L’AVENTURE DU REGARD PERSAN (1/3)

27 février 2010
Je laisse de nouveau la place à Arnau Thée. Après une tétralogie routière et départementale consacrée au terroir de Luc Moullet, voici son trip(tyque) visuel en Iran, une traversée des écrans où l’on ne sait plus très bien qui regarde qui, et quoi.

MES ÉCRANS : BAGAGE

Prologue : à propos du bagage en général

Le 11 juillet 2009, lors de l’escale à Doha, sur la route de Téhéran par les airs, j’ai écrit ceci :
« Comme prévu, le Qatar est une sorte de vaste blague, pas moins artificiel et vaniteux que Las Vegas. Temple d’un kitsch arabisant et imitation des signes d’un hypothétique triomphe occidental. Vu d’ici, mais je pense que ça suffit, l’ensemble ne ressemble évidemment à rien. »

« Serre-tête et keffieh ou tissu blanc sur les crânes et me voici chez Tintin au pays de l’or noir.  Un souvenir d’enfance, pas très glorieux, me revient aussi, presque logiquement. Avec quelques autres, il fut fondateur pour ma vision du monde : un Cheikh koweitien furieux descendant sur le terrain et parvenant à faire annuler un but français lors du mondial espagnol en 1982. »

Dois-je me considérer comme un mauvais voyageur ? Entre mon regard et le réel : ce petit bagage d’images construites, que l’on trimbale. Ce qui est pratique, c’est qu’il est particulièrement léger, il est juste un filtre que l’on place, ou qui s’intercale subrepticement, sans crier gare ; ce que l’on nomme les représentations mentales. Un mauvais voyageur ? Peut-être bien, mais, sans vouloir me défausser, je n’aime pas ce mot ; je suis un promeneur, on peut bien accorder le loisir de déambuler aux regards et aux pensées pendant les temps d’attente, lorsque le corps est porté par des jambes, un taxi ou un bus. Est-ce que cela empêche de bien voir ? Pas si sûr.

Jouer à Kiarostami


En Iran, où  je me suis posé le 12 juillet 2009, mon petit bagage n’était pas formé d’un match de football absurde et épique ou d’une aventure de Tintin. Celui-ci s’avérait cinématographique et avait, principalement, Kiarostami pour patronyme. Les films de ce sage de l’image sont formés de flux, de déplacements, souvent en l’automobile, comme fil narratif, comme dynamique de récit et d’expérience.

En tant que piéton, il était à la fois terrifiant et bon de découvrir le flux intimidant de Téhéran ; un objet étrange apparenté à une jungle mâtinée de civilisation. Car, en effet, des règles tacites régissent les différents types de relations complexes entre automobilistes, motards et passants. Ces derniers sont supposés anticiper ce que vont décider ceux que l’on peut désigner comme des  pilotes, et inversement. La chose n’est pas sans danger, mais les chances de survie sont finalement et étrangement élevées. Et il faut dire que, dans un premier temps, se mettre dans les pas d’une personne expérimentée a semblé une voie peu glorieuse mais raisonnable. Voici pour la prise de contact avec le décor kiarostamien.

Ten, dont il va être beaucoup question, est un film confiné à l’habitacle d’une voiture, ce dernier couvert par deux caméras numériques, disposées sur le tableau de bord, assurant le champ et le contrechamp. Cette bulle de fiction est animée par des comédiens non professionnels plongés un réel incontrôlé : la folle circulation de la mégapole.

Dans ce film vertigineux se joue un second qui ne l’est pas moins ; le défilement du paysage urbain à travers les vitres de l’auto. Qu’y voit-on? Avant tout une ville trépidante, arborée aussi, parcourue de passants, affairés pour certains, indolents pour d’autres, de femmes tantôt légèrement voilées, parfois de véritables ombres se déplaçant sous un tchador.

Mes trajets en taxi n’en étaient pas vraiment ; il s’agissait de mouvements de caméra, quelques rares panoramiques, mais des travellings avant tout. Quel étrange moment quand mon regard est devenu porteur d’images admirées, de personnages et de récits aussi hypothétiques qu’évidents.

Sans doute aucun, l’histoire de cette bouteille d’eau appartient à un imaginaire kiarostamien, dans la veine de ses premiers films consacrés à l’enfance, dont nous reparlerons. Il pourrait être celui-ci : dans les montagnes qui surplombent Téhéran, un petit garçon rêveur serait chargé d’une tâche ingrate par son père, comme de mener un troupeau d’un point à un autre. En traversant un ruisseau, il tenterait de capturer dans cette bouteille quelques têtards s’ébrouant dans la vase. Il y parviendrait, mais frappé de stupeur en s’apercevant que le bétail s’est éloigné, la bouteille lui glisserait des mains. On quitterait alors le jeune berger en passant à ce gamin au tee-shirt vert, désoeuvré dans la torpeur de l’immense cité. Montage alterné entre la longue déambulation de la bouteille descendant vers la capitale et celle du garçon dans les rues, jusqu’à ce que les trajectoires se recoupent. Le garçon de la ville recueillerait dans les larges caniveaux caractéristiques des villes iraniennes l’étrange embarcation, et viendrait faire part à quelques passants de sa singulière découverte. Dans un dernier plan d’ensemble laissant la part belle au paysage, on verrait le petit berger arriver au terme de son parcours, avec son troupeau.

