Les lectures de l’année (1): 2009

21 décembre 2009

Je tiens scrupuleusement la liste de mes lectures. Voici, de janvier à décembre 2009, celles qui me restent en mémoire, que je voudrais recommencer. J’aimerais parfois ne pas les avoir encore faites. Elles ne sont pas toutes d’actualité, mais ce sont toutes des « premières fois ». L’expression « les livres de l’année » aurait pu paraître trompeur.

Qu’on en juge:

– Orlando Figès, La Révolution russe

– Alison Bechdel, Fun Home

– Martine Carré, WG Sebald, Le retour de l’auteur

– WG Sebald, Campo Santo

– Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste

– Paul Boghossian, La peur du savoir

– Werner Herzog, Sur les chemins de glace

– Ernst Jünger, Journal de Guerre (1939-1945)

– Pierre Guyotat, Formation

– Georges Perec, La Vie mode d’emploi

– Claude Simon, Archipel et Nord

– Georges Didi-Huberman, Quand les images prennent position

– Thomas Bernhard, Gel

– Arthur Schnitzler, Vienne au crépuscule (et Le Chemin solitaire, par le TG Stan)

– Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles

– Hélène Frappat, Par effraction

– Eric Chauvier, La crise commence où finit le langage

– Peter Handke, A ma fenêtre ce matin (carnets du Rocher)

– Peter Handke, Le Recommencement

– Gilles Philippe et Julien Piat, La Langue littéraire

– Ramuz, La Grande Peur dans la montagne

– Tchékhov, Nouvelles (Le Gel, La Dame au petit chien, Au printemps)

– Alexander Kluge, Chronique des sentiments

Et Irène, d’Alain Cavalier.

Voilà, mes grands noms de 2009.

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Ramuz l’avalanche

2 décembre 2009

Je découvre Ramuz, enfin, il était temps. Quel prodige:

« Il pouvait être midi. Le ciel faisait ses arrangements à lui sans s’occuper de nous. Dans le chalet, ils ont essayé encore d’ouvrir la bouche aux bêtes suspectes, empoignant d’une main leur mufle rose, introduisant les doigts de l’autre main entre leurs dents, tandis qu’elles meuglaient; – et, là-haut, le ciel faisait ses arrangements à lui. Il se couvrait, il devenait gris, avec une disposition de petits nuages, rangés à égale distance les uns des autres, tout autour de la combe, quelques uns encapuchonnant les pointes, alors on dit qu’elles mettent leur bonnet, les autres posées à plat sur les crêtes. Il n’y avait aucun vent. Le ciel là-haut faisait sans se presser ses arrangements; peu à peu on voyait les nuages blancs descendre. De là-haut, le chalet n’aurait même pas pu se voir, avec son toit de grosses pierres se confondant avec celles d’alentour, et les bêtes non plus ne pouvaient pas se voir, tandis qu’elles s’étaient couchées dans l’herbe et faisaient silence. Il y avait que le ciel allait de son côté, – nous, on est trop petits pour qu’il puisse s’occuper de nous, pour qu’il puisse seulement se douter qu’on est là, quand il regarde du haut de ses montagnes. Les nuages glissaient toujours aux pentes d’un même mouvement à peine saisissable, comme quand la neige est en poussière et qu’il y a ce qu’on appelle des avalanches sèches. Les petits nuages blancs descendaient; – et lui, pendant ce temps, Joseph était sorti et allait dans le pâturage, mais qui aurait pu le voir? Est-ce qu’il comptait seulement? N’étant même plus un point, lui, parmi les gros quartiers de rocs, qu’il contournait; non vu, non entendu, vu de personne, entendu de personne; n’existant même plus par moment, parce qu’il disparaissait dans un couloir. » (La Grande peur dans la montagne, p.456, Pléiade, T2).

1926: ni Faulkner ni Céline n’ont encore écrit les grands romans du tournant des années 30, qui, d’une manière ou d’une autre, en pleine dépression, ont changé la littérature mondiale. Céline s’en est souvenu: « Question transport du parlé en écrit, il ne faut pas oublier Ramuz » (dans une lettre de 1949). Faulkner, peu probable qu’il en ait entendu parler, mais il y a Clou, le borgne de La Grande Peur, dont on ne sait jamais bien s’il vous regarde ou pas. N’est-ce pas le cousin éloigné de Popeye qui, dans Sanctuaire (1931), scrute son monde de ses deux yeux « comme deux boutons de caoutchouc noir et souple » et qui a partie liée avec on ne sait trop quelle force maligne?

