de la Furieuse en se racontant des anecdotes de leur vie, étaient passés par Arbois voir la maison de Pasteur et avaient visité, à Arc-et-Senans, les bâtiments des salines construits au XVIIIe siècle pour servir de modèle idéal de manufacture, de ville et de société; et à cette occasion, Paul avait fait des rapprochements, très audacieux selon elle, entre le projet bourgeois d’ordre social utopique tel qu’il se manifestait dans les esquisses et les bâtiments de Nicolas Ledoux, et la destruction et l’anéantissement constamment à l’œuvre dans la vie de la nature.

(Actes Sud, traduit par Patrick Charbonneau)

Noms de pays

16 septembre 2012

Henry Miller, Le cauchemar climatisé, p.41-42

Quant aux autres cités, bourgs et villages que j’ai traversés, j’espère ne jamais les revoir. Certains portent des noms si merveilleux que la déception n’en est que plus cruelle. Des noms comme Chattanooga, Pensacola, Tallahasse, comme Mantua, Phoebus, Bethlehem, Paoli, comme Alger, Mobile, Natchez, Savannah, comme Baton Rouge, Saginaw, Poughkeepsie : des noms qui éveillent de glorieux souvenirs du passé ou qui font naître des rêves d’avenir. Visitez-les, je vous le conseille. Voyez vous-même. Essayez donc de penser à Schubert ou à Shakespeare quand vous serez à Phoebus, en Virginie.

(1945, Folio, traduit par Jean Rosenthal)

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, « Noms de pays : le nom », p.527-58

Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand ; même par un jour de tempête le nom de Florence ou de Venise me donnait le désir du soleil, des lys, du palais des Doges et de Sainte-Marie-des-Fleurs.

Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l’image que j’avais des villes, ce ne fut qu’en la tranformant, qu’en soumettant sa réapparition en moi à leurs lois propres ; ils eurent ainsi pour conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente que ce que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité, et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination, d’aggraver la déception future de mes voyages.

(GF)

W. G. Sebald, Les Émigrants, p.124

J’ai donc repris un avion pour New York et de là, le jour même, je me suis retrouvé à rouler en direction du nord-ouest dans un véhicule de location, sur le State Highway 17, longeant toutes sortes d’agglomérations plus ou moins importantes qui, bien que leurs noms me fussent en partie connus, semblaient être des cités de nulle part. Monroe, Monticello, Middletown, Wurtsboro, Wawarsing, Colchester et Cadosia, Deposit, Delhi, Neversink et Nineveh… j’avais l’impression d’être dans une voiture téléguidée et de l’être moi-même, de traverser une maquette surdimensionnée pour laquelle un enfant géant aurait choisi arbitrairement des toponymes glanés ici et là parmi les ruines d’un autre monde depuis longtemps abandonné.

(Babel, traduction de Patrick Charbonneau)

 


De la destruction (4): que la guerre est jolie

27 mars 2011

Charles Péguy, Notre jeunesse (1910)

Quand une grande guerre éclate, une grande révolution, cette sorte de guerre, c’est qu’un grand peuple, une grande race a besoin de sortir; qu’elle en a assez; notamment qu’elle en a assez de la paix. C’est toujours qu’une grande masse éprouve un violent besoin, un grand, un profond besoin, un besoin mystérieux d’un grand mouvement.

Revue La Voce (août 1914)

Le mystère de la génération d’un nouveau monde européen s’accomplit. La civilisation ne meurt pas! Elle recule pour mieux sauter. Elle plonge dans la barbarie pour mieux rajeunir.

Stefan Zweig, Le monde d’hier (1934-1942)

Je dois à la vérité avouer que dans cette première levée des masses, il y avait quelque chose de grandiose, d’entraînant, et même de séduisant, à quoi il était difficile de ses soustraire. Et malgré toute ma haine et toute mon horreur de la guerre, je ne voudrais pas être privé dans ma vie du souvenir de ces premiers jours; ces milliers et ces centaines de milliers d’hommes sentaient comme jamais ce qu’ils auraient dû mieux sentir en temps de paix: à quel point ils étaient solidaires. (…) Chaque individu éprouvait un accroissement de son moi, il n’était plus l’homme isolé de naguère, il était incorporé à une masse, il était le peuple, et sa personne, jusqu’alors insignifiante, avait pris un sens.