Revenons à Ten. Abbas Kiarostami propose une lecture d’une poésie simple et brutale de son film, en expliquant qu’en dehors de l’habitacle, dans les autres véhicules, dans chacun, se jouent d’autres Ten, et ces derniers se prolongent au-delà de l’espace-temps de son métrage. Ce qui me permet, avec une certaine fierté, d’affirmer en toute modestie que j’ai joué dans un Kiarostami, même si aucune caméra n’était là pour enregistrer quoi que ce soit. Mais dans l’acceptation du cinéaste, et la mienne, ce film existe, quelque part.

À suivre : 2/3 – Mes écrans : surgissements

Photographies et images :

– affiche du film Ten et photographie du tournage, photogramme tiré de Expérience (1973)

– case issue de Tintin au Pays de l’or noir de Hergé

– vue de Téhéran : auteur inconnu

– photographies d’Amélie Juillard et Arnau Thée

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Dictionnaire des lieux sebaldiens (17): Saint-Pétersbourg

23 février 2010

W.G. Sebald, D’Après Nature

«Cronstadt, Oranienbaum, Peterhof
et pour finir, dans le vide torricellien
un bâtard de trente-quatre ans,
déposé dans le delta marécageux de la Neva,
Saint-Pétersbourg sous la forteresse,
nouvelle capitale russe,
effroyable pour un étranger,
rien d’autre que l’éruption d’un chaos,
des bâtiments qui s’enfoncent
à peine édifiés, et nulle part une perspective droite.
Agencés selon le nombre d’or,
les quais et les ponts, les rues et les places,
les lignes de fuite, les façades et les rangées de fenêtres
n’émergent que lentement
du vide sonore de l’avenir
pour imposer un plan éternel à une ville née
de l’angoisse devant l’immensité de l’espace,
surpeuplée, grouillant d’Arméniens, de Turcs, de Tatars,
de Kalmouks, de Suédois immigrés,
d’Allemands, de Français et des corps
mutilés, torturés à mort,
des criminels pendus,
exhibés tout au long de l’avenue. »

(Traduction Patrick Charbonneau et Sibylle Muller, p.39)

Alexandre Pouchkine, Le Cavalier de bronze, Prologue

«  Et il songeait
D’ici nous menacerons la Suède,
Ici, une ville s’élèvera
Pour narguer l’impudent Suédois,
Nous percerons, d’un seul élan
Une fenêtre vers l’Occident,
Sur la mer nous nous ancrerons.
Alors, portés par des vagues neuves,
Les pavillons du monde entier
Viendront avec nous festoyer. »

(traduction Léonid et Nata minor, Edition des Syrtes, p.129)

Le Cavalier de bronze, Première partie:

«  En cette année
Régnait encore sur la Russie,
Dans toute sa gloire, le tsar défunt.
Il se tenait sur son balcon,
Pensant que des projets divins
Les tsars ne peuvent avoir raison.
Et là, assis, l’air accablé,
Il contemplait l’inondation.
Les places devenaient des estuaires,
En elles dévalaient en rivières
Les rues en pente et le palais
Semblait une île désolée… »

(p.139)

A quelques années de distance, deux regards et deux trajectoires se croisent en ce lieu.

En fondant sa nouvelle capitale Pierre le Grand (1682-1725) ouvre à la Russie sa « fenêtre vers l’Occident » qu’il regarde avec des yeux de prédateur. Une vingtaine d’années plus tard, dans un mouvement inverse, Georg Wilhelm Steller, fraîchement débarqué d’Allemagne, ne voit dans Saint-Pétersbourg qu’une porte de l’Orient, un moyen de fuir la carrière promise à l’université, la vie bourgeoise au coin du feu, la certitude du professeur en chaire.

L’arrivée du naturaliste allemand dans le port est l’occasion pour Sebald d’écrire une nouvelle variation sur la catastrophe urbaine. A peine bâtis (la scène se déroule au début des années 1730) les immeubles et les quais menacent déjà de s’enfoncer sous terre et sous l’eau, frappés par un dieu courroucé et vengeur qui aurait vu s’élever là une nouvelle Babel, une autre Sodome, une autre Gomorrhe.

Quelle est la faute ici? Moins peut être la démesure de l’ambition que le froid calcul qui fit naître Saint-Pétersbourg des eaux marécageuses du delta, comme si ce dernier n’existait pas et qu’il s’agissait d’une plaine fertile à l’abri des tempêtes. C’est le triomphe de l’abstraction qu’a dénoncé plus tard toute une tradition hostile aux révolutions trop radicales (son grand théoricien: Burke et ses Reflections on the Revolution in France, 1790). L’idée que le monde est une table rase, une page blanche sur laquelle on peut tracer les figures les plus complexes et faire naître les symétries les plus audacieuses: le rêve des philosophes, des bureaucrates et des ingénieurs au service du despote éclairé.

Un plan radial, des rues au cordeau, des bâtiments comme à la parade, la pierre partout : une ville nouvelle sur le modèle de la ville nouvelle de l’époque, Versailles, dont l’imitation la plus aboutie se trouve en périphérie, à Peterhof; Pierre-le-Grand dans les pas de Louis XIV.

Au départ, ce ne sont pourtant que marais sablonneux traversés par les bras de la Neva, eux-mêmes séparés par des îles inondables couvertes de forêts, et puis le 16 mai 1703, après avoir pris le lieu aux Suédois lors de la seconde guerre du Nord (1700-1721), le tsar pose la première pierre de la forteresse Pierre-et-Paul; mais bientôt une autre s’avère nécessaire sur l’île de Cronstadt pour protéger l’entrée du delta, avant que les chantiers navals se mettent à construire la nouvelle flotte. Du bâtiment de l’Amirauté s’ouvrent alors deux « perspectives », comme un compas, et une ville garnison émerge, une Venise du Nord autour son arsenal qui enserre les courbes du fleuve, le prive de ses plaines inondables naturelles et le rend indomptable en cas de crue. Bien conscient de ces dangers, Pierre le Grand décide malgré tout, ou plutôt pour toutes ces raisons, dans un geste de défi à la nature et à la tradition, d’en faire sa capitale. Elle est baptisée en 1712, d’un nom qui enveloppe le tsar régnant d’une aura d’apôtre.  Mais Pierre a d’autres projets encore pour sa ville, qui dépassent de loin le renforcement de son propre pouvoir: en détrônant la trop archaïque et trop religieuse Moscou, elle doit ancrer son pays en Europe et devenir le coeur de la Russie moderne qui irriguera d’idées nouvelles et de réformes le reste de l’immense territoire. C’est donc la ville d’un pouvoir absolu, dont l’arbitraire s’est perpétué par la suite et se lit jusque dans les changements successifs de toponyme: Saint-Pétersbourg (1712-1914), Petrograd (1914-1924), Leningrad (1924-1991), Saint-Pétersbourg à nouveau depuis la disparition de l’URSS.

Dans l’oeuvre de Sebald elle n’est qu’un des exemples délirants de ces constructions modernes qui semblent porter dans leur plan-même l’idée de leur propre croissance infinie et de leur propre ruine. On trouvera dans les quarante première pages d’Austerlitz les développements les plus complets sur l’irrationalité qui présida à l’édification des places-fortes, gares, palais de justice et autres bibliothèques qui se sont multipliés depuis le dix-septième siècle sur le continent européen.

Austerlitz, p.23

« (…) il était possible de reconnaître que vers la fin du XVIIème siècle les différents systèmes avaient fini par se quintessencier pour donner naissance à un plan privilégié, une étoile à douze branches avec contrevallation, sorte de parangon déduit d’à partir de la section dorée, qui effectivement, ainsi qu’on s’en rendait compte aisément en voyant l’intrication extrême des ébauches et esquisses dressées dans le but de fortifier des sites tels que Coeverden, Neuf-Brisach ou Saarlouis, parlait à l’esprit du dernier des profanes, conquis par l’évidence de ce qui ne manquait pas d’apparaître à la fois comme l’emblème du pouvoir absolu et comme celui du génie des stratèges attachés à son service. Toutefois dans la pratique guerrière, les forteresses en étoile construites et sans cesse améliorées au cours du XVIIIème siècle n’avaient pas rempli leur fonction; car, enfermé comme on l’était dans ce schéma, on avait négligé que les places les plus fortes étaient par nature celles qui attirent aussi les armées ennemies les plus fortes (…) »

On imagine aussi ce qu’il aurait pu faire du chantier dantesque où périrent sans doute une centaine de milliers de semi-esclaves. Il se limite ici à l’évocation des souffrances infligées: les « corps mutilés, torturés à mort » des pauvres hères souvent déplacées de force et de loin pour construire et peupler la capitale. L’esquisse (une eau-forte) me fait penser à d’autres grands travaux de l’Europe moderne, dont Pierre Michon a fait récemment un brillant tableau en quelques touches :

« – depuis que le cardinal-duc avait fait lever, plus ou moins à coups de trique, plus ou moins à coup d’écus, des bataillons de Limousins pour construire au large de la Rochelle et autant dire alors en pleine mer de grands apparaux de guerre, des digues, des babels bien cimentées de ciment limousin, sang et boue, où lui, le cardinal-duc de Richelieu, debout sur les digues par-dessus les Limousins dans son habit de fer et de pourpre, pensait que tous les huguenots du monde viendraient se fracasser et mourir toujours, sortir de l’Histoire- »

(Les Onze, Verdier p. 35)

Le Cavalier de Bronze de Pouchkine raconte un autre malheur des temps, la grande inondation qui a frappé Saint-Pétersbourg en 1824. La catastrophe y apparaît comme une punition divine et une inévitable conséquence du despotisme hydraulique (1). La nature reprend ses droits pour un moment. Places, quais et rues redeviennent les estuaires, les îles, les rivières qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être. Seule la statue équestre de Pierre reste intacte, superbe, tandis que les victimes s’entassent, que les corps dérivent au long de la Neva une fois la tempête passée. Neuf ans après la catastrophe qu’il avait au départ sous-estimée, Pouchkine, dont le grand-père maternel était un prince africain au service du tsar, écrit un poème plein d’admiration amère, d’amour douloureux pour la ville et son bâtisseur.

Les deux textes font le procès de l’ordonnancement classique, d’une forme de rationalité instrumentale et de l’empire absolu qu’elle semble donner sur le monde. Le nombre d’or et l’obsession de symétrie ne peuvent que mener au chaos. La subversion de l’ordre apparent et le dévoilement des ombres de la raison pure imposent aux écrivains l’adoption d’un point de vue quelque peu halluciné, baroque, fantastique même, où le plan grandiose se renverse en tableau macabre, ce qu’illustre chez Sebald les pendus de la Perspective Nevski, chez Pouchkine le destin d’Eugène qui contemple le désastre juché sur la statue de Pierre-le-Grand, avant de sombrer dans la folie, poursuivi par le cavalier de bronze, et de rejoindre dans la mort sa bien-aimée Paracha.

Mais il ne faudrait pas lire uniquement ces textes comme des condamnations sans appel de la modernité occidentale. A la manière du poète russe dans son prologue, Sebald donne aussi à voir la face plus lumineuse de Saint-Pétersbourg. Comme en cette époque et en ces lieux-là le temps s’étirait d’une manière inconnue de nos jours, Steller y demeure en effet quatre années au cours desquelles il peut aussi échapper à l’agitation de la ville en attendant l’autorisation de rejoindre l’expédition de Béring. On le voit se promener dans les jardins botaniques de l’Hospice de la marine (p.40) où la contemplation de l’infinie diversité du vivant procure un apaisement précaire et précieux. Il obtient un poste à l’Académie des sciences, y fait la connaissance d’un savant aux nerfs malades, Messerschmidt, et, par son intermédiaire, de celle qui deviendra sa femme et demeurera sans nom, une fille de boulanger qui refuse finalement de le suivre dans sa quête angoissante.

Enfin il y a une autre rencontre, pleine d’augures, celle du patriarche Théophon. Peu avant de mourir, ce dernier lui livre le secret de la tendance frénétique à créer et accumuler que le naturaliste observe chaque jour chez les plantes, les animaux et les hommes, dans les jardins ou au bord de la Neva, et sous laquelle il devine qu’un vide se creuse sans fin.

D’Après Nature, p.41

« Mais tout, dit Théophon,
tout, mon fils, se mue en vieillesse,
la vie devient moindre,
tout diminue,
la prolifération
des espèces n’est qu’une
illusion, et personne
ne sait où cela mène. »

Puis, en 1736, a lieu le grand départ pour rejoindre Béring à Petropavlovsk, l’autre bout du monde, contrepoint dégradé, provincial et boueux de Saint-Pétersbourg.

Note:
(1) La thèse de Karl Wittfogel sur le despotisme oriental (1957) met en rapport la démesure des projets hydrauliques avec degré de tyrannie exercée par les régimes politiques qui ont dominé une bonne partie de l’Asie depuis des siècles. J’en ai trouvé la référence dans un beau livre étrange: Les ingénieurs de l’âme, de Paul Westermans, Christian Bourgois.
(Images: Projet de Jean-Baptiste Leblond (1679-1719) venu de France à la demande de Pierre 1er, 1717. Il ne fut pas exécuté mais Leblond put commencer les travaux du « Versailles russe », Peterhof; Pierre le Grand interroge le tsarévitch à Peterhof, Nicolas Gué, 1871; Carte du delta de la Neva, vers 1705. On distingue la Forteresse Pierre-et-Paul entre la petite île du Lièvre et l’ïle Pietrogradski; Plan de la forteresse Pierre-et-Paul; Plan de Saarlouis, dix-huitième siècle; La grande inondation de 1824, gravure anonyme d’époque; Le Jardin des plantes de Paris, gravure de Daubigny, 1842.)

PS: Un grand merci à ma haute(?)-commissaire spéciale déléguée à la littérature russe, qui se reconnaîtra.


Dictionnaire des lieux sebaldiens (16): Petropavlovsk

18 février 2010

W.G. Sebald, D’Après nature, p.45

« Le 20 mars de l’année 1741,
Steller entra dans la longue bâtisse en rondins
du siège du commandement de Petropavlovsk
sur la côte est de la presqu’île du Kamtchatka.
Dans un réduit sans fenêtre ne mesurant
pas plus de six pieds dur six,
tout au fond
du grand espace intérieur
qu’aucune cloison ne subdivise
il trouve Bering, le capitaine-commandant,
assis à une table de planches clouées
entièrement couverte de cartes
terrestres et marines pleines de zones blanches,
sa tête de cinquante-neuf ans
appuyée dans la paume
de sa main droite
tatouée d’une paire d’ailes,
un compas de réduction dans la gauche,
immobile
sous la lumière
d’une lampe filante. »

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau et Sibylle Muller)

Thomas Bernhard, Corrections, p.12-13:

« (…); bien que dans la maison Höller d’autres locaux se fussent proposés à mon but, je devais emménager très consciemment dans la fameuse mansarde Höller, qui avait exactement quatre mètres sur cinq, mansarde que Roithamer avait toujours aimée et qui avant tout dans les derniers temps de sa vie, lui avait paru idéale pour ses buts, pour combien de temps, peu importait à Höller; je devais emménager dans cette fameuse mansarde de la maison bâtie exactement dans la partie resserrée de l’Aurach, contre toutes les règles de la raison et de l’art de construire par l’homme obstiné qu’était Höller comme pour servir les buts de Roithamer, maison où Roithamer, qui avait vécu seize ans en Angleterre avec moi, avait séjourné dans les dernières années d’une façon presque ininterrompue et, déjà auparavant, avant tout pendant le temps où il avait construit le Cône pour sa soeur dans la forêt de Kobernauss, il y avait toujours au moins passé la nuit (…) »

(L’Imaginaire Gallimard, traduction Albert Kohn)

(Reprise du voyage dans l’orient sebaldien, ouvert il y a quelques semaines par une entrée sur la Mer de Béring)

Au moment où, au terme d’une longue traversée de la Sibérie, Georg Wilhelm Steller rejoint enfin l’expédition de Vitus Béring, Petropavlovsk (Pierre-et-Paul) n’existe que depuis quelques mois. C’est en effet le 6 octobre 1740 (17 octobre selon le calendrier grégorien) que fut fondé et baptisé le port donnant sur la baie d’Avatcha. La ville reçut le nom des deux navires Saint-Pierre et Saint-Paul qui transportaient les hommes de Béring et avaient accosté le même jour en ce lieu jusqu’alors uniquement occupé par deux villages itelmènes.

A l’extrême opposé de Saint-Pétersbourg (158° est), et selon un plan beaucoup moins méthodique et moins grandiose, beaucoup plus utilitaire, Petropavlovsk fut donc construite comme une fenêtre sur l’Orient, le point de départ de la deuxième expédition en Mer de Béring, dont l’objectif ultime était la reconnaissance et l’appropriation de l’Alaska. Les bateaux appareillèrent le 6 juin 1741 pour ce qui fut le dernier voyage en mer de l’explorateur danois.

La ville grandit par la suite, et fut le témoin de bien d’autres départs. En 1787, c’est Lapérouse qui embarque ses hommes sur La Boussole et l’Astrolabe pour ses ultimes découvertes, avant de disparaitre quelque part dans le Pacifique sud. Un monument lui rend hommage au centre de la ville. Aux dix-neuvième et vingtième siècles elle fut la base arrière de la russification et de la soviétisation forcées qui décimèrent les populations et les cultures autochtones. Pendant la guerre froide l’armée rouge y installa une base de sous-marins nucléaires et le port fut interdit aux étrangers ainsi qu’aux citoyens des autres républiques soviétiques pour des raisons stratégiques, comme toute la presqu’île du Kamtchatka. La région a été ouverte après la chute de l’URSS mais Petropavlosk-Kamtchatski (son nom actuel, j’ignore s’il s’agit d’une concession symbolique accordée par les Russes aux minorités) porte encore des traces bien visibles de son passé qui défigurent le paysage grandiose dominé par les deux volcans Koriak et Avacha.

L’extrait cité de D’Après Nature se trouve dans la deuxième partie du « poème élémentaire » (« … Et que j’aille tout au bout de la mer »). Sebald nous dit peu de choses sur ce qui ne devait être alors qu’un simple regroupement de cabanes massées autour d’un ou deux quais de fortune, émergeant bon gré mal gré de la boue et de la neige, au pied d’une des sept collines qui n’ont pu manquer d’exciter l’imagination des contemporains.

Opérant par grossissement, il ne donne à voir qu’une « longue bâtisse » et à l’intérieur de celle-ci une étrange pièce nichée en son centre, comme emboîtée, un « réduit sans fenêtre » dans lequel Béring s’est enfermé au milieu des cartes, comme l’Aldo de Julien Gracq surveillant le rivage des Syrtes de la chambre des cartes de l’Amirauté.

Le portrait s’inscrit dans une longue tradition artistique de mise en scène du savoir, dont on peut repérer les traces dès le moyen âge.

La découverte y est peinte comme un effort, une souffrance, une ascèse qui suppose la fuite, l’éloignement du monde pour mieux le connaître.

L’entreprise peut être couronnée de succès, et elle a son versant lumineux, mais plus nombreux sont les grands artistes et les grands penseurs à souligner la malédiction qui s’attache à celui qui, en éclairant les recoins obscurs des cartes ou de la connaissance, s’aperçoit qu’il n’a fait que repousser la difficulté un peu plus loin, ouvert un abîme de possibles, corrompu à jamais le lieu auparavant vierge: un fil qui relie Pascal à Lévi-Strauss. Holbein aussi:

L’image du commandant, le compas dans une main, le visage dans l’autre, le motif des ailes tatouées, tout cela rappelle cependant de manière encore évidente la paternité de Dürer, le modèle de sa Mélancolie.

La petite pièce sombre dans laquelle se trouve Béring fait aussi penser à une autre obsession de Sebald, qui touche à la proportion des bâtiments, la recherche de la construction idéale. Au début d’Austerlitz, et en conclusion d’une saisissante histoire de la démesure architecturale de l’époque moderne, le personnage éponyme en vient à faire l’éloge du bâtiment de petite taille, seul capable de procurer l’apaisement.

Austerlitz, p.27:

« Il nous faudrait, dit-il encore, établir un catalogue de nos constructions par ordre de taille et l’on comprendrait aussitôt que ce sont les bâtiments de l’architecture domestique classés en dessous des dimensions normales – la cabane dans le champ, l’ermitage, la maisonnette de l’éclusier, le belvédère, le pavillon des enfants au fond du jardin – qui peuvent éventuellement nous procurer un semblant de paix (…) »

N’est-ce pas ce que Vitus Béring recherche? Quel échec pourtant, car rien de tel qu’une calme félicité ne règne dans la petite chambre des cartes de la commanderie de Petropavlovsk; pas de fenêtre sur le monde, rien que des cartes, de l’obscurité, et une mission maudite. Étrange attitude de celui qui se retranche dans le noir avant de partir pour le grand large. Échapper au désir de domination de l’Occident et à la vacuité de l’existence en poussant plus à l’est ou en s’enfermant dans une cellule, il ne saurait de toute manière en être question. Béring le sait déjà, Steller le découvre, et les deux explorateurs m’ont encore remis en mémoire un autre personnage, fictif celui-là: le savant Roithamer qui, dans le roman de Thomas Bernhard Corrections, s’établit dans la petite mansarde de son ami Höller en vue de construire, en plein milieu de la forêt, l’édifice parfait – ce « Cône » à côté duquel il finit par se pendre.

(Oeuvres: Albrecht Dürer, la Mélancolie, 1514; Antonello da Messina, Saint Jérôme dans son cabinet d’étude, 1475; Saint Matthieu, enluminure d’un Evangile, probablement peint à Aix-la-Chapelle vers 800; Saint Matthieu, enluminure d’un Evangile, probablement peint à Reims vers 830 (le rapprochement est suggéré par Gombrich, Histoire de l’art p.120); Vermeer, le Géographe, 1669; Hans Holbein, Les Ambassadeurs, 1533; Edward Hopper, Lighthouse hill, 1927)
On trouve une belle présentation de Petropavlovsk par Anne-Victorine Charrin, dans le numéro H-S de la revue Autrement, Les Sibériens, octobre 1994.

Les débuts dans la vie (2): Flaubert

12 février 2010

Gustave Flaubert à Ernest Chevalier. Rouen, le 23 juillet 1839:

«Quant à écrire, j’y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on (ne) verra mon nom imprimé. Je n’en ai plus la force, je ne m’en sens plus capable, cela est malheureusement ou heureusement vrai. Je me serais rendu malheureux, j’aurais chagriné tous ceux qui m’entourent, en voulant monter si haut, je me serais déchiré les pieds aux cailloux de la route. Il me reste encore les grands chemins, les voies toutes faites, les habits à vendre, les places, mille trous qu’on bouche avec des imbéciles. Je serai donc bouche-trou dans la société, j’y remplirai ma place. Je serai un homme honnête, rangé et tout le reste si tu veux, je serai comme un autre, comme il faut, comme tous, comme tous, un avocat, un médecin, un sous-préfet, un notaire, un avoué, un juge tel quel, une stupidité comme toutes les stupidités, un homme du monde ou de cabinet ce qui est encore plus bête. Car il faudra bien être quelque chose de tout cela et il n’y a pas de milieu. Et bien j’ai choisi, je suis décidé, j’irai faire mon droit ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai 3 ans à Paris à gagner des véroles et ensuite? – je ne désire qu’une chose, c’est d’aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruine au bord de la mer. »

(Correspondance, T1, Pléiade, p.49-50)

J’entame la Correspondance de Flaubert, le genre de lecture au long cours qui déteint en profondeur sur les jours et les lieux. Pierre Bergounioux a bien dit cela en se retournant un jour sur les sept volumes et les milliers de pages des Mémoires de Saint-Simon qui apparaissent, disparaissent, réapparaissent comme de petites bouées au fil de l’eau, balisant les années 1994, 1995, 1996 de son Carnet de notes:

« Samedi 16.3.1996

Dans Saint-Simon jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Je ne suis plus qu’à cent pages de la fin de ses mémoires. C’est encore une de ces prodigieuses lectures comme on n’en fait pas vingt dans une vie, qui s’achève, un de ces grands voyages dans le papier imprimé. Avant lui il y a eu Marx, Buffon, Freud, l’Histoire de la langue française de Bruneau et Brunot, celle de la technique, aux PUF, Rousseau, Dostoïevski et Tolstoï, Proust et Faulkner… Des mois durant, occupé d’un grand livre, d’une seule vaste et renversante pensée. »

(Carnet de notes 1991-2000, Verdier, p.688)

J’ai un guide dans mon « grand voyage », Pierre-Marc de Biasi, dont a été publié dernièrement un Gustave Flaubert, Une manière spéciale de vivre (1). Texte fluide, cavalier, de celui qui sait tout sur l’animal, et peut se permettre de jouer un peu avec la chronologie, commencer par un entretien avec Pierre Dumayet, et retarder le récit de vie linéaire par des considérations sur le « dada » de l’écriture. D’où il ressort justement, avant d’entrer dans la succession des années, que la vie – on dirait presque la « vraie vie » – bat au rythme de la main droite qui noircit la page, ce qui permet de faire émerger, entre la voix impersonnelle des romans et l’homme anecdotique du quotidien (« les guenilles » disait-il), la figure de Flaubert écrivain, écrivant, « homme-plume ».

Dans ce premier volume (janvier 1830-avril 1851), je guette évidemment la naissance de l’auteur, les débuts de cette « vraie vie ». Le genre de chose qu’il est illusoire de vouloir dater, autant décrire la poussée d’un brin d’herbe (l’image est de Pasternak(2)). C’est l’avantage de la correspondance: elle est irrégulière, du temps passe entre les allers-retours de la malle-poste. Elle donne à voir des « états » successif et permet de faire des mesures (!) approximatives.

Voici la toute première lettre. Flaubert vient d’avoir 8 ans ans, il écrit à sa grand-mère pour l’année nouvelle:

Rouen, 1er janvier 1830:

« Ma chère Maman

je te souhaite une bonne année. Comment vous portez-vous tous. Tu feras mes compliments à mon oncle à ma tante à ma cousine à félicité à eugène mathieu poupou charonnat. Je vous souhaite une bonne année à vous tous.

Ton petit fils »

(p.3)

Curieusement, Pierre-Marc de Biasi n’y fait pas référence dans son essai. Selon lui, la « première lettre que l’on connaisse de Flaubert » (p.48) présente les voeux de l’année suivante, à son grand ami d’enfance Ernest Chevalier. Erreur, oubli, omission? En flaubertien amateur, et plutôt que de jouer au touriste pointilleux qui aime à mettre son guide dans l’embarras, je préfère penser qu’il s’agit d’un choix conscient et, à la lire, parfaitement justifié:

Rouen, le 1er janvier 1831:

« Cher ami,

Tu as raison de dire que le jour de l’an est bête. Mon ami on vient de renvoyer le brave des braves La Fayette aux cheveux blancs la liberté des 2 mondes. Ami je t’en veirait de mes discours politiques et constitutionnel libéraux. (…) Je t’en veirait aussi de mes comédie. Si tu veux nous associers pour écrire moi, j’écrirait des comédie et toi tu écriras tes rèves, et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours de bêtises je les écrirait. »

(p.4, orthographe originale respectée, l’éditeur Jean Bruneau s’en explique longuement dans sa préface)

Nous avons tous écrit à Maman, à Mamie ou à Papi, pour leur souhaiter ceci ou cela, et le jeune Gustave, dans la première lettre de l’édition pléiade, ne fait pas mieux que nous, alors que Flaubert-l’écrivain est déjà tout entier dans la première phrase de la seconde, que retient de Biasi: « le jour de l’an est bête ».

L’extrait que je cite en exergue date quant à lui de 1839. Flaubert est déjà en position, mais contrarié, pessimiste. C’est un cauchemar d’adolescent et d’artiste: il se voit en « homme assis », la hantise de l’avant-garde dix-neuvième (Rimbaud, Nietzsche). Il dit : « je serai comme un autre ». Mais qui d’autre écrit ainsi?

Les choses deviennent plus nette après son bac (1840) et une année sabbatique peu productive, pas totalement perdue (1840-1841). Les très grandes vacances sont terminées et Flaubert écrit la lettre qui suit comme un défi et un appel au secours à Gourgaud-Dugazon, son ancien professeur de littérature, aussi brillant que chahuté. Pierre-Marc de Biasi lui donne a raison une place de choix dans son essai, car le pied est mis à l’étrier:

Rouen, le 22 janvier 1842:

« Je suis arrivé à un moment décisif: il faut reculer ou avancer, tout est là pour moi. C’est une question de vie ou de mort. Quand j’aurai pris mon parti, rien ne m’arrêtera, dussé-je être sifflé et conspué par tout le monde. Vous connaissez mon entêtement et mon stoïcisme pour en être convaincu. Je me ferai recevoir avocat, mais j’ai peine à croire que je plaide jamais pour un mur mitoyen ou pour quelque malheureux père de famille frustré par un riche ambitieux. Quand on me parle du barreau en me disant: ce gaillard plaidera bien parce que j’ai les épaules larges et la voix vibrante, je vous avoue que je me révolte intérieurement et que je ne me sens pas fait pour toute cette vie matérielle et triviale. Chaque jour au contraire j’admire de plus en plus les poètes, je découvre en eux mille choses que je n’avais pas aperçues autrefois. J’y saisis des rapports et des antithèses dont la précision m’étonne, etc. Voici donc ce que j’ai résolu. J’ai dans la tête trois romans, trois contes de genre tout différents et demandant une manière toute particulière d’être écrits. C’est assez pour pouvoir me prouver à moi-même si j’ai du talent, oui ou non.

J’y mettrai tout ce que je puis y mettre de style, de passion, d’esprit, et après nous verrons.

Au mois d’avril je compte vous montrer quelque chose. C’est cette ratatouille sentimentale et amoureuse dont je vous ai parlé. L’action y est nulle. Je ne saurais vous en donner une analyse, puisque ce ne sont qu’analyses et dissections psychologiques. C’est peut-être très beau; mais j’ai peur que ce ne soit très faux et passablement prétentieux et guindé. »

(p.94)

En ligne de mire, « trois romans, trois contes », la « ratatouille sentimentale » qu’annonce la lettre: Novembre, fragments de style quelconque d’abord, très vite (terminé en octobre de la même année), puis un conte oriental, les Sept fils du derviche, finalement inachevé; enfin, quarante ans avant sa publication posthume, les premières « sottises » qui nourriront le projet Bouvard et Pécuchet. Et pendant qu’en quelques lignes se dessine le programme de toute l’œuvre à venir, l’écrivain, lui, est déjà né.

Notes:

(1) Pierre-Marc de Biasi, Gustave Flaubert, une manière spéciale de vivre, Grasset, 2009. J’ai un autre guide, Paul Edel qui sur son blog a régulièrement cité des extraits de la Correspondance, toujours bien choisis. Son blog, Près, loin, vient juste de fermer, c’était l’un de mes préférés. On peut encore consulter les anciens articles.

(2) Je tire (je tords?) vers le récit de vie une sentence destinée à la manière dont se fait (et non s’écrit) l’histoire. La phrase exacte de Pasternak, mise en exergue de l’Herbe par Claude Simon est celle-ci : « Personne ne fait l’histoire, on ne la voit pas, pas plus qu’on ne voit l’herbe pousser ». Didier Alexandre, dans un article sur le roman d’Hédi Kaddour, Waltenberg, me l’a remise en mémoire récemment (« L’Art de ne pas raconter l’histoire », dans les excellentes Etudes sur Waltenberg, p.36, éditions L’Act Mem)

Images: Honoré Daumier, Planche N°3 de la série La Comédie humaine, parue dans le Charivari, 1843; Flaubert adolescent; Daumier, série Les bons bourgeois, Une position difficile, sous-titrée « Recherche infructueuse de la planète Leverrier », 1847; Daumier, série Les Gens de justice,  sous-titrée « Un avocat qui évidemment est rempli de la conviction la plus intime… que son client le paiera bien », 1845.


Les débuts dans la vie (pour Martin)

1 février 2010

Martin Amis, Expérience, son autobiographie. A propos d’un des livres de son père:

« Un passage de I like it Here (1958), le troisième roman de Kingsley, et le plus réaliste de tous:

 » Papa?
– Oui?
– Il est gros comment le bateau qu’on va prendre pour aller au Portugal?
– Aucune idée. Assez gros, sans doute.
– Aussi gros qu’une baleine?
– Quoi? Oh oui! Sans problème.
– Aussi gros que la baleine bleue?
– Oui, bien sûr, aussi gros que n’importe quelle baleine.
– Plus gros?
– Oui, beaucoup plus gros.
– Plus gros comment?
– Aucune importance, mais plus gros. Ça c’est sûr. »

Après un temps d’arrêt la conversation reprend.

… »Papa?
– Oui?
– Si deux tigres sautaient sur une baleine bleue, est-ce qu’ils la tueraient?
– Mais ça tu comprends, c’est pas possible. Si la baleine était dans la mer, les deux tigres se noieraient tout de suite, et si la baleine était…
– Mais en admettant quand même qu’ils sautent sur la baleine?
– … Bon Dieu! Oui, j’imagine qu’ils finiraient par la tuer, mais ça leur prendrait beaucoup de temps.
– Et un seul tigre, il lui faudrait combien de temps?
– encore plus. Allez, ça suffit, tes questions de baleines et de tigres.
– Papa?
– Qu’est-ce qu’il y a encore David?
– Si deux serpents de mer… » »
(Gallimard, p.15)

Puisque ce blog me sert parfois de journal, aujourd’hui je note ceci, et il me servira aussi de faire-part:

Mon fils Martin est né ce matin. Une nouvelle fois les nuits et les jours vont s’emmêler, s’allonger, se raccourcir, le temps va se remplir encore davantage.

Il a déjà un frère aussi solide et bienveillant que Philip, j’espère juste qu’il aura de meilleures dents, et moins obsédantes, que celles de Martin Amis (elles sont un des leitmotivs de son autobiographie, running gag et augure sombre). Tout va bien de ce côté là, pour l’instant.

Le cliché des deux frères, qu’on retrouve dans l’édition « blanche » d’Expérience, m’en rappelle un autre de Jacob Riis, le grand photographe des taudis new-yorkais et de leurs habitants (les enfants en particulier) à la fin du dix-neuvième siècle. Ses images montrent la misère comme aucune autre à l’époque, mais il y a aussi des éclairs de bonheurs:

J’ai la photo sous les yeux, c’est la couverture de mon édition d’un superbe récit d’enfance dans la grande ville: le premier volume de l’autobiographie romancée d’Henry Roth, A la merci d’un courant violent (Une étoile brille sur Mount Morris Park).

A bientôt. Ralentissements (pause?) à prévoir.

(Photo: Martin Amis sur le dos de son frère Philip, Portugal, 1955 (publiée dans Expérience, 2003); Jacob Riis, Children in a playground, 1892)