Parce qu’il venait, vu de France, d’un obscur canton suisse, parce qu’il avait fait de bonnes études de lettres, on a accusé Ramuz de jouer à celui qui ne savait pas écrire correctement, par coquetterie, par folklore, pour faire parler de lui. A Paris il devient une bête curieuse, objet de débat, et après la parution d’un collectif Pour ou contre C. F. Ramuz (1926) il prend la plume et écrit à son éditeur, Bernard Grasset, une lettre incroyable, qu’on dirait à la fois mûrement réfléchie et tombée d’un coup comme une avalanche. L’urgence et la nuance, la profondeur et la vélocité, tout coule d’un bloc sur vingt-quatre pages papier bible.

« Longtemps, m’étant mêlé d’écrire, j’avais été très malheureux, et je ne savais pas pourquoi. Je n’étais encore qu’un écolier, j’étais un tout petit garçon quand je me suis mêlé d’écrire; et d’abord j’ai été bien malheureux, parce que je me disais: « Pourquoi écris-tu? » et je me disais « En as-tu le droit? » C’était le temps où je m’appliquais encore à « bien écrire »; mais cette même fidélité et cette même soumission (inconscientes encore et du moins passives) me faisaient regarder autour et en arrière de moi: là, je trouvais ceux de ma race et j’éprouvais un grand malaise, voyant qu’aucun de ceux d’où je sortais, aucun de mes grands-parents, ni de mes arrière-grands-parents, ni personne derrière moi, aussi loin que je pusse voir, n’avait jamais non seulement « écrit », mais même songé qu’on pût « écrire », je veux dire autre chose qu’une lettre d’affaire ou le détail d’un compte de ménage. Aucun de ces vignerons, ni de ces paysans d’où je descends n’avait songé qu’écrire pût être une vocation, un métier à l’égal du leur; et je le sentais bien, je sentais bien qu’ils n’étaient pas contents que je perdisse ainsi mon temps, ayant autre chose à faire; de sorte qu’étant collégien, vers dix ou douze ans, quand j’ai écrit mes premiers vers, c’est en me cachant d’eux que j’ai commencé à les écrire. Je me rappelle combien j’étais honteux vis-à-vis d’eux qui me voyaient et m’observaient du fond du temps; et je me cachais d’eux ou me cachais de mes parents qui en étaient pour moi la continuation et le prolongement visibles. » (Pléiade, T2, p.1469)

Et

« C’était, plus tard encore, le temps où je préparais ma licence ès lettres, mais passais  toutes les journées à superposer des alexandrins, écrivant « bien » (selon les règles), écrivant de mon mieux le « meilleur » français que je pusse, avec de « beaux » mouvements d’éloquence et tous les secours d’une rhétorique dont on venait précisément de me révéler les secrets, – enfermé maintenant à clé dans ma petite chambre sous le toit, me cachant d’eux de plus en plus et toujours plus inquiet de qu’ils penseraient de moi, d’où un malaise toujours plus croissant. Et cela jusqu’au jour où, enfin, étant descendu plus profondément en moi-même, et y ayant touché à un plus vrai moi-même, du même coup je les y eusse rencontrés. Alors ils n’ont plus été hors de moi. la distance qui me séparait d’eux a été abolie. Il n’y a plus eu de contradiction entre eux et moi, parce que je m’étais mis à leur ressembler. Ils m’avaient reconnu; je parlais leur langue. » (p.1470)

C’est notamment la lecture de l’excellent travail collectif La langue littéraire qui m’a mené à lui. Des textes fouillés mais toujours clairs, techniques sans que le vocabulaire spécialisé soit un obstacle, une langue universitaire dans ce qu’elle a de meilleur, tenue de bout en bout (prolongeant ainsi la séparation apparue au début du 20ème siècle entre la langue de la critique universitaire « scientifique » et la langue de la littérature), alors qu’il pouvait être tentant, étant donné le sujet, de vouloir en sortir pour parler aussi cette « langue littéraire » .

Le livre nous explique l’autonomisation de la prose, son écart croissant et cultivé avec le langage ordinaire, ses rapprochements avec la langue poétique. J’en fais mon Lagarde et Michard du XXIème siècle(et c’est un hommage): on y trouve un nombre incalculable de citations qui donnent envie de (re)venir à Hugo, Flaubert, Huysmans, Proust, Céline bien sûr, mais aussi aux Goncourt, Zola, ce qu’on soupçonnait moins. Et Ramuz.

PS: pour une plus ample découverte je renvoie au blog de Jean-Louis Kuffer. Il y a peu JLK a rédigé un bel article sur Ramuz et dans ses notes panoptiques récentes, il poursuit une lecture critique des œuvres complètes.