Le mardi 20 octobre 1942

21 juin 2011

Dans la guerre (29)

Bertolt Brecht, Los Angeles

Ce que je fais volontiers, c’est l’arrosage du jardin. Étrange comme la conscience politique influe sur toutes ces opérations quotidiennes. D’où vient autrement la crainte qu’un morceau de gazon puisse être oublié, que la petite plante là-bas puisse ne rien recevoir ou recevoir moins, que le vieil arbre là-bas puisse être négligé tant il a  l’air robuste. Et mauvaise herbe ou pas, ce qui est verdure a besoin d’eau, et on découvre tant de verdure en terre à partir du moment où on se met à arroser.

Klaus Mann, New York

Mon agent me fait savoir que mes honoraires pour la conférence d’hier me seront adressés aussitôt que les dames de New Haven les auront envoyés: c’est probablement l’histoire de quelques jours seulement…

Mon nouvel ami au Chicago Sun, Mr. Spectorsky, est enthousiasmé par mes critiques de Virginia Woolf et de Maurois; mais ils ne paient qu’à la parution: c’est une question de quelques semaines seulement.

Tomski a le sentiment que la moindre demande d’argent de ma part pourrait détruire notre amitié. Christopher commence lui-même à manquer d’argent. La maison d’édition L.B. Fisher doit rester fidèle à sa politique financière extrêmement prudente – et je ne sais ni comment survivre à aujourd’hui, ni comment exister demain.

Ernst Jünger, Suresnes

Violentes crises pendant la nuit: la frousse. S’y ajoutent les ruminations: de Charlemagne à Charles Quint, de la Réforme aux troubles qui ont suivi la Première Guerre mondiale.

Pêchant au bord de la mer, je prenais une grande tortue qui, après que je l’eus tirée à terre, m’échappa et s’enfonça dans le sol. En la poursuivant, non seulement je me blessai avec l’hameçon, mais une sorte de répugnante vermine marine jaillit de la bête et grouilla sur moi avec ses innombrables pattes. C’était la première fois qu’une tortue m’apparaissait en rêve, et ce fut d’une façon très significative.

A midi, on me laissa sortir, et l’on nota dans mon livret individuel: « Catarrhe anacide de l’estomac. » La Doctoresse, qui semblait avoir redouté quelque chose de plus grave, se réjouit de ce diagnostic, et elle s’entretint une fois encore avec le médecin-chef dont elle avait fait la connaissance à la clinique Bergmann. Puis Rehm vint me chercher. J’allai avec lui en voiture au Majestic pour y faire mes préparatifs de départ.


Le dimanche 22 février 1942

23 février 2011

Dans la guerre (24)

Ernst Jünger, Paris


Après-midi, chez Claus Valentiner, quai Voltaire. J’y ai également rencontré Nebel, l’ « outcast of the islands » qui, demain, comme au temps des Césars romains, part pour l’une des îles. Puis, chez Wiemer, qui fait ses adieux. Là, Madeleine Boudot, la secrétaire de Gallimard, m’a remis les placards de la traduction des Falaises de marbre par Henri Thomas.

Au Raphaël, j’ai été tiré du sommeil par un nouvel accès de tristesse. Cela vient comme la pluie ou la neige. J’ai eu la nette conscience de l’énorme distance qui nous sépare les uns des autres, et que l’on peut précisément mesurer dans nos rapports avec les personnes qui nous sont les plus proches et les plus chères. Nous sommes, comme les étoiles, séparés par des espaces infinis. Mais il n’en sera pas de même après la mort. Ce que la mort a de beau, c’est qu’avec la lumière corporelle, elle abolit aussi ces distances. Nous serons au ciel.

Pensée, qui, alors, me fait du bien: peut-être Perpetua pense-t-elle précisément à toi.

Le combat de la vie, le fardeau de l’individualité. A l’opposé, l’indivis et ses tourbillons toujours plus profonds. Aux instants de l’étreinte, nous y plongeons, nous nous abîmons dans des zones où gîtent les racines de l’arbre de vie. Il y a aussi la volupté légère, fugitive, pareille au combustible qui flambe, et tout aussi volatile. Au-delà, au-dessus de tout, le mariage. « Vous serez une seule chair. » Son sacrement; le fardeau est désormais partagé. Enfin, la mort; elle abat les murailles de l’isolement individuel. Elle sera l’instant de la gratification suprême. Matthieu XXII, 30. C’est par-delà la mort, et là seulement, où le temps n’est plus, que nos véritables liens ont formé le noeud mystique. Il nous sera donné de voir, quand la lumière s’éteindra. (…)

Paul Léautaud, Paris


Ai-je noté que je suis sans gaz depuis près de quinze jours? J’ai informé la Compagnie. On m’a envoyé un inspecteur accompagné d’un ouvrier. Tout bien examiné, c’est la conduite souterraine qui est gelée. Les deux m’ont dit: « Vous pouvez vous apprêter à en avoir pour un bout de temps encore. D’ici que le dégel attaque cette profondeur… » Comme me disait ce matin mon voisin chez lequel je vais m’approvisionner en eau: « On s’en souviendra de l’hiver 1941-1942. » Je voudrais bien pouvoir m’en souvenir pendant une vingtaine d’années. (…)

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, la Communauté. – 8°C. A 15 heures: 0°C. A midi, enterrement de Maksymilian Schoenbach, avocat de district. J’ai fait un discours. J’ai écrit son éloge posthume.


Accélération (1): on n’arrête pas le progrès

22 septembre 2010

Hartmut Rosa, Accélération, p.297

Ce qui est frappant, dans un grand nombre d’enquêtes de psychologie sociale et de sociologie, c’est la contradiction éclatante entre un gain manifeste de souveraineté sur le temps dans la pratique quotidienne, et le sentiment simultané d’une perte d’autonomie et de contrôle de sa propre vie. Cette contradiction résulte d’une situation paradoxale : la vie du sujet doit être d’une par, à court, moyen, long terme, plus planifiée et activement menée qu’auparavant si l’on veut maintenir l’exigence d’autonomie, parce que l’orientation en fonction de biographies normales et de parcours de vie standardisés s’est érodée, et que la structure de contenus et la structure temporelle de la vie se sont ouvertes ; d’autre part, cette organisation à long terme est entravée, si ce n’est bloquée, par une dynamisation sociale croissante. Il devient donc « de plus en plus nécessaire de planifier et de décider d’avance l’implanifiable, l’imprévisible, l’indécidable. En d’autres termes : on peut de moins en moins, alors qu’on doit de plus en plus souvent, formuler maintenant le passé et le futur. » De cette quadrature du cercle, la seule issue semble celle du renoncement à l’autonomie, et l’évasion dans un nouveau ou un « second » fatalisme (…)

(La Découverte, traduction par Didier Renault)

Robert Musil, L’Homme sans qualités, p.188

Les hommes étaient semblables à des épis dans un champs, ils étaient plus violemment secoués qu’aujourd’hui par Dieu, la grêle, l’incendie, la peste et la guerre, mais c’était dans l’ensemble, municipalement, nationalement, c’était en tant que champ, et ce qui restait à l’épi isolé de mouvements personnels était quelque chose de clairement défini dont on pouvait aisément prendre la responsabilité. De nos jours au contraire, le centre de gravité de la responsabilité n’est plus en l’homme, mais dans les rapports des choses entre elles. »

(Points Seuil. Traduction de Philippe Jaccottet. Le passage est cité par Rosa, p.304, mais curieusement amputé, et mélangé à un texte d’Alain Ehrenberg)

Dans Accélération, une critique sociale du temps, Hartmut Rosa identifie les manifestations et les origines de la raréfaction du temps disponible, phénomène d’autant plus paradoxal que jamais les technologies nous permettant d’accomplir plus rapidement la plupart de nos tâches quotidiennes n’ont paru aussi puissantes et accessibles. Paradoxe apparent: l’ouvrage démontre que les trois formes de l’accélération (technique, du changement social, des rythmes de vie) se nourrissent l’une l’autre, forment un système clos, et que c’est ce système, lui-même en perpétuelle accélération, qui provoque la pénurie de temps et le sentiment d’être sans cesse débordé.

