Lieux rêvés (4): par la fenêtre (5)

22 septembre 2013

Two lights villages 1927

John Fante, Demande à la poussière, p.264

L’endroit qui me plaisait était une maison à pignons avec une clôture blanche qui courait tout autour, à moins de trente mètres de la plage. La cour par-derrière était un lit de sable blanc. C’était bien meublé, avec plein de rideaux de couleurs gaies, et des aquarelles aux murs. Ce qui m’emballait le plus c’était la pièce en haut. Elle donnait sur la mer. Je pourrais mettre ma machine à écrire devant la fenêtre et travailler. Ah ça oui, je pourrais en mettre un sacré coup, devant cette fenêtre. Juste regarder par la fenêtre et ça viendrait tout seul ; rien que de regarder cette pièce ça me démangeait, je voyais déjà les phrases se bousculer sur la page.

(10/18, traduit par Philippe Garnier)
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On the road (10 (et pause)): San Francisco, Californie

30 mai 2011

Jack Kerouac, Sur la route, p.217

J’étais arrivé au bout; le continent, c’était fini; il ne restait plus qu’à revenir sur mes pas.

Image: Alfred Hitchcock, Vertigo, 1958

Le commerce de l’eau (3)

7 mars 2011

Herman Melville, Moby Dick

– Et bien, ton rapport? me demanda le capitaine Peleg lorsque je fus revenu. Qu’as-tu vu?

– Pas grand chose, répondis-je, rien que de l’eau, mais l’horizon est immense; et il me semble qu’un grain se prépare.

– Alors, désires-tu toujours voir le monde? Veux-tu doubler le cap Horn pour en voir davantage? Ne peux-tu voir le monde où tu es?

(Gallimard, Pléiade, traduction Philippe Jaworsky, p.96)

Le commerce de l’eau (2)

3 mars 2011

Herman Melville, Moby Dick

Mais voyez ! D’autres encore s’approchent en foule et se dirigent tout droit vers l’eau ; on croirait qu’ils vont y plonger. Étrange !  Rien d’autre ne les satisfera que la plus extrême limite de la terre ; flâner à l’ombre abritée de ces entrepôts ne leur suffirait pas. Non. Il leur faut aller aussi près du bord qu’il est possible sans risque de tomber à l’eau. Et ils se tiennent là, alignés sur des milles, des lieues et des lieues… Tous viennent de l’intérieur des terres par des ruelles et des allées, des rues et des boulevards – au nord, à l’est, au sud, à l’ouest ; mais c’est ici qu’ils se retrouvent. Dites-moi : est-ce la force magnétique des aiguilles du compas de tous ces navires qui les attire en ce point ?

(Gallimard, traduit par Philippe Jaworsky, Pléiade, p.22)

W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne

Lors de l’enterrement au petit cimetière de Framingham Earl, je ne pus m’empêcher de songer à l’enfant de troupe Francis Browne qui avait sonné du clairon dans la nuit, en été 1914, dans la cour d’une école du Northamptonshire, et à la jetée blanche de Lowestoft qui avançait si loin dans la mer. Frederick Farrar m’avait appris que la population ordinaire, qui n’avait évidemment pas accès au bal de bienfaisance, se rendait à bord de centaines de barques et de canots jusqu’au bout de la jetée ; de ces observatoires qui ne cessaient d’osciller doucement et, parfois, de dériver, les gens regardaient la bonne société danser en rond au son de l’orchestre, comme soulevée par une vague de lumière au-dessus de l’eau noire, le plus souvent déjà nappée de brouillard au seuil de l’automne.

(Actes Sud, traduit par Patrick Charbonneau, p.64-65)

Longtemps je me suis buté à la première phrase de Moby Dick

Call me Ishmaël.

qui m’apparaissait comme le « je me suis couché de bonne heure » américain, c’est-à-dire l’image inversée, mais le reflet quand même, de ce que la littérature européenne a pu produire de plus fascinant

(dont le français

Je m’appelle Ishmaël. Mettons. (Giono, 1941)

Appelons-moi Ismahel. (Guerne, 1954)

Appelez-moi Ismaël. (Jaworsky, 2006)

ne traduit qu’imparfaitement la puissance démiurgique, l’effet enchanteur, le désenchantement amer. Mais qui suffisait pourtant à me figer (Roberto Bolano dit que « la traduction est une enclume » à l’épreuve de laquelle la grande littérature résiste toujours.))