Blaise Cendrars, La main coupée (1946)

Je m’empresse de dire que la guerre ça n’est pas beau et que, surtout, ce qu’on en voit quand on y est mêlé comme exécutant, un homme perdu dans le rang, un matricule parmi des millions d’autres, est par trop bête et ne semble obéir à aucun plan d’ensemble mais au hasard. A la formule marche ou crève on peut ajouter cet autre axiome: va comme je te pousse! Et c’est bien ça, on va, on pousse, on crève, on se relève, on marche et l’on recommence. De tous les tableaux de bataille auxquelles j’ai assisté je n’ai rapporté qu’une image de pagaïe. Je me demande où les types vont chercher ça quand ils racontent qu’ils ont vécu des heures historiques ou sublimes.

(Extraits cités par Emilio Gentile dans L’Apocalypse de la modernité, La Grande Guerre et l’homme nouveau, Aubier, 2011,  traduction de Stéphanie Lanfranchi)

Dans son Apocalypse de la modernité, l’historien Emilio Gentile a réuni l’anthologie déprimante de l’une des plus grandes faillites intellectuelles de l’histoire de l’humanité, transcendant les clivages politiques et les frontières nationales, emportant les artistes et les hommes de sciences, mobilisant les esprits les plus rationnels comme les plus sceptiques ou les plus religieux: Charles Péguy, Emile Durkheim, Henri Bergson, Giuseppe Prezzolini, Filippo Marinetti, Vladimir Maïakovski, Stefan Zweig, Thomas Mann, Ernst Jünger, Max Weber, Robert Musil, Franz Marc… A la veille de 1914 et dans les  semaines qui suivirent le début de la Grande Guerre, ce sont, à quelques exceptions près (Bertrand Russell, Romain Rolland), tous les membres de la République des lettres européenne, unis pour l’occasion, qui participèrent à la grande beuverie des grands mots creux et sonores, auxquels ils ajoutèrent souvent des majuscules pour les rendre encore plus sonores et plus creux : Apocalypse, catastrophe, Bête, Dieu, Sodome, Gomorrhe, Armageddon, régénération, fraternité, purification, totalité, décadence, Mal, Bien, sang, fleuve (de sang), laver, jeunesse, peuple, épreuve, race, Histoire,  communauté, merveilleuse, acier, feu, etc…

Confrontés à d’authentiques problèmes (la rivalité des nations, la solitude des grandes villes, l’étroitesse des perspectives bourgeoises, le sentiment de fragmentation de toute réalité), ils choisirent tous la solution la plus paresseuse, celle qui se trouvait pour ainsi dire à portée de main et trainait partout, l’idée reçue dans toute sa splendeur:  l’Europe avait besoin d’une bonne guerre, une bonne saignée la remettrait sur pied comme les malades en des temps réputés moins positifs. Tous y croyaient comme des enfants jouant aux petits soldats – en fait bien plus que des enfants, qui savent ou devinent qu’ils ne font que jouer  -, trépignant d’aller au combat « pour de vrai » ou d’y envoyer d’autres qu’eux, souvent moins savants, moins enthousiastes aussi, mais plus clairvoyants. Tous attendaient de ce conflit une grande révélation. Pourtant tous limitèrent leur prophétie à la description ce que Gentile appelle une « apocalypse mutilée », c’est-à-dire une fin du monde amputée de son « après ». Car autant les voluptueuses peintures du déchainement de violence à venir étaient précises et détaillées dans leur bouche, sur leurs toiles ou sous leur plume, autant les contours du monde et les traits de l’homme nouveaux qui devaient en sortir étaient flous, et pour cause.

Finalement la guerre eut lieu. Comme toujours elle fut morne et stupide. Il n’en sortit rien d’autre que des hommes plus accablés et (ou) plus méchants.  L’abattage des corps, le viol des femmes, les exécutions de civils, la destruction des villes et des villages, des forêts et des champs, le pillage des maisons, les fusillades pour l’exemple, le deuil des familles, la promiscuité, l’attente, l’ennui, la peur, rien décidément n’avait dans la réalité quoi que ce soit de commun avec les récits de nos grands esprits élevés au nationalisme industriel, au christianisme viril et au nietzschéisme technicolor, qui se réveillèrent – quand ils se réveillèrent – entourés de ruines et de cadavres, avec la gueule de bois des lendemains de cuites adolescentes.