La thèse est cohérente, la démonstration limpide, malgré – ou à cause – des répétitions. Le philosophe/sociologue remplit le contrat du philosophe/sociologue : rendre plus clair ce que l’on perçoit de manière confuse, donner un sens à l’expérience.

On trouve cependant quelques bizarreries.

Ce genre de courbe (ici: « Croissance exponentielle résultant de l’accélération pour des processus constants ») dont il est assez difficile de dire si elle est juste ou fausse, tant son fondement empirique paraît incertain.

Ces cartes, empruntées à David Harvey, censées représenter le « rétrécissement de l’espace à travers l’accélération du transport ». Le plus épais des géographes les trouverait grossières, alors qu’une anamorphose ou des courbes isochrones auraient sans doute été plus parlantes. Elles auraient surtout permis de voir que l’accélération ne se fait pas sentir partout avec la même intensité.

(ci-dessous, par exemple, une carte (CNRS) montre qu’à l’horizon 2015 le « rétrécissement » de l’Europe grâce au réseau TGV sera pour le moins inégal)

Mais d’inégalités, il est peu question. Étrange pour un sociologue. Rosa pense que nous sommes tous, quelle que soit notre position sociale, embarqués sur le même bateau. Dommage, il y a quand même beaucoup de CSP+ sur son bateau : est-ce vraiment un souci devenu universel celui de gérer ses rendez-vous professionnels à la seconde près ? de découvrir sa boîte mail débordant de messages urgents après un week-end off en Forêt Noire ? Que faire ? : préparer un cours ? rédiger un article ? écrire un livre ?

Le multitasking n’est-il pas une préoccupation bourgeoise?

L’objection est balayée: les forces de l’accélération agissent « par-delà les frontières de classe », dit Rosa (page 210). Dont acte, mais ce n’est pas parce qu’un phénomène s’impose à tout le monde qu’il s’impose à tout le monde de la même manière. Comment l’accélération fait sentir ses effets différenciés selon qu’on est universitaire ou caissière, retraité ou actif, rural ou urbain, voilà un angle mort qu’il aurait été passionnant de scruter. Une autre fois, peut-être un autre auteur.

Il n’empêche, de nombreux chercheurs rivalisent depuis longtemps pour trouver le concept-clé de notre contemporain (société « des individus » (Elias), « du risque » (Beck),  « de la reconnaissance » (Honeth), « liquide » (Bauman)…). L’entrée par la variable « temps » à ceci de fructueux qu’en examinant l’actualité sociologique et historique d’une des deux dimensions fondamentales de l’expérience (avec l’espace), elle englobe tous ses concurrents sans pour autant les rendre obsolètes. Mettant à jour le travail de Reinhart Koselleck, qui avait formulé le passage à la modernité classique à travers le changement de régime d’historicité (mais Hartog est inconnu au bataillon), reprenant aussi, parfois pour les dépasser, les analyses de Marx, de Benjamin, d’Adorno et Horkheimer, Rosa montre comment l’accélération a franchi une nouvelle étape au cours du vingtième siècle et pourquoi, en faisant passer la modernité à un nouveau stade, elle met en péril son projet émancipateur.

Héritier de la théorie critique, l’ouvrage pointe une contradiction inhérente au projet des Lumières, la dialectique du progrès qui se retourne contre lui-même.

En ouvrant la fin de l’histoire humaine, qui ne se termine plus par une apocalypse commune, la modernité « classique » l’a aussi individualisée, et tracé la voie à sa catastrophique version « avancée ». Si l’on n’est plus pressé de trouver une place au paradis ou d’éviter l’enfer, il faut désormais réussir sa vie, suivre le rythme, ne rien manquer, comme un tennisman au filet, alors même que les possibilités offertes se multiplient bien plus vite que les moyens dont disposent les individus et les institutions démocratiques de les réaliser.

Le temps n’est plus à la mélancolie qui frappait les grands hommes affligés par l’idée que tout passe et trépasse,

mais à la neurasthénie, maladie de l’individu démocratique à qui il paraît vain d’agir quand tout est possible.

Cette « désynchronisation » (se tenir sur des « pentes qui s’éboulent ») est source de pathologies bien contemporaines : dépression, mise en cause des procédures et des acteurs démocratiques, atonie politique. Un « second fatalisme » chasse l’autre, dont on peut repérer les effets dans bien des comportements qui rappellent l’immobilité stupide de la victime face à son bourreau, le temps, lui-même pétrifié par l’imprévisibilité croissante.

Robert Musil, qui connut ce genre de crise peu avant ses cinquante ans, avait un mot pour cela :  « amorphisme » (1), la dissolution du sujet née de la terreur d’agir. Dans l’Homme sans qualité, Walter s’insurge contre la supposée instabilité de toute chose

Nous finissons par ne plus flotter que sur des rapports, des réactions, sur l’eau de vaisselle des réactions et des formules, sur quelque chose dont on se demande si c’est un objet, un processus, un fantôme de pensée, un Dieu-sait-quoi ?

et dessine à Clarisse un autre possible, moins frénétique.

ce dont nous avons tous besoin aujourd’hui avant tout, c’est de simplicité, de santé, de contact avec la terre et aussi, sans aucun doute, quoique tu puisses dire, d’un enfant, parce que ce sont les enfants qui vous donnent des racines. Tout ce qu’Ulo te raconte est inhumain. Je t’assure que moi, quand je rentre à la maison, j’ai vraiment, je possède vraiment le courage de prendre simplement le café avec toi, d’écouter les oiseaux, de faire une petite promenade, d’échanger quelques mots avec les voisins et de laisser tranquillement le jour s’éteindre : voilà ce qu’est la vie humaine !

(p.84)

Le personnage principal du roman, Ulrich, suit un chemin opposé. Il se laisse porter en toute conscience par le courant, absorber par le contexte, dépouiller de qualités qui, nolens volens, ne  seront jamais assez authentiques et personnelles à ses yeux. Il vaut mieux, dit-il, se déprendre avec joie (extase du parieur, quiétude du flâneur) d’un idéal de stabilité qui ne peut qu’être ruiné par la suite des évènements. « Solution » elle-même provisoire et incomplète, qui peut aussi se révéler désastreuse quand ce ne sont plus des individus conscients, mais des masses en transe qui se jettent à corps perdu dans l’événement. Musil sait ce qu’il en est. Il a fait la Grande Guerre, et garde en mémoire l’ivresse des foules aux premiers jours d’août 1914.