Trois mots si impérieux qu’ils semblent commander au lecteur de quitter séance tenante le cours de son existence pour plonger corps et âme dans le texte ; si simples et définitifs qu’ils semblent receler la vérité de toute littérature, décourageant l’idée même d’en poursuivre d’une quelconque manière l’exercice.

M’étant enfin décidé à ne plus rester au bord, j’ai cependant été arrêté, aussitôt cette première barrière passée, par un autre reflet, d’un autre début, où l’homme, seul cette fois, recherche aussi le commerce de l’eau, comme on recherche celui des morts, de dieu, du diable; où un obscur désir de rivage nait pareillement d’un moment de grand doute.

En effet ce que je lisais chez Melville

Il y a quelques années de cela – peu importe combien exactement -, comme j’avais la bourse vide, ou presque, et que rien d’intéressant ne me retenait à terre, l’idée me vint de naviguer un peu et de revoir le monde marin. C’est ma façon à moi de chasser la morosité et de corriger les désordres de mes humeurs. Quand je sens l’amertume plisser mes lèvres, quand bruine dans mon âme un humide novembre et que je me surprends à faire halte, malgré moi, devant un marchand de cercueils, à me glisser dans le premier cortège funèbre que je croise, et, surtout, quand la noire mélancolie me tient si fort que seul un robuste sens moral peut m’empêcher de descendre d’un pas décidé dans la rue et d’envoyer méthodiquement valser les chapeaux des passants – alors, j’estime nécessaire de m’embarquer sans délai.

me rappelait Sebald, au commencement des Anneaux de Saturne, à ceci près que celui qui parle reste à terre, au bord de ce qu’il nomme « l’Océan allemand »

En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans le reste de l’Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l’issue d’un travail assez absorbant. Cet espoir devait d’ailleurs se concrétiser jusqu’à un certain point, le fait étant que je me suis rarement senti aussi libre que durant ces heures et ces jours passés à arpenter les terres partiellement inhabitées qui s’étendent là, en retrait du bord de mer.

J’ai par la suite trouvé dans Moby Dick bien d’autres reflets annonciateurs de la prose des Anneaux, à commencer par ces passages que j’ai mis en exergue, évoquant des lieux inaccessibles vers lesquels convergent malgré tout les foules, attirées aux bouts du monde comme des insectes par une lumière blanche ;

ou encore les dizaines d’Extracts (supplied by a sub-sub-librarian) placés par Melville au début de son roman, dont un est tiré des Vulgar Errors de Sir Thomas Browne

Ce qu’est la baleine, les hommes ont le droit de se le demander, puisque le savant Hosmanus, dans son ouvrage de cinquante ans dit clairement : « Nescio quid sit ».

et un autre

Plusieurs baleine sont venues s’échouer sur cette côte (Fife), Anno 1652, l’une d’elles, de l’espèce à fanons, qui mesurait quatre-vingt pieds de long, donna (à ce qu’on m’a dit) une énorme quantité d’huile, mais aussi cinq cents livres de baleines à corsets. Ses mâchoires servent de portail dans le jardin de Pittfiren.

attribué à un certain Sibbald, géographe et naturaliste écossais du même dix-septième siècle que Browne, auteur d’une Histoire naturelle de son pays, dont le nom, nous dit Philippe Jaworsky, réapparait à deux reprises dans la suite du texte.

Il y a aussi cette question que Sebald aurait pu faire sienne, posée par Ismaël dans la chapelle de New Bedford

D’où, que les vivants s’acharnent à réduire les morts au silence ?


Le commerce de l’eau (1)

3 mars 2011

La pluie qui tombe est douce
Et nous faisons l’amour
Certains plus loin se livrent
Au commerce de l’eau
Comme ils flairent une faillite,
Ils prennent des airs salauds
Et ils monnaient la pluie
Et nous faisons l’amour.

Des barques filent tout près,
On en voit écoper
Renvoyant l’eau à l’eau,
La pluie semblait pourtant
Inoffensive et douce,
Discrète comme l’instant
Qui se laisse suspendre
Et nous fait nous aimer.

Et la pluie se monnaie
Dans les maisons de thé
Où des colons déçus
Evoquent de vieux étés
Où on ne parlait pas
Du commerce de l’eau
De cette eau écopée
Sur de petits bateaux.

Nous, insouciants de tout
Et le monde à portée
Nous ne connaissons rien d’autre
Que nous aimer
Des transactions se font
Jusque sur notre dos
Et nous n’en tirons rien
Que le goût de la peau.

La pluie qui tombe est dure
Pour ceux qui doivent ramer
Et qui plus tard pour boire
Devront encore payer
Mais comme elle se dépose,
Comme la soie, le velours,
Sur les dos bienveillants
De ceux qui font l’amour.


Sea, sex and fear

6 juillet 2010

Sebald, Les Anneaux de Saturne, p.89-90

En expirant lentement pour surmonter la sensation de vertige qui m’avait gagné et en faisant un pas en arrière, il me sembla avoir vu bouger quelque chose dont la couleur jurait dans le paysage. Je m’accroupis, pris d’une soudaine panique, et plongeai du regard par-dessus le bord de la falaise. C’était un couple d’humains qui reposait là en bas, dans le creux, pensai-je, un homme couché sur le corps d’une autre créature dont on ne voyait que les jambes repliées et écartées. Et durant l’éternité de la seconde d’effroi où cette image me traversa, il me sembla qu’un tressaillement avait parcouru les pieds de l’homme, on aurait dit un pendu au moment du trépas. A présent en tout cas, il était totalement immobile, et la femme aussi était immobile, inerte. Tel un grand mollusque informe échoué sur le rivage, ils étaient couchés là comme un seul corps, un monstre marin à deux têtes et doté de nombreux membres, remontés des grands fonds, dernier exemplaire d’une espèces fabuleuse exhalant son souffle à ras du sol, inconscient de sa fin prochaine. Je me relevai, déconcerté, vacillant comme si c’était la première fois que je me tenais sur mes jambes, et je m’éloignai de cet endroit devenu pour moi inquiétant, quittai la falaise par le chemin descendant en pente douce jusqu’à la plage qui, de là, va s’élargissant en direction du sud.

(Actes Sud, traduction de Bernard Kreiss)

Claude Simon, Le Jardin des Plantes

à peine essuyés mare marron sur le linoléum pieds laissant derrière eux leurs empreintes humides en forme de guitare allongée couronnée de perles faim l’un de l’autre traversant la pièce sans pouvoir se détacher liés les deux corps soudés jumeaux siamois semblables à quelque monstre mythologique animal à huit membres deux têtes quatre bras quatre jambes s’emmêlant titubant venant s’abattre sur le lit

(Pléiade, p.923)

Alain Corbin, Le Territoire du vide, p.17

L’horreur du contact visqueux de ces créatures de cauchemar nées de l’eau noire et montées du monde chaotique des cavernes ténébreuses sollicite les poètes du XVIIème siècle. Spenser, établi en Irlande, dit comment le saint pèlerin, compagnon de Sir Guyon en route vers l’Île des Délices, a su, en touchant les flots de son bâton, calmer et obliger les bêtes menaçantes à s’en retourner dans les profondeurs de l’océan. Milton, en une saisissante image, fait camper et s’accoupler les monstres marins dans les palais submergés par les eaux du déluge.

(Champs Flammarion)

J. M. Coetzee, Foe, p.150

Je ne voyais pas ce qui pouvait pousser Foe à parler de monstres marins à un moment pareil, mais je gardai le silence.

(Seuil, traduit par Sophie Mailloux)

Avant de partir au bord de la mer je laisse ces citations qui apparaitront à certains comme un avertissement, une invitation à d’autres, car voilà ce qu’on peut trouver sur une plage du Suffolk ou dans une salle de bain à la localisation imprécise à ce moment du texte (Barcelone ?) : le sexe et l’effroi, deux choses qui rapprochent une nouvelle fois le Jardin des Plantes des Anneaux de Saturne, à ceci près que le sexe est omniprésent dans les textes de Simon alors qu’il s’agit (à ma connaissance) d’une des deux seules mentions explicites de la « bête à deux dos» dans l’œuvre de Sebald.

L’autre se trouve dans Vertiges; un souvenir d’enfance à Wertach, au pied des Alpes bavaroises:

Des halètements puissants, des ahanements rauques montaient de la poitrine du chasseur, de sa barbe s’échappait le souffle glacé de son haleine, et régulièrement, quand la vague lui creusait les reins, il pénétrait Romana, qui de son côté allait toujours plus à sa rencontre, jusqu’à ce que de saccade en saccade ils ne forment plus qu’une masse compacte et indistincte.

(Actes Sud, p.212, traduction de Patrick Charbonneau)

Où – autre différence – l’on voit que l’accouplement sebaldien est nettement plus coupable que la jouissance simonienne.

(si l’on songe par exemple à cette dégustation sacrilège:

« traversant en titubant l’appartement jusqu’à la chambre tombant ensemble sur le lit renversé langue dans bouche sur ses seins glissant ventre nombril descendant écartant de sa pointe la mousse langue qui voit mauve pâle lilas puis rose plus vif remplis visage écrasé narines écrasées elle respirant très vite à petits coups s’ouvrant plus index et majeur en V écartant encore coquillage marin fleur carnivore la tenant maintenant sous sa croupe coupe à ma bouche lapant calice l’élevant descendant plus bas sillon marbre s’ombrant se teintant de bistre secret bronze enfin hostie sur la langue que je tendais les yeux fermés. »

(Il y a même un rejet radical de toute notion de péché de chair chez Claude Simon, qui admirait par exemple la prose Faulkner, mais jugeait sévèrement, d’un point de vue littéraire, son obsession de la faute originelle : dans un entretien radiophonique, je me rappelle l’avoir entendu expliquer combien la petite culotte souillée de Caddie, dans le Bruit et la Fureur,  lui semblait un motif ridicule et inutile)).

Au cours de son pèlerinage anglais, longeant « l’Océan allemand », Sebald développe de son côté une vision pré-moderne, classique, du rivage, considéré au dix-septième siècle, sur le modèle antique, comme un espace inquiétant et maudit

Le Territoire du vide, p.25

Dans la littérature grecque, toute zone de confins évoque le danger de l’interférence du divin, de l’humain et de l’animal, installés dans une confuse et dangereuse proximité. Le rivage antique, tel qu’on se le représente à l’époque classique, demeure hanté par l’irruption possible du monstre, par l’incursion brutale de l’étranger, son équivalent ;

repère du Léviathan, lieu nourricier dont le ventre est gros de futurs carnages.

Les Anneaux de Saturne, p.73

Les chroniques nous rapportent que la pêche au hareng tout entière a failli être ruinée à plusieurs reprises en raison des excédents quasi catastrophiques de harengs auxquels on avait à faire face certaines années. On y apprend aussi que de gigantesques bancs de harengs, poussés vers la côte par le vent et les vagues, étaient finalement projetés sur la grève où ils formaient, sur une distance de quelques milles, un tapis de plusieurs pieds d’épaisseur. On avait beau ramasser les harengs à la pelle, en rentrer des corbeilles et des caisses pleines, pareilles moissons ne pouvaient être engrangées qu’en faible partie par les habitants des localités voisines. Le reste se gâtait en peu de jours, offrant le spectacle effroyable d’une nature asphyxiée par sa propre surabondance.

p.91

L’un des hérésiarques d’Uqbar avait expliqué que le caractère terrifiant des miroirs mais aussi de l’acte de copulation tenaient au fait qu’ils multipliaient le nombre des humains.

Note: Cette semaine la fabrique de l’histoire, sur France Culture, est consacrée à « l’histoire des bords de mer ».
(Images: Illustrations par Gustave Doré de la Bible, du Paradis perdu de Milton, du Roland Furieux de l’Arioste)