Alain Cavalier: la rencontre

25 janvier 2010

« Master class », l’expression fait un peu pompeux pour Alain Cavalier. En fait il s’agit d’une rencontre, jeudi soir prochain au Forum des images. Je la signale, d’abord parce qu’Alain Cavalier est à mes yeux l’un des plus grands artistes vivants, ensuite parce que c’est un bonheur de l’entendre parler, et enfin parce qu’il a l’air de bien aimer ce genre de réunion au cours desquelles il lui arrive, avec sa petite caméra, de filmer son public (pour le coup, le Forum des images ne le filmera pas, lui).

Rien à voir: je signale aussi la solution de mon énigme qui a fait flop flop, ploc ploc comme une petite pluie londonienne un week-end de janvier:

L’extrait 1: c’était, c’était… Virginia Woolf, Les Années (1937), chaque chapitre s’ouvre sur une saison, un état de l’atmosphère et du monde, avant de plonger dans la tête des personnages et de voir à nouveau les choses, mais autrement. J’y retrouve un peu des premières lignes de l’Homme sans qualité (1931-1933), mon début de roman favori:

« On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique; elle se déplaçait d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. » (traduction Philippe Jaccottet)

etc. je garde la suite pour une autre fois.

L’extrait 2: Hédi Kaddour, Savoir-vivre: comme une cellule de Waltenberg que l’auteur aurait ponctionnée et cultivée. J’en reparlerai aussi, très vite.

(Images: Photogramme tiré d’Irène; Abbas Kiarostami, Pluie et vent)

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Les lectures de l’année (1): 2009

21 décembre 2009

Je tiens scrupuleusement la liste de mes lectures. Voici, de janvier à décembre 2009, celles qui me restent en mémoire, que je voudrais recommencer. J’aimerais parfois ne pas les avoir encore faites. Elles ne sont pas toutes d’actualité, mais ce sont toutes des « premières fois ». L’expression « les livres de l’année » aurait pu paraître trompeur.

Qu’on en juge:

– Orlando Figès, La Révolution russe

– Alison Bechdel, Fun Home

– Martine Carré, WG Sebald, Le retour de l’auteur

– WG Sebald, Campo Santo

– Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste

– Paul Boghossian, La peur du savoir

– Werner Herzog, Sur les chemins de glace

– Ernst Jünger, Journal de Guerre (1939-1945)

– Pierre Guyotat, Formation

– Georges Perec, La Vie mode d’emploi

– Claude Simon, Archipel et Nord

– Georges Didi-Huberman, Quand les images prennent position

– Thomas Bernhard, Gel

– Arthur Schnitzler, Vienne au crépuscule (et Le Chemin solitaire, par le TG Stan)

– Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles

– Hélène Frappat, Par effraction

– Eric Chauvier, La crise commence où finit le langage

– Peter Handke, A ma fenêtre ce matin (carnets du Rocher)

– Peter Handke, Le Recommencement

– Gilles Philippe et Julien Piat, La Langue littéraire

– Ramuz, La Grande Peur dans la montagne

– Tchékhov, Nouvelles (Le Gel, La Dame au petit chien, Au printemps)

– Alexander Kluge, Chronique des sentiments

Et Irène, d’Alain Cavalier.

Voilà, mes grands noms de 2009.


Alain Cavalier: par la fenêtre (2)

19 novembre 2009

Kafka, La Métamorphose

« Souvent il restait étendu là, tout au long de la nuit, sans dormir un instant, restant pendant des heures à gratter le cuir. Ou bien, ne reculant pas devant le grand effort de pousser un fauteuil vers la fenêtre, il grimpait jusqu’à la tablette et, s’arc-boutant sur le fauteuil, il s’appuyait contre la vitre, manifestement repris par une sorte de réminiscence de la sensation libératrice qu’il éprouvait autrefois à regarder par la fenêtre. » (traduction de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent, LP)

C’est une géographie du deuil qui se déploie et se resserre : la grande ville – Paris, Lyon -, la banlieue parisienne, et surtout une maison de banlieue. Au premier étage une chambre et par la fenêtre de cette chambre : la cour, c’est là qu’Alain Cavalier a parlé pour la dernière fois à sa femme Irène. Le trottoir devant la maison, on ne l’aperçoit plus (il est caché par un arbre), c’est de là qu’il a vu Irène partir en voiture, et depuis la place est vide pour toujours. Il y a le salon, toujours au premier, et au bout près de la fenêtre, un canapé, la place la plus proche du mur était celle qu’il occupait pendant les heures d’attente avant que le téléphone, ce téléphone là précisément (il nous le montre, il s’en saisit) sonne pour annoncer la mort d’Irène.

Ce que parcourt Cavalier, ce sont des lieux au sens le plus simple, concret, ponctuel, précis du terme. D’ailleurs tout est précis, car tout est noté sur ses carnets tenus à l’époque (1971, 1972, janvier, la mort d’Irène). Cavalier écrivait, désormais il filme. C’est son journal.

On se déplace beaucoup (et ce n’est pas qu’un un chemin de croix) mais Cavalier le filmeur sort rarement (ou alors la nuit). Des fenêtres de ses chambres d’hôtels, des fenêtres d’un château, de celles de cette maison maudite, de la sienne, ou encore à travers celles de Françoise, qui donnent sur une petite cour intérieure, il filme le monde comme un autoportrait. Les fenêtres protègent : on peut contempler un pur paysage sans bruit, ni vent, ni pluie. Les vagues se brisent silencieusement sur un montant et sur un gros rocher, tandis que le reflet du filmeur, un peu fantomatique, apparaît sur la vitre. Le monde n’est pas troublé, lui non plus, par la présence de l’artiste. Tout est bien: l’intériorité idéalement ouverte et fermée.

Les miroirs aussi abondent dans le Filmeur et dans Irène. Comme les fenêtres ils rappellent un genre plus ancien, bien plus ancien que le cinéma. En redoublant le cadre, le sujet, l’acte créateur lui-même, Cavalier refait une fois encore le geste renaissant de la mise en abyme.

Le monde est une toile.

L’artiste est un voyeur tout puissant, mais il a la fragilité de l’insecte.

Chez Cavalier il y a un écart entre la légèreté du dispositif choisi depuis une vingtaine d’année, cette petite caméra (son carnet et son stylo) qui permet toutes les libertés, et la pesanteur du lieu clos, le poids du monde qui vous assigne une place.

Le regard myope vole comme une mouche à travers les pièces, se pose, grandit les objets minuscules et ils deviennent d’impressionnantes reliques ou d’intimidants totems. Le filmeur semble fuir les autres humains (sauf ceux qu’il aime). Il se réfugie souvent dans la salle de bain, les toilettes.

Si le cœur se serre devant les images d’Alain Cavalier, c’est peut-être parce qu’elles rappellent le malheureux Gregor Samsa dont le regard scrute à travers les vitres de sa chambre le monde extérieur qui disparaît chaque jour un peu plus.

Gregor, qui se découvre méthodiquement, un matin, patte par patte, avec ce mélange d’effarement et de curiosité un peu froide (d’amusement?) que Cavalier cultive quand il observe son visage attaqué par le cancer, ravagé par une chute, son cou et ses épaules recouverts d’un zona purulent.

Par sa fenêtre, surtout, Cavalier attend : patiemment qu’un oiseau se pose, qu’un petit chat maigre entre dans la pièce, qu’un fruit pourrisse.


Dans l’angoisse qu’Irène revienne, et en écho, vingt-cinq ans plus tard, avec une impatience légère, légèrement inquiète, que l’ami Joël arrive enfin, qui doit l’accompagner dans un café pour voir la finale de la coupe du monde de football (et la France perd). Cavalier ira seul et revient dans le noir de la nuit, ivre de bonheur.

Mais il y a un plus beau moment encore, qui survient en pleine lumière de midi: un autre ami (Philippe Davenet) en plan serré, on devine bien à gauche la fenêtre ouverte qui laisse entrer le son d’une volée régulière de cloches (c’est Claudel à Cambridge!), mais on ne soupçonne pas le piano qui attend sous ses doigts. Les cloches donnent le tempo d’un petit prélude de Bach, exécuté devant nous sans façon, avec un sourire tendre, comme ce qu’il y a de plus naturel, de plus anodin, de plus extraordinaire, tout cela en même temps, comme tout ce que filme Alain Cavalier.

Films d’Alain Cavalier évoqués:

Irène (2009)

Le Filmeur (2005)

La Rencontre (1996)

J’attends Joël (2006)

On trouvera les trois derniers dans le coffret L’intégrale autobiographique