Écoutez l’enthousiasme du jeune Jünger, encore intact après les premiers assauts. Orages d’acier :

A droite, à gauche, des obus martelaient le sol meuble ; de lourds branchages s’abattaient. Au milieu du chemin, un cheval gisait mort, avec d’énormes blessures, ses entrailles fumantes auprès de lui. Parmi ces images sanglantes, il régnait une gaieté sauvage, inconnue.

(Pléiade, p.20, traduction par Henri Plard, révisée par Julien Hervier)

L’inachèvement de l’Homme sans qualités est une leçon, sinon un échec. L’homme moderne est toujours frustré de ses désirs d’autonomie. L’artiste inapte à enfermer la diversité mouvante de la vie moderne dans la totalité close d’une œuvre (2).

Rosa n’est pas beaucoup plus optimiste, puisqu’il estime que la plupart des tentatives de « décélération » sont soit de fausses sorties qui ne permettent que de mieux repartir (la sieste-minute, la séance de relaxation, la retraite au monastère pour cadre surmené), soit  si coûteuses qu’il devient tentant d’y renoncer (marginalité, maladie, mort).

Son livre se termine pourtant sur cette citation de Pierre Bourdieu:

Si elle est approfondie et conséquente, la sociologie ne se contente pas d’un simple constat que l’on pourrait qualifier de déterministe, de pessimiste ou de démoralisant. Et qui appelle cela déterministe devrait se rappeler qu’il fallait connaître la loi de la gravitation pour pouvoir construire les avions qui puissent justement la combattre efficacement.

Je crois (pure conjecture évidemment) que ni Bourdieu ni Musil n’auraient trouvé « la littérature » déplacée à côté (en écho) de « la sociologie ».

PS :
Il y a eu beaucoup de comptes-rendus de cet ouvrage. J’en signale deux, très clairs et plus complets que le mien: celui-ci, d’Elodie Wahl, paru sur l’excellent Liens-socio, et un autre d’Anselme Jappe, plus critique, disponible ici publié à l’origine par la Revue internationale des livres et des idées.
Je consacrerai pour ma part d’autres billets au livre, comme des percées dans ce massif, grâce à quelques confrontations littéraires.
Notes :
(1) Voir pour plus de détails le chapitre qui est consacré à cette question par Florence Vatan dans son Robert Musil et la question anthropologique, PUF, 2000. Elle cite le début du passage de Walter.
(2) Claudio Magris a consacré un recueil d’essai à cette crise de l’esprit, contemporaine de la dissolution de l’empire d’Autriche-Hongrie : L’Anneau de Clarisse, aux éditions l’Esprit des Péninsules.
Images: Duane Hanson, Supermarket Lady (1970); schémas et cartes tirés d’Accélération; Statue de cire de Lénine, photo de Sugimoto (1999);Hans Memling, le Jugement dernier (détail), 1467-1471; Statue de cire de Raphaël Nadal; Holbein, les Ambassadeurs (1533); Duane Hanson, Man on a bench (1997); La foule sur l’Odeonsplatz à Munich, le 2 août 1914. En médaillon: Hitler; Soldats de cire, Imperial War Museum de Londres; caissière et clientes de supermarché (auteur inconnu).

Le lundi 17 juin 1940

5 juillet 2010

Jean Guéhenno, Clermont-Ferrand


Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a même plus la voix d’un homme, mais parle comme une vieille femme, nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.

Je pense à toute la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré?

Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu’ils ne sont pas non plus faits pour la servitude.

Mihail Sebastian, Budapest


La France dépose les armes!

Pétain, qui a pris cette nuit la place de Reynaud, a annoncé aujourd’hui, à deux heures, qu’il allait tenter d’obtenir la cessation des hostilités. Il a demandé aux Allemands, par l’intermédiaire de l’Espagne, de lui signifier les conditions d’une capitulation. Hitler exige une capitulation sans conditions.

Il en va comme de la mort d’un être cher. On ne comprend pas, on n’y croit pas. La pensée s’arrête, le coeur ne sent plus rien.

A plusieurs reprises, j’ai eu les larmes aux yeux. Je voudrais pouvoir pleurer.

Ernst Jünger, Essômes


Ce matin j’ai fait sacrifier par Monsieur Albert quatre canards qui erraient dans le parc et je suis allé à bicyclette à Château-Thierry, pour y prendre les ordres du général Schellbach qui est cantonné au Couvent Bleu. A la recherche de cette maison, je traversai des quartiers désolés où des cadavres de chevaux barraient le chemin. Les deux côtés de la voie principale étaient bordés d’un enchevêtrement de voitures entrées en collision. On voit cela comme une grande mosaïque et l’on prend à peine garde aux détails qui s’y cachent en grand nombre comme dans une image-devinette. Tout en rédigeant un ordre pour un agent de liaison, je posai mon porte-cartes sur une voiture blindée dont il ne restait que le châssis. J’étais déjà reparti lorsque je réalisai que mon œil avait effleuré, cependant que j’écrivais, cette masse de ferrailles qui ressemblait à un gril tout brûlé par la flamme. Il ne manquait pas de viande sur cet effroyable gril. J’enregistre ainsi, presque automatiquement, des images qui, par un processus mystérieux, ne se précipitent à moi développées qu’après des minutes ou même des heures.

Je pris dans un camp voisin une centaine de prisonniers pour remettre le château et son parc en état. Ils se plaignirent d’avoir faim; je fis alors chercher du vin dans les caves et du ravitaillement dans les jardins et leur promis de leur donner à dîner avant de les renvoyer. Après que chacun d’entre eux eut bu un gobelet de vin, ils remirent tout en ordre, pareils aux génies d’Aladin. Cependant Monsieur Albert, de son côté, apprêtait les canards et les garnissait d’olives dont nous avions découvert une boîte à la cuisine.

L’après-midi, le château était complètement déblayé et nous espérions pouvoir nous mettre à table lorsque l’ordre de départ arriva. Nous devons nous rendre à Montmirail pour y assurer une mission analogue à celle que nous avons exécutée à Laon. Cela m’empêcha de tenir ma promesse aux prisonniers, parce qu’on commençait à peine à préparer leur soupe. Je leur fit au moins distribuer les parts de canard, ce qui était à la vérité un geste symbolique plutôt qu’un repas.

Adam Czerniakow, Varsovie


+ 20°C. Le matin, [réunion] au sujet de la protection sociale, à côté de la rue Tlomackie. Puis Kulski: 1) statut de l’impôt, 2) on expulsera les Juifs des immeubles de la Ville, 3) en dehors du pain, les rations seront les mêmes pour tous pendant un mois.

Réunion à la Communauté sur l’emprunt auprès de différents citoyens. Rentrées médiocres aujourd’hui: 7000 zlotys. Rap se plaint: seulement 62 ouv[riers] se sont présentés au Tiefbauamt [Bureau de la construction du métro] au lieu de 500. Haendel a remis l’oiseau empaillé. Hier, rumeurs que la France s’effondre. Paris est pris depuis quelques jours. Le drapeau allemand sur la tour Eiffel. Même chose à Versailles.

