De la destruction (4): que la guerre est jolie

27 mars 2011

Charles Péguy, Notre jeunesse (1910)

Quand une grande guerre éclate, une grande révolution, cette sorte de guerre, c’est qu’un grand peuple, une grande race a besoin de sortir; qu’elle en a assez; notamment qu’elle en a assez de la paix. C’est toujours qu’une grande masse éprouve un violent besoin, un grand, un profond besoin, un besoin mystérieux d’un grand mouvement.

Revue La Voce (août 1914)

Le mystère de la génération d’un nouveau monde européen s’accomplit. La civilisation ne meurt pas! Elle recule pour mieux sauter. Elle plonge dans la barbarie pour mieux rajeunir.

Stefan Zweig, Le monde d’hier (1934-1942)

Je dois à la vérité avouer que dans cette première levée des masses, il y avait quelque chose de grandiose, d’entraînant, et même de séduisant, à quoi il était difficile de ses soustraire. Et malgré toute ma haine et toute mon horreur de la guerre, je ne voudrais pas être privé dans ma vie du souvenir de ces premiers jours; ces milliers et ces centaines de milliers d’hommes sentaient comme jamais ce qu’ils auraient dû mieux sentir en temps de paix: à quel point ils étaient solidaires. (…) Chaque individu éprouvait un accroissement de son moi, il n’était plus l’homme isolé de naguère, il était incorporé à une masse, il était le peuple, et sa personne, jusqu’alors insignifiante, avait pris un sens.

Blaise Cendrars, La main coupée (1946)

Je m’empresse de dire que la guerre ça n’est pas beau et que, surtout, ce qu’on en voit quand on y est mêlé comme exécutant, un homme perdu dans le rang, un matricule parmi des millions d’autres, est par trop bête et ne semble obéir à aucun plan d’ensemble mais au hasard. A la formule marche ou crève on peut ajouter cet autre axiome: va comme je te pousse! Et c’est bien ça, on va, