De la destruction (5): comme élément de l’histoire naturelle

Thomas Bernhard, Corrections, p.379-380 :

A Altensam, la nuit, la voracité des vers du bois l’a empêché de dormir, partout et la nuit, comme il est naturel, la finesse de son ouïe et son cerveau ultra-sensible lui ont fait entendre avec la plus grande netteté le ver du bois au travail ; dans les lattes et sous les lattes du plancher, dans les armoires et les commodes, principalement dans toutes les armoires à tiroirs, selon Roithamer, dans les portes et les croisillons des fenêtres et même dans les pendules, dans les chaises et les fauteuils, il a toujours pu distinguer exactement où et dans quel objet, dans quel meuble un ver du bois était au travail ; effectivement le ver du bois s’était même déjà creusé une galerie dans son propre lit ; pendant qu’il restait éveillé dans son lit toute la nuit, ainsi écrit Roithamer, il avait suivi, il avait été obligé de suivre le travail des vers du bois avec l’attention la plus grande, il avait respiré l’odeur douceâtre de la poussière de bois fraîche et il avait dû constater avec accablement qu’au cours des années des milliers, il se peut des dizaines et des centaines de milliers de vers du bois s’étaient attaqués à Altensam pour, comme il avait été toujours forcé de le penser durant la nuit, ronger Altensam, grignoter et ronger Altensam jusqu’à la dernière parcelle, et le ronger tout le temps nécessaire jusqu’à ce qu’en un seul instant, qui peut-être ne se fera pas tellement sentir, il s’effondre sur ses bases.

(Gallimard, L’Imaginaire, traduction Albert Kohn)

W. G Sebald, Les Anneaux de Saturne, p.259-260:

Bientôt, on fut obligé d’abandonner les étages supérieurs voire des ailes entières et de se retirer dans quelques pièces encore praticables au rez-de-chaussée. Les fenêtres des étages condamnés se ternirent derrière les toiles d’araignées, la pourriture sèche gagna du terrain, les insectes transportèrent les spores du champignon jusque dans les angles les plus reculés, des moisissures brunes violacées et noires présentant des formes monstrueuses, parfois grandes comme des têtes de bœufs, apparurent aux murs et aux plafonds. Les planchers commencèrent à céder, les charpentes des toitures à ployer. Boiseries et cages d’escalier, depuis longtemps pourries en dedans, tombaient parfois dans la nuit en poussière jaune soufre. Les catastrophes, sous forme de soudains effondrement intervenant le plus souvent après de longues périodes de pluie ou de sécheresse ou, d’une manière générale, lorsque le temps changeait, se produisaient au beau milieu de ce processus de désagrégation rampant, devenu pour ainsi dire la norme, donc quelque chose qu’on ne percevait même plus et dont la progression d’un jour à l’autre était d’ailleurs pratiquement imperceptible.

(Actes Sud, traduction de Bernard Kreiss)
Image: Summerhill House, à ce qu’il semble, dans Les Anneaux de Saturne, p.259: « où l’impératrice d’Autriche Elisabeth avait coulé autrefois des jours heureux. »
Les autres billets de cette série en cours sont ici.
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3 Responses to De la destruction (5): comme élément de l’histoire naturelle

  1. Jaromil dit :

    Bonjour, si vous ne le connaissez pas encore, voici un article de Geoff Dyer qui fait lui aussi un rapprochement intéressant entre Sebald et Bernhard.
    http://www.laweekly.com/2003-02-06/art-books/terrible-rain/
    (il en existe une version plus longue dans les recueils « Working the room » ou « Otherwise Known as the Human Condition »)
    Merci de faire partager ainsi vos lectures et illuminations.

  2. Sebastien Chevalier dit :

    Merci pour le lien, je ne connaissais pas l’article. Concernant les « oublis » de Sebald dans sa conférence de Zurich (publiée en français sous le titre De la destruction), au rang desquelles, en plus de celle des textes autobiographiques de Bernhard, des critiques ont pu repérer le Voyage d’Adler, ainsi que le « reportage sur l’Allemagne » d’Arendt, Muriel Pic fait l’interprétation suivante: il s’agirait d’omissions volontaires, destinées à mettre en scène le refoulement et l’amnésie dont il serait lui-même victime.

  3. Sebastien Chevalier dit :

    Il y aussi cette réponse à Michael Silverblatt, qui l’interroge sur l’hommage quasi explicite à Bernhard dans Austerlitz (à travers l’enchâssement des discours rapporté notamment), dans un entretien sur la radio KCRW. :

    « Oui, on pourrait dire que, très tôt, j’ai été tenté de reconnaître publiquement ma dette envers Thomas Bernhard. Mais je savais aussi que, si j’en parlais trop ouvertement, je risquais d’être immédiatement catalogué comme disciple de Thomas Bernhard, et une fois qu’on vous a attribué ce genre d’étiquette, elle ne vous quitte plus. »

    L’émission est écoutable et télécharcheable ici.
    Et la transcription / traduction par Patrick Charbonneau et Lynne Sharon Shwartz se trouve dans le recueil d’entretiens paru sous le titre L’archéologue de la mémoire, chez Actes Sud (p.86-87)

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