Au large

15 juillet 2009

Photo 084

Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres, p.137-138

« Je nage une brasse de promenade, la tête hors de l’eau, une brasse calme, longue (je parcours à peu près ma longueur), pas rapide, pratiquement sans fatigue. Nageant, je peux voir devant moi, sous moi, les environs de la surface, comme dans une marche face à un vent tiède, sans violence.

Je pars vers l’horizon, vers sa distance, tout droit, loin du bord, vers l’angle de mer et de ciel, étroit, qui marque le bout de la vue. Je ne traverse pas d’un rocher à un autre dans une crique, je ne clapote pas parallèlement au rivage. Je vais vers le loin (parfois très loin), ensuite je me retourne, pour revenir.(…)

Au plus loin de mon parcours, je m’arrête. Je m’arrête un long moment, pas allongé dans l’eau (je ne m’intéresse pas au ciel) mais debout en elle, tourné vers le rivage, vers la terre assez lointaine, puisque je nage volontiers à un, deux, trois kilomètres même du bord; je la regarde, avec ses rochers, ses collines, ses arbres, ses maisons; j’entends la rumeur de la terre, comme jamais on ne peut l’entendre ailleurs qu’en la mer, à de telles distances, dans le murmure proche et distinct de la mer paisible, debout en elle, la tête seule hors de l’eau. Il n’y a personne; l’air lumineux chuchote, à double voix, de terre et eau. De tels moments, peut-être, donnent le sens de ma nage.

Il y a risque, je le sais. Je ne suis pas imprudent (je ne nage pas trop longtemps, ni par mauvais temps, ni dans des endroits remuants, comme entre les îles d’Hyères), mais bien sûr quand on est loin, et seul, à de telles distances, il y a risque. Cependant le risque (peut-être seulement imaginaire) majeur est autre; de partir trop loin, délibérément, de céder à la tentation de ne pas revenir. Sous mes pieds, je regarde l’épaisseur longtemps transparente, la masse familière de la Méditerranée qui me porte, m’accueille, me reçoit. Je pense à la scène finale de Martin Eden, la seule vision du suicide qui m’ait jamais troublé, attiré, séduit. »

W. G. Sebald, Campo Santo, p.23-24

« J’ai regardé les hirondelles de rivage, étonnamment nombreuses qui tournoyaient tout en haut des falaises couleur de feu, voguaient du côté ensoleillé jusque dans l’ombre, puis jaillissaient comme des flèches de l’ombre à la lumière, et moi aussi, au cours de cet après-midi rempli pour moi d’un sentiment de libération qui me paraissait n’avoir aucune limite, je suis parti en nageant vers le large, avec une prodigieuse légèreté, très loin, si loin même qu’il m’a semblé que je pourrais tout simplement me laisser dériver, jusqu’au soir et jusque dans la nuit. » (traduction Patrick Charbonneau)

Deux promenades en mer pour conjurer la fuite du temps, au risque de se perdre. Chez le premier, la nage s’inscrit dans une reconstruction, un « portrait » de soi (marcheur, nageur, compteur, liseur, solitaire) en « artiste absent », à qui la mort a arraché l’aimée. Chez le second elle a un moment l’allure d’une douce mais suicidaire pulsion, avant que l' »étrange instinct qui vous rattache à la vie » ne ramène finalement le narrateur sur la plage, pour monter au cimetière de Piana et rendre une visite plus féconde aux disparus.

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Ces brasses inquiètes de deux marcheurs en prélude à quelques semaines qui s’annoncent plus sereines et plus heureuses, mais me tiendront loin de Norwich.

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