De la destruction (6): que la guerre est jolie (2)

13 octobre 2012

À un moment, Jean Echenoz s’interroge :

14,  p.79

Tout cela ayant déjà été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant.

(Minuit, 2012)

Et puis finalement

p.82 :

C’est alors qu’après les trois premiers obus tombés trop loin, puis vainement explosés au-delà des lignes, un quatrième percutant de 105 mieux ajusté a produit de meilleurs résultats dans la tranchée : après qu’il a disloqué l’ordonnance du capitaine en six morceaux, quelques-uns de ses éclats ont décapité un agent de liaison, cloué Bossis par le plexus à un étai de sape, haché divers soldats sous divers angles et sectionné longitudinalement le corps d’un chasseur-éclaireur. Posté non loin de celui-ci, Anthime a pu distinguer un instant, de la cervelle au bassin, tous les organes du chasseur-éclaireur coupés en eux comme sur une planche anatomique, avant de s’accroupir spontanément en perte d’équilibre pour essayer de se protéger, assourdi par l’énorme fracas, aveuglé par les torrents de pierres, de terre, de nuées de poussière et de fumée, tout en vomissant de peur et de répulsion sur ses mollets et autour d’eux, ses chaussures enfoncées jusqu’aux chevilles dans la boue.

Image: Otto Dix, Totentanz, 1917
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De la destruction (5): comme élément de l’histoire naturelle

10 octobre 2012

Thomas Bernhard, Corrections, p.379-380 :

A Altensam, la nuit, la voracité des vers du bois l’a empêché de dormir, partout et la nuit, comme il est naturel, la finesse de son ouïe et son cerveau ultra-sensible lui ont fait entendre avec la plus grande netteté le ver du bois au travail ; dans les lattes et sous les lattes du plancher, dans les armoires et les commodes, principalement dans toutes les armoires à tiroirs, selon Roithamer, dans les portes et les croisillons des fenêtres et même dans les pendules, dans les chaises et les fauteuils, il a toujours pu distinguer exactement où et dans quel objet, dans quel meuble un ver du bois était au travail ; effectivement le ver du bois s’était même déjà creusé une galerie dans son propre lit ; pendant qu’il restait éveillé dans son lit toute la nuit, ainsi écrit Roithamer, il avait suivi, il avait été obligé de suivre le travail des vers du bois avec l’attention la plus grande, il avait respiré l’odeur douceâtre de la poussière de bois fraîche et il avait dû constater avec accablement qu’au cours des années des milliers, il se peut des dizaines et des centaines de milliers de vers du bois s’étaient attaqués à Altensam pour, comme il avait été toujours forcé de le penser durant la nuit, ronger Altensam, grignoter et ronger Altensam jusqu’à la dernière parcelle, et le ronger tout le temps nécessaire jusqu’à ce qu’en un seul instant, qui peut-être ne se fera pas tellement sentir, il s’effondre sur ses bases.

(Gallimard, L’Imaginaire, traduction Albert Kohn)

W. G Sebald, Les Anneaux de Saturne, p.259-260:

Bientôt, on fut obligé d’abandonner les étages supérieurs voire des ailes entières et de se retirer dans quelques pièces encore praticables au rez-de-chaussée. Les fenêtres des étages condamnés se ternirent derrière les toiles d’araignées, la pourriture sèche gagna du terrain, les insectes transportèrent les spores du champignon jusque dans les angles les plus reculés, des moisissures brunes violacées et noires présentant des formes monstrueuses, parfois grandes comme des têtes de bœufs, apparurent aux murs et aux plafonds. Les planchers commencèrent à céder, les charpentes des toitures à ployer. Boiseries et cages d’escalier, depuis longtemps pourries en dedans, tombaient parfois dans la nuit en poussière jaune soufre. Les catastrophes, sous forme de soudains effondrement intervenant le plus souvent après de longues périodes de pluie ou de sécheresse ou, d’une manière générale, lorsque le temps changeait, se produisaient au beau milieu de ce processus de désagrégation rampant, devenu pour ainsi dire la norme, donc quelque chose qu’on ne percevait même plus et dont la progression d’un jour à l’autre était d’ailleurs pratiquement imperceptible.

(Actes Sud, traduction de Bernard Kreiss)
Image: Summerhill House, à ce qu’il semble, dans Les Anneaux de Saturne, p.259: « où l’impératrice d’Autriche Elisabeth avait coulé autrefois des jours heureux. »
Les autres billets de cette série en cours sont ici.

Dimanche d’octobre (vide d’août (2))

7 octobre 2012

Patrick Modiano, L’herbe des nuits, p.14

Un dimanche de fin d’après-midi en octobre, mes pas m’avaient donc entraîné dans cette zone que j’aurais évitée un autre jour de la semaine. Non, il ne s’agissait vraiment pas d’un pèlerinage. Mais les dimanches, surtout en fin d’après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s’y glisser.

(Gallimard, 2012)

W. G. Sebald, Les Émigrants, p.184

Les dimanches, dans l’hôtel abandonné, j’étais en ce qui me concerne envahi d’un tel sentiment de vacuité et d’inutilité que, pour me donner au moins l’illusion d’avoir un but, je me rendais en ville, marchant au hasard parmi les immeubles monumentaux du siècle dernier, complètement noircis par le passage du temps.

(Actes Sud, 1999, traduction Patrick Charbonneau)

Ce n’est pas dans Dimanches d’août, mais aux premières pages de L’herbe des nuits, son dernier roman, que j’ai trouvé chez Modiano l’expression la plus proche du vide créateur dont je parlais il y a quelques semaines à propos des récits de Sebald. Là aussi, comme dans le troisième récit des Émigrants, le vide invite le narrateur à la marche et à l’exploration de zones incertaines – banlieues abandonnées de Manchester chez Sebald, quartier de « l’arrière-Montparnasse »,

le long de terrains vagues, de petits immeubles aux fenêtres murées, de tronçons de rues entre des piles de gravats, comme après un bombardement

chez Modiano – sur le point de disparaître avec les années 60 du siècle dernier.

Là aussi, le déplacement dans l’espace se double de sa réplique temporelle. À partir des promenades inaugurales de ces dimanches « de fin d’après-midi », passé et présent se mêlent dans le récit au point de disparaitre bientôt l’un dans l’autre.

Le temps n’existe absolument pas.

écrit Sebald dans un autre texte (Austerlitz, p.221), et Modiano, dans L’herbe des nuits:

Le temps est aboli.

Et même si, contrairement à Sebald, Modiano procède par petites touches – une rue, une façade, un nom, des notes dans un carnet en cuir noir

L’herbe des nuits, p.12

Dannie, Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, « Georges », L’Unic Hôtel, rue du Montparnasse…

– plutôt que par grands aplats érudits ou longues digressions exotiques, c’est par la même embrasure,

W. G Sebald, L’archéologue de la mémoire, p.45

Et c’est ce vide, cette ignorance et le peu de faits dont nous disposons qui ont suffi pour que je m’introduise dans son territoire, que je regarde autour de moi et que, au bout d’un certain temps, je me sente comme chez moi.

(Actes Sud, 2009, traduction Delphine Chartier et Patrick Charbonneau)

en suivant les mêmes traces,

Patrick Modiano, L’herbe des nuits

Vous êtes seul, attentif, comme si vous vouliez capter des signaux de morse que vous lance, de très loin, un correspondant inconnu.

qu’il ouvre la brèche.

Images: agenda / carnet présenté comme celui d’Ambros Adelwarth dans les Émigrants. Photos tirées du catalogue des archives de Marbach pour la première, des Émigrants pour la seconde.