Le Quartier général, 17.VI.1940: « Le maréchal Pétain, président du gouvernement français nouvellement créé, a déclaré à la population française, dans une allocution diffusée à la radio, que la France était obligée de rendre les armes. Il a indiqué quelle démarche il a entreprise afin d’informer le gouvernement allemand de cette décision et de savoir sous quelles conditions l’Allemagne serait prête à accepter les demandes françaises. Le chancelier Hitler rencontrera le Premier ministre du Royaume d’Italie Benito Mussolini afin de discuter de la position des deux Etats » (supplément au Nowy Kurier Warszawski, lundi 17 juin 1940, à 20h30).


Le vendredi 10 mai 1940

18 juin 2010

Dans la guerre (12)

André Gide, Vence


Il y a quelque… romantisme à se désoler que les choses ne soient pas autrement qu’elles ne sont; c’est-à-dire qu’elles ne peuvent être. C’est sur le réel qu’il nous faut édifier notre sagesse, et non point sur l’imaginaire. Même la mort doit être admise par nous et nous devons de nous élever jusqu’à la comprendre; jusqu’à comprendre que l’émerveillante beauté de ce monde vient précisément que rien n’y dure et que sans cesse ceci doit céder place et matière pour permettre à cela, qui n’a pas encore été, de se produire; le même, mais renouvelé, rajeuni; le même, et pourtant imperceptiblement plus et dont se forme lentement le visage même de Dieu. En formation sans cesse et jamais achevé, depuis l’impensable gouffre du passé, jusqu’à l’impensable « consommation des siècles ».

rien de plus irritant, de plus absurde, que le

« Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel? »

lorsqu’il est dit sans ironie. C’est ça qui serait gai, d’avoir toujours en face de soi l’immuable! Empoté toi-même, à quelle saison de l’an t’en tiendrais-tu? Celle des boutons? ou des fleurs? ou des fruits?… A quel moment (et même de ta propre vie) oserais-tu dire: Nous y sommes! Ne bougeons plus!

Jean-Paul Sartre, Bouxwiller


Donc aujourd’hui, invasion de la Belgique et de la Hollande (…) L’impression produite est curieuse et bien différente de celle qui régnait lors de l’attaque de la Norvège: ce serait presque un soulagement. L’impression de toucher au réel – même sinistre – après huit mois de guerre « pourrie » (…)

Mihail Sebastian, Bucarest


Aujourd’hui, à l’aube, les Allemands ont occupé le Luxembourg, ont passé les frontières belge et hollandaise, ont bombardé l’aéroport de Bruxelles. A l’heure qu’il est, je n’ai pas d’autres nouvelles. Il se pourrait, cette fois-ci, que toute l’Europe s’embrase. Curieusement, les radios italiennes ne diffusent que des nouvelles anodines, des faits divers. je ne serais pas surpris si Mussolini frappait un grand coup en Méditerranée, pendant que les Alliés sont encore sous le choc.

Ernst Jünger, Friedrichstal


Rêvé cette nuit d’escadres aériennes qui survolaient la maison. Le matin, au stand de tir, j’appris que le ciel avait été en effet fort animé. Il s’agissait de transports en direction de la Hollande et de la Belgique. La guerre entre sans doute dans sa phase la plus critique, sans que sa durée puisse être évaluée dès à présent.

L’après-midi nous avons fait avec le colonel une longue promenade à cheval à travers de belles forêts, avec une halte le soir, à Graben, pour manger des asperges. Durant cette course, des officiers et des plantons nous rejoignirent à plusieurs reprises, à motocyclette, apportant des plis dont l’un annonçait la suspension des permissions. Nous sommes maintenant en état d’alerte.

C’est à regret que nous quittons Friedrichstal dont les habitants étaient devenus pour nous des amis. D’origine huguenote, ils ont du sang wallon, avec des noms comme Lacroix, Borel, Gorenflo – déformation de coeur-en-fleur. Ils nous ont apporté vers 1720 leur connaissance de la culture de tabac, et fournissent maintenant tout le pays de Bade en jeunes plantes dont on voit partout les massifs sous des châssis garnis de papier huilé. Ils tirent ainsi de leur terre un gain décuple. Il est vrai que cette culture demande beaucoup de soins et de peine, et, suivant un dicton de ce pays, les habitants de Friedrichstal ne se reposent qu’à genoux et ne mettent jamais leur tête au lit.

En revanche, ils sont riches, de naturel gai, toujours disposés au plaisir et pas regardant sur la dépense.

Klaus Mann, Princeton


… Le grondement des évènements décisifs en Europe recouvre tout. Presque impossible de se concentrer sur autre chose qui n’ait rien à voir avec la Hollande ou la Belgique, etc. – – Et nos amis restés là-bas! Friedrich à Londres. (J’ai reçu un télégramme désespéré de lui.) Mais aussi Landauer, etc. (Et Golo – à Zurich?)

Ebranlé et tendu à la fois, on suit la résistance en Hollande et en Belgique – – – Ce soir, on annonce la fin de la crise intérieure en Angleterre. Résignation tardive de Chamberlain. Sa personnalité douteuse gagne presque en grandeur lors de son discours d’adieux. Quelle carrière étrange! Quel peuple étrange! – – – En revanche, mon dégoût pour ces Allemands grandit encore de manière accablante.

… Gamelin annonce: « The most gigantic battle of all times may be immanent… » Pendant toute la journée, j’ai lu les journaux, écouté la radio et discuté.

Pourtant, ma « vie privée » continue. Hier, j’ai eu un gentil dîner avec Erika et Liesl (qui est ici parce que Bruno a terminé son ouvrage). – Auparavant, cocktail chez Erika avec Spivy, Tonio + Isa, Goslar, Tomski, etc. – Cette nuit, j’ai trainé longuement dans les cafés où je me suis saoulé; bain de vapeur. Toutes sortes de demi-affaires. Enfin un jeune soldat, bien fait, à la figure sériouse et sympathique. Reste la nuit. Bien gentillement.

Aujourd’hui, discussion avec Mr. Wallace du Reader’s Digest (grisonnant, sympathique, sévère et doux à la fois). Nous avons évoqué les possibilités d’une collaboration (documents européens). Dans cette perspective, je suis passé voir Miss Ulrich à la Library (Periodical department). – Bref déjeuner avec Ury. – ensuite, je suis allé avec Erika (après un bref désaccord que j’avais eu à nouveau avec elle) louer des – déguisements! Car nous avons décidé malgré tout de nous rendre à cet Allied Relief Ball – – – (cela n’apportant rien aux Alliés que l’on boycotte leur bal sous prétexte que l’on est effrayé par les atrocités allemandes).

Adam Czerniakow, Varsovie


+ 13°C. Le matin, la Communauté. Hier, un ouv[rier] j[uif] et u fonctionnaire ont terrorisé le caissier, 4 coups tirés, dont un sur l’immeuble d’en face. Le caissier a versé de l’argent. J’ai dit à Halber d’en informer les SS. Nous avons remis au procureur des fonctionnaires du Bataillon pour détournement. J’ai reçu aujourd’hui Skizze des Sperrgebietes Warschaw [esquisse de la zone close de Varsovie]. Qu’on le veuille ou non, c’est un ghetto. Un fourreur a chassé Typograf de son appartement. On lui a indiqué de déménager au 4è étage de cet immeuble. Les Allemands sont entrés aujourd’hui à l’aube en Hollande et en Belgique. Après-midi, chez le Rittmeister Schu. Il a déclaré qu’il ne voulait pas de Sklaventum [esclavage]. Il prendra 1300 [travailleurs] payés. Il a conseillé, à propos du [règlement] du passé à partir de mai, d’en discuter avec Unger.


Le jeudi 4 janvier 1940

20 mai 2010

Dans la guerre (10)

Robert Musil, Genève


Passé quelques jours à Zurich avant Noël. Vu plusieurs fois l’exposition Wotruba.

Le soir de Noël, passé ¾ h à la Pouponnière. On avait débarrassé le fond du réfectoire. Les infirmières en bleu et en blanc étaient assises par terre. Chacune son poupon sur les bras. Tout autour de la salle, sur des rayons, des paquets qu’on distribua. Un bel arbre. Un piano. Chants de Noël. Barbara von Borsinger en blanc. Avait dû lire quelque chose auparavant. Comme « civils », nous, un ou deux médecins de l’établissement, quelques couples de parents, des employés de l’économat. Harmonie singulière entre les vagissements discrets des enfants, les rires et la lumière des bougies. Impression dominante, outre l’exotisme : beaucoup de naturel en habit de fête, la fête d’une espèce particulière de famille. Armin Kesser m’a envoyé les Weltgeschichtlische Betrachtungen de Burckhardt.

Je dois de toute urgence retourner à Zurich. L’inquiétude du professeur Stadler quant à la bienveillante attention que j’ai sollicitée du Dr Briener a gagné Lejeune et les Wotruba.

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La situation politique sent les négociations de paix. Naufrage du cuirassé Graf von Spee. Abandon de la guerre des mies. Situation favorable dans les airs vu les plus grandes réserves des Alliés. Résistance de la Finlande.

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Je dois encore noter la vue de la fenêtre de la chambre à coucher. Une maison bleu-vert, plus haute que large, toit à cinq pans. Fenêtres hautes et étroites, disposées irrégulièrement sur la façade la plus étroite. Encadrée par quatre ou cinq pins vert-noir. Le ciel bleu-vert qu’il y a toujours le soir en avant du Jura. Une fois, le croissant de la lune sur la crête. Une autre fois, le matin. Le reste, maisons et arbustes, confus et secondaire. Le tout : comme une belle tête sur d’affreuses jambes. Un conte de fées sur une base très banale. Cause : sans doute les gradations de couleur et de lumière. Le détail banal, le tout indescriptiblement tout.

Thomas Mann, Princeton

Persistance du froid rigoureux. Le matin, ai travaillé au début des « Têtes interverties ». A midi, suis allé chercher le prince Löwenstein à la Junction. Promenade et lunch avec lui. Avons parlé de la Guild. Rejet des projets pour former un gouvernement.

Ernst Jünger, Hutte aux roseaux (près de Baden-Baden, sur la ligne Siegfried)


Rentré de ma permission à laquelle un télégramme mis fin après deux jours. Perpétua m’apporta la nouvelle dans mon ermitage où j’étais justement occupé à regarder une belle Sternocera de Djibouti. Je la retrouvai un peu plus tard, toute triste à la cuisine.

Comme lecture de chemin de fer, le livre de Brousson sur Anatole France. Page 16, la fameuse citation de La Bruyère: « Un peu plus de sucre dans les urines, et le libre penseur va à la messe. » En effet nous commençons à croire lorsque les choses vont plus mal pour nous. C’est alors que nous accueillons des odeurs, des couleurs, des sons, qui nous sont habituellement inaccessibles.

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin, la Communauté. Hier (des individus) à la recherche de diamants, pour la deuxième fois, au cimetière de Praga, ont battu nos employés. Rinde est arrivé au bureau avec un oeil qu’on lui a tuméfié rue Nalewki, ainsi que Wasserman, avec un nez cassé par la foule sur la place Teatraly, alors qu’il prenait la défense d’un Juif maltraité par cette même foule.

J’ai réglé la question de la subvention pour les orphelinats de la rue Wolska. j’ai engagé les gens les plus intelligents au bureau. J’ai transféré une certaine Mme Szperling de la comptabilité au Bataillon du travail. Les employés frémissent ici de peur, car ils craignent son mari, un vaurien que j’ai fait chasser de la Communauté (il trainait tout le temps dans les couloirs). J’ai ordonné d’apposer un écriteaux interdisant les intermédiaires lors des obsèques.


Le lundi 1er janvier 1940

10 mai 2010

Dans la guerre (9)

Paul Claudel


L’an quarante, la quatrième dizaine ! il fait froid ! déjeuner de famille. Visite de Chouchette.

Klaus Mann, New York


Nouvelle année, nouvelle aventure, nouvelle étape, nouvelles promesses, nouvelles jérémiades et nouveau pas vers la mort – que j’attends avec joie. Je me sens en effet plus libre, plus détaché, plus triste et plus prêt que jamais. On peut devenir toujours plus sceptique et toujours plus pieux en même temps ; toujours plus désespéré et toujours plus confiant. Ma peur et mon espoir diminuent… Une seule chose serait difficilement supportable, ce serait de savoir que tout cela risque de durer bien trop longtemps… (Mais ce n’est pas probable.) – Toute aigreur est adoucie par la belle perspective de la fin…

… je suis revenu de Princeton en voiture à cause de mes nombreux bagages. J’ai une nouvelle chambre, un petit appartement. Ce n’est pas mal du tout. Je donne vie à ma solitude en fixant des photographies aux murs et en écoutant de la musique à la radio et au phonographe.

Thomas Mann, Princeton


Me suis levé, comme j’en ai maintenant l’habitude, entre 8h et 8h30. Froid vif. Promenade dans l’allée avec le caniche. Petit déjeuner avec K.. Ensuite, ai écrit les premières lignes de la curiosité indienne et ai pris des notes judicieuses. – Brève promenade avec K. (…) – Dans le Times, remarquable article d’E.W. Meyer sur les perspectives et les buts de guerre. – Après le thé, ai apporté des corrections au Texte politique et ai par ailleurs travaillé à prendre des notes. Au dîner, sans serviteurs, les Kahler. Ensuite, à la bibliothèque, feu dans la cheminée. Avons parlé de Stifter. Avons parlé d’une certaine littérature de province aigrie en Allemagne. Le « signifiant » dans la littérature, venant de l’inconscient et du savoir artistique. – Froid terrible.