 

Images: Jean-Luc Godard, Les carabiniers, 1963

« En 1898… »

13 mars 2011

De la destruction (3)

Le commerce de l’eau (fin)

Emilio Gentile, L’Apocalypse de la modernité

En 1898, un écrivain américain, Morgan Robertson, publia un roman intitulé Futility, dans lequel il racontait l’histoire d’un transatlantique, le plus beau et le plus grand jamais construit, baptisé Titan. Il mesurait 424 mètres de long, jaugeait soixante-dix mille tonnes, était muni de trois hélices et pouvait atteindre une vitesse de vingt-cinq nœuds. Dans son voyage d’inauguration, le Titan emportait à son bord une foule de riches passagers. Le navire grandiose pouvait loger trois mille personnes environ, dont les chaloupes de sauvetage ne pouvaient accueillir qu’une petite partie ; et l’on ne voyait aucune raison à en prévoir davantage, car le Titan était considéré comme « insubmersible ». Par une froide nuit d’avril, dans les eaux de l’Atlantique Nord, après la collision avec un iceberg, le transatlantique insubmersible sombra. Le titre du roman se voulait une allusion, dans l’esprit de cette fin de siècle, à la vanité de toutes les choses humaines.

Six ans auparavant, en 1892, donc, William T. Stead avait lui aussi écrit un récit sur le naufrage d’un navire, intitulé From the Old World to the New. Le journaliste imaginait qu’il voyageait à bord d’un navire colossal, admiré de tous pour son luxe et ses merveilles techniques, qui se brisa contre  un iceberg et fut englouti par la mer. La morale de ce récit était moins solennelle que celle du romancier américain : Stead voulait simplement attirer l’attention sur le risque que représentaient ces montagnes de glace flottantes pour les navires qui traversaient l’Atlantique Nord, et aussi sur la nécessité de pourvoir les navires d’un nombre de chaloupes adapté à celui des passagers. C’était une question largement débattue à cette époque, mais on n’était pas encore parvenu à une législation internationale pour garantir la sécurité des voyageurs embarqués.

Le 10 avril 1912, à midi, Stead partait réellement de Southampton pour New York à bord du Titanic, un nouveau transatlantique anglais, le plus grand navire jamais construit, qui faisait là son voyage d’inauguration. Il y avait à bord 1316 passagers, 891 hommes d’équipage, et 16 chaloupes. Le bâtiment faisait 270 mètres de long, jaugeait soixante-dix mille tonnes, était propulsé par trois hélices à la vitesse maximale de vingt-cinq nœuds. Ses constructeurs l’avaient dit « insubmersible » – comme l’était l’Empire britannique. Son chargement le plus précieux était un groupe de passagers dont les patrimoines montaient en tout à 250 millions de dollars, et une copie à la valeur inestimable du poème Ruba’iyyat du grand poète persan Umar Khayyam.

(Aubier, « Collection historique », 2011, p. 119-120, traduit de l’italien par Stéphanie Lanfranchi)

Au tournant du siècle dernier, nous dit Emilio Gentile, les hommes d’esprit interrogeaient les signaux contradictoires émanant de la civilisation européenne qui semblait alors atteindre son point de rayonnement le plus élevé en même temps qu’elle était menacée de dégénérescence, travaillée par des tendances suicidaires apparemment incontrôlables. Certains s’en inquiétaient, annonçant la fin du monde dans des anticipations angoissées, mettant en garde leurs concitoyens contre les effets destructeurs du nationalisme, surtout quand il est mis en contact avec des moyens guerriers presque sans limite; beaucoup s’en réjouissaient, cependant, considérant que la catastrophe à venir pourrait bien prendre la forme d’une apocalypse rédemptrice, se vautrant avec délice dans des descriptions fantasmées d’un grand conflit à venir, contrepoint à leur condamnation morale de l’apathie où, selon eux, menait immanquablement toute période de paix prolongée.  « Belle Époque », dira-t-on après 1918.

Image: Liberation.fr, 13 mars 2011, Un navire en construction échoué dans la ville de Kamaishi dans la préfecture d’Iwate, le 12 mars 2011. (Yomiuri Shimbun pour l’AFP)