Simone de Beauvoir, Megève


Le résultat de cette belle journée et de cette longue veillée c’est que je suis assez crevée le lendemain. J’écris à S. en prenant mon petit déjeuner. Puis ski : Mt d’Arbois, le Tour, Rochebrune. Pas très bien. Je fais à peu près ce que je veux maintenant mais je ne sais pas vouloir comme dirait Gandillac. Et puis fatigue. Qu’est-ce que la fatigue ? Ce n’est pas une conscience du corps fatigué, c’est la manière même de prendre conscience et de se conduire. Mais ça pose encore le problème du rapport conscience-corps – on n’est pas fatigué physiquement, c’est faiblesse du cœur toujours, ainsi qu’un état du corps conditionné. Je suis méditative et molle. Regret de Sartre, et tout ça me fait vain sans lui. (…)

Bertolt Brecht


Il faut toujours considérer que le mouvement ouvrier est partie intégrante du capitalisme, déclarait hier A(ugust) Enderle avec son accent souabe. L’URSS est encore loin d’avoir atteint le niveau des forces productives à partir duquel direction par ex. ne signifie plus domination. L’industrialisation de l’agriculture est encore loin d’avoir atteint le niveau à partir duquel la paysannerie fusionne avec les travailleurs de l’industrie. Donc il existe encore des luttes de classe, qui engendrent un appareil d’Etat. La politique extérieure de l’URSS est certainement la politique extérieure d’un Etat où s’édifient des éléments de socialisme, ce n’est pas pour autant une politique extérieure socialiste. (…) Le pacte de Staline avec Hitler, dont il aura peut-être besoin militairement demain, affaiblit Hitler face à sa bourgeoisie, il affaiblit donc la puissance militaire du partenaire, car il ne renforce pas simultanément la position du prolétariat allemand face à sa bourgeoisie. Il y a là de graves fautes politiques, qu’on ne peut s’expliquer qu’à partir de la situation interne de la Russie.

Cesare Pavese, Turin


Pas fait grand-chose. Trois œuvres : Les deux saisons, Par chez nous et le Charretier.

Les deux récits sont une chose du passé : ils valent peut-être en ce que je me suis passé une envie et ai prouvé que je sais vouloir un style et le soutenir, et voilà tout. Le petit poème est peu de chose, mais il promet peut-être pour l’avenir. Je termine en espérant y revenir maintenant, rajeuni par beaucoup d’analyse et par la purgation de mes humeurs narratives.

Quant à mes pensées, je ne les ai plus beaucoup développées dans ces pages mais, en compensation, j’en ai recueilli diverses, mûres et riches et, plus que tout, je me suis entrainé à y vivre avec agilité. Je clos l’année 39 dans un état d’aspiration désormais sûr de soi, et de tension  semblable à celle du chat qui attend sa proie. J’ai intellectuellement l’agilité et la force contenue du chat.

Je n’ai plus déliré. J’ai vécu pour créer : cela est acquis. En compensation, j’ai beaucoup redouté la mort et senti l’horreur de mon corps qui peut me trahir. C’a été la première année de ma vie empreinte de dignité, parce que j’ai appliqué un programme.

Mihail Sebastian


A Radio-Zurich, un long divertissement pour orchestre de Mozart. Voyons-y un bon signe en ce début d’année.

Je travaille depuis sept heures du soir, il est maintenant minuit, et je n’ai réussi à écrire qu’une seule page. J’en suis toujours au chapitre XVIII, dont j’ai écrit six pages jusqu’ici. Il est vrai que le régiment m’empêche de travailler, mais il n’est pas moins vrai que, lorsque j’ai un jour libre et que m’assieds enfin à mon bureau, je n’ai pas la ténacité voulue pour rester penché sur le manuscrit, attentivement, sans rêvasser, sans digressions, sans ces pauses que je m’accorde trop facilement. Le plus ridicule, c’est que j’en suis réellement à la phase finale du livre et que trois ou quatre jours de travail sérieux me suffiraient pour conclure.

Mais, demain matin, je serai de nouveau au régiment.

Ernst Jünger, Kirchhorst


En permission à Kirchhorst. La mansarde porte déjà les marques de l’inhabité ; comme le génie du logis a tôt fait d’émigrer ! Hier, le soir de la Saint-Sylvestre, Martin von Katte nous a rendu visite. Il nous a raconté certains détails de la campagne de Pologne qui, en d’autres temps, m’auraient captivé, mais notre capacité d’enregistrement est limitée. En outre, de tout temps, les événements d’outre-Vistule, lorsque je les lisais ou qu’on m’en parlait, m’ont semblé de moindre importance historique, comme s’ils se déroulaient en des pays brumeux où les contours s’effacent. Par exemple, je n’ai jamais pu me représenter le palais d’Attila, à part son aspect chaotique.

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, la Communauté. A 13 heures réception chez Koniawa. Souvenirs de Dresde. Une délégation de réfugiés de Kalisz.


Le vendredi 29 septembre 1939

2 avril 2010

Dans la guerre (4)

Jean-Paul Sartre, Marmoutier (Bas-Rhin)

Le vétérinaire se saoule tous les soirs, il essaie d’embrasser toutes les femmes qu’il rencontre. Si elles résistent, il crie: « Attends voir, je vais te poteler le cul de force. » D’autre part, bagarre au mess des officiers. En conséquence de quoi des mesures sévères… vont être prises contre les soldats.

Un sergent trouve moyen de glisser son adresse au milieu d’une lettre qu’il écrit à sa femme. Celle-ci vient le retrouver dans un bled d’Alsace et couche clandestinement dans l’unique auberge. Mais elle est enceinte et fait une fausse-couche. Du sang partout, on est obligé de la ramener dans une ambulance militaire. Le capitaine dit au sergent: « Mais d’où savait-elle votre adresse? » « Je la lui avais donnée avant qu’il fût défendu de la communiquer. »

Pour être authentique-dans-cette-guerre, il faudrait me débarrasser de mon optimisme de défense. Je suis parti pour un an de guerre et les raisonnements n’y peuvent rien, je crois aussi stupidement à cette guerre d’un an que Keller à sa démobilisation pour la Noël. Aujourd’hui je profite des mauvaises nouvelles de Russie pour m’en délivrer. Ne croire ni en la brièveté de la guerre, ni même en la victoire de la France. Tant que j’y crois, je conserve, autour de moi, adhérant à moi, Castor, Wanda, B., mes écrits, ma vie. Si je n’y crois plus, tout s’écroule: un vide noir mais en échange je vis plus pleinement la guerre. Ma vie devient vraiment passée; la période 1918-1939 s’éloigne de moi, elle est morte. Mon présent est désagréable, l’avenir imprévisible, toutes mes possibilités sont supprimées. Ceci ne peut se raliser que dans et par l’angoisse. Si j’y parviens, cela ôte en même temps toute consistance à mon présent, il est désarmé, comme par la mort, puisque je suis précisément ici pour lutter contre cette rupture avec le passé. Seulement, à cet instant, je comprends et je sens la nature profonde de la guerre et de moi en guerre.

L’authenticité ne peut-être atteinte que dans le désespoir. Peut-être y a-t-il ensuite une sorte de joie clame et meurtrie, celle dot parlent Gide et Dostoïevsky. Cet étrange moment de bonheur que j’ai eu le 10 septembre dans le train de Saverne, quand l’aube grise se levait sur des militaires en casques, endormis dans le wagon. La Guerre est une invite à me perdre, à renoncer à moi totalement, même à mes écrits, à lâcher tout ce que je tenais si âprement, pour n’être plus qu’une conscience nue contemplant les diverses vies interrompues de moi, la guerre, l’après-guerre, l’avant-guerre, l’autre guerre, l’autre après-guerre, comme des séries d’expériences qui ne l’engagent pas.

Ernst Jünger, Blanckenburg (centre de l’Allemagne)

Dans les vallées du Harz, pour reconnaître l’itinéraire des unités motorisées qui vont revenir de Pologne. Dans un de ces fonds, sur le chemin de Hohegeiss à Rothehütte, une buse s’éleva du ruisseau, portant une couleuvre dans ses serres. Les détails de cette image éphémère, dans ce paisible vallon boisé, brillèrent à mes yeux avec une telle netteté – comme une miniature dans un mode immobile – que je vis scintiller le bord argenté des écailles sur le ventre d’airain sombre du serpent. En de telles images, l’eau, l’air et la terre vivent avec une fraîcheur exempte de douleur, comme aux anciens temps héroïques; l’aède les percevait directement, sans que le concept les brouillât.

Victor Klemperer, Dresde


L’épicier Vogel: « je ne crois pas que cela dure trois ans; soit les Anglais cèdent, soit ils sont anéantis. » Vox Populi communis opinio. Elle a finalement eu raison en ce qui concerne l’alliance avec les Russes et le partage de la Pologne, elle pourrait maintenant aussi avoir raison. Partout règne la confiance absolue et l’ivresse de la victoire. On dirait qu’ul n’y a même plus de guerre. A l’Ouest, il ne se passe rien. A l’Est, Modlin et Varsovie viennent de se rendre, déjà plus de 600 000 prinsonniers. A Moscou, Ribbentrop et Molotov négocient avec les Baltes et les Turcs. L’incroyable triomphe relègue au second plan tous les mécontentements intérieurs; l’Allemagne gouverne le monde – alors, qu’importent quelques petits défauts ici ou là.

Mais qui se joue de qui et qui va l’emporter sur l’autre? Hitler? Staline? – je suis en train de lire les premières pages du Tocqueville que Frau Schaps m’a offert en 1924. personne, pas même les têtes les plus illustres et les plus compétentes parmi nos contemporains, n’a la moindre idée des voies de la révolution. Chaque page du livre me bouleverse par ses analogies avec la situation présente. (C’est ma « lecture de black-out ». A six heures, il fait nuit, et en bas je ne peux pas écrire. Mais je vais bientôt être obligé de surmonter ce « Je ne peux pas ».)

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin pillage d’un dépôt, rue Barbara. Spectacle épouvantable. Magasin livré au pillage, puis les pillards eux-mêmes pillés. Je me suis proposé comme otage aux Allemands.

Inspecté les bureaux de la Communauté. Vu Bryl. Rencontré Mme Mayzel – sa maison a été détruite, il ne lui reste qu’une chemise. Le responsable du service des pompes funèbres écrasé sous les décombres. J’ai enterré des cadavres dans le petit square, du côté de Wegierkiewicz. Sur le chemin du retour – une réfugiée transporte ses affaires sur un petit cheval de bois. J(as)- un brancard – le mort s’est enfui du brancard.


Le mercredi 6 septembre 1939

17 mars 2010

Dans la guerre (2)

Virginia Woolf, Monk’s House, Rodmell, Sussex

Notre première alerte aérienne ce matin à huit heures et demie. Un bourdonnement qui petit à petit s’est insinué dans la maison alors que j’étais encore au lit. Me suis habillée et suis sortie sur la terrasse avec L. Le ciel était dégagé. Toutes les maisons étaient fermées. Petit déjeuner. Fin de l’alerte. Dans l’intervalle, un raid sur Southwark. Rien aux informations.

Les Hepworth sont venus lundi. Une visite aux allures de traversée en mer. Conversation forcée. Ennui. Les choses ont perdu tout leur sens. Il est pratiquement inutile de lire les journaux. La BBC donne toutes les nouvelles la veille. Le vide. L’inefficacité. Autant que je consigne ceci. J’ai l’intention d’obliger mon cerveau à travailler de force sur Roger. Mais, grand Dieu, voilà bien la pire expérience qu’il m’ait été donnée de vivre. Je note que la violence est bien la chose la plus inintéressante. (…)

Ernst Jünger, Blankenburg (Centre de l’Allemagne)

Après une brève permission, me voici à Blankenburg où je suis un stage. Toutes les guerres commencent par des périodes d’instruction. A Kirchhorst, où j’arrivai tard, je trouvai la petite communauté dans sa caverne de lumière. Au jardin les fruits mûrissent déjà. La vigne aussi réussit de façon surprenante pour cette contrée nordique et marécageuse, grâce il est vrai à la réverbération d’un mur de briques qui conserve chaque rayon de soleil ainsi qu’un capitonnage.

L’état d’esprit du permissionnaire tient du Paradise lost, parce que les conditions dans lesquelles nous vivions habituellement nous sont maintenant accordées par exception. Après une absence prolongée, la figure de celui qui rentre prend une allure fantomatique, une allure de revenant. La vie aime à combler les vides. Depuis l’époque d’Agamemnon, c’est le sujet de la tragédie dont le souffle nous effleure pour peu que nous revoyions un jardin que nous avons quitté. Les fleurs, les fruits fleurissent et mûrissent désormais sans nous.

Paul Claudel, Grenoble

Grenoble pour voir le préfet qui me reçoit aimablement. Toute la correspondance postale ou télégraphique arrêtée.

Adam Czerniakow, Varsovie


Pas dormi de minuit à 5 heures du matin.


Le vendredi 1er septembre 1939

12 mars 2010

Dans la guerre (1)

Klaus Mann, Los Angeles


Depuis hier soir, quand j’ai acheté sur le boulevard d’Hollywood le journal avec « WAR! » écrit en lettres géantes, jusqu’à maintenant (après l’audition du discours de Chamberlain à Londres) – les douze dernières heures semblent presque un rêve… A 1 heure du matin, j’ai écouté le discours d’Hitler en direct de Berlin, qui fut encore plus plat, plus sordide et plus misérable qu’il ne fallait s’y attendre… the unsuccessful crook. This is his end… Angoisse, espoir. Tremblements. Tension extrême. Toujours accroché à la radio. Et souvent au bord des larmes.
Je me fais du soucis pour Erika et les parents – drossés en Suède…
Incertain également quant à mes propres projets…

Thomas Mann, Saltsjöbaden (près de Stockholm)


Bombardement de Varsovie et d’autres villes polonaises, entrée des troupes de Hitler en Pologne, bombardement de Dantzig, dont l’annexion est proclamée. Mobilisation totale des puissances occidentales. Chamberlain: « Si la manifestation de monsieur Hitler signifie que l’Allemagne déclare la guerre à la Pologne -. » Déclaration de Molotov, tout à fait éclairante. Hitler proclame l’abstention de l’Italie. – Après le petit déjeuner, un peu écrit, distrait, parce que je croyais avoir à parler à la maison municipale. Petit déjeuner là après une visite dirigée par le président de la municipalité. Pris et ramené par une auto municipale. Parmi les hôtes, Bert Brecht et sa femme. Cave de l’hôtel de ville, toasts intimes dans le sens d’une orientation favorable des événements. Pendant le trajet du retour, achat d’une radio grâce à laquelle K. et E. ont malheureusement entendu le « discours » de Hitler devant son Reichstag. Protestation d’un couple habitant la chambre d’au-dessus contre cette voix de barbare. – Notre départ d’ici pose des problèmes. L’interview d’hier est dans tous les journaux. Cité de manière imprudente la date de notre départ. – Très fatigué et irritable. – Lu des corrections.

Bertolt Brecht, Saltsjöbaden


8h45 du matin. L’Allemagne met en garde toutes les puissances neutres contre le survol du territoire polonais. Appel d’Hitler à la Wehrmacht. Dans l’intervalle, la marche mélancolique que les militaristes allemands donnent en prélude à leurs boucheries. Hier soir, un combattant anglais, officier naturellement, s’est adressé aux combattants allemands de la guerre mondiale. Conclusion: « … sinon, nous apprendrons aux maîtres de l’Allemagne à traiter honnêtement et honorablement les peuples voisins. Bonne nuit. » puis du jazz, côté allemand des marches.

(…)

Le soir même, à la radio anglaise, on aborde la question de savoir qui porte la responsabilité de la guerre. Les allemands peuvent encore entendre (avant que ne tombe le rideau de fer) que les « propositions étonnamment généreuses » n’ont jamais été transmises.

Puis de nouveau des marches militaires à la radio allemande, qui créent l’ambiance pour aider à mourir, et à la radio anglaise des consignes à la population, pour l’évacuation hors de Londres de 3 millions de personnes.

Grete hoche la tête à la pensée des « Berlinois » qui n’ont que de sacs de sable sur leur paliers pour éteindre les bombes incendiaires.

À midi lunch à l’hôtel de ville en l’honneur de Thomas Mann. (Ström, le lord mayor, Ljungdal, Edfelt, Matthis). Mann est contre l’assistance de l’URSS à Hitler. Erika Mann, sa fille, estime le pacte logique et compréhensible, mais refuse de croire qu’il sert la paix.

Ernst Jünger, Celle (près de Hanovre)


Le matin, au petit déjeuner, le garçon me demande d’un air entendu si je connaissais les nouvelles du jour. Elles annonçaient que nous étions entrés en Pologne. Dans le courant de la journée, tout en vaquant à mes affaires, je connus les autres dépêches, qui confirmaient que la guerre avait éclaté, également avec la France et l’Angleterre. Le soir, brèves informations, ordres, obscurcissement de la ville.
A 10 heures j’allai au pont du château, où j’avais un rendez-vous. La vieille ville landaise était plongée dans l’obscurité, et les hommes se mouvaient comme des êtres magiques avec un minimum de lumière. Le château s’élevait, arrosé d’un pâle reflet bleu, comme un palais ancien dans une ville de féerie. A la façon de danseurs immatériels, les cyclistes glissaient à travers l’obscurité. Et çà et là, une grosse carpe claquait dans le fossé qui longe le parc du château. Pareils à ces poissons, le plaisir nous projette parfois dans un élément étranger, plus léger.
Je passai devant un banc sur lequel étaient assises deux vieilles dames; l’une d’elles disait: « Il faut songer que, dans tout cela, il y a aussi un dessein de Dieu. »
Ensuite au café. On entre dans la lumière, la musique et le tintement des verres comme en des fêtes secrètes ou en des cavernes d’elfes. Puis on entend des voix à la radio qui annoncent des chutes de bombes et menacent les hommes.

Stefan Zweig, Bath


Les journaux du matin publient l’étonnante proposition des Allemands qui, à première vue, semble si mesurée et si raisonnable que l’on croit rêver. Mais à la relecture, on en découvre l’infamie: cette proposition n’a jamais été remise, ou transmise, aux Polonais – de plus, elle n’aurait pu être remise que si quelqu’un s’était rendu à Berlin -, un de ces mensonges perfides qu’ils ont tellement pratiqués que, espérons-le, ils ne tromperont plus personne, même les plus stupides. Je suis néanmoins optimiste et nous sommes allés voir un avocat pour discuter des possibilité de mariage, puis à l’état civil. Tout se passe apparemment sans accrocs, l’employé est d’une amabilité parfaite, on nous promet que la cérémonie aura lieu lundi – soudain, un commis passe en toute hâte et nous annonce que l’Allemagne vient, ce matin, de déclarer la guerre à la Pologne. Nous avons une occasion unique d’admirer le flegme britannique: comme si de rien n’était, l’employé continue de nous expliquer ce qu’il va faire pour nous, et tandis qu’en Autriche on se serait bousculé et qu’on aurait vociféré, chacun ici garde son sang-froid et sa maîtrise de soi. En ville, rien n’a changé. (…)

Virginia Woolf, Monk’s House (Rodmell, East Sussex)


La guerre fond sur nous ce matin. Hitler s’est emparé de Dantzig; a attaqué – ou est en train de le faire – la Pologne. Le Parlement se réunit à six heures. Cela, après une journée passée à Londres, engloutit doutes et espoirs. On nous a lu hier soir à la radio les conditions imposées à la Pologne. A ce moment-là subsistait encore un maigre espoir. A présent, à treize heures, je vais rentrer dans la maison écouter ce qui sera, sans doute, la déclaration de guerre.
Journée morne et chaude. J’ignore pourquoi j’écris ces mots, ce que je ressens ou ressentirai. Des enfants vont probablement arriver à deux heures. J’ai dit à Mabel de venir. Tout est suspendu au-dessus de nos têtes. Et puis nous avons acheté un coq de bruyère à Wimbledon pour le déjeuner avec John. L. met des sacs dans les arbres fruitiers; un ouvrier nous installe des colonnes; et partout règne un silence total. Il est une heure moins cinq.

Paul Claudel, Culoz (Ain)

Le matin la radio du boulanger hurle les proposition de Hitler. Puis brusquement c’est l’attaque de la Pologne, la guerre! En France mobilisation générale le 2 septembre.

Raymond Queneau, Lanenville-sur-Meuse


Bonne nuit, seul dans ma chambrée, les autres partis coucher dans des lits. Ce matin départ pour Lanenville-sur-Meuse, tout près de Stenay. Hier soir j’avais joué au ping-pong dans un café de Stenay. Bonne soirée. Maintenant notre affectation est: 6ème Compagnie, Dépôt d’infanterie 24, Secteur postal 54. petit village plein de soldats de toutes sortes – du moins tous du 155è. A la soupe de midi, on apprend l’annonce de la mobilisation générale et l’entrée des troupes allemandes en Pologne. Il y a encore des optimistes, des qui croient que cela va s’arranger. D’autres disent, puisque ça devait finir par arriver que ça arrive maintenant. En général, les types n’ont pas l’air trop ému. Ils n’ont pas l’air d’y croire.
On nous a logé dans l’école. Par terre, jusqu’à présent. On devient de plus en plus militaires; on a un lieutenant, des sergents, des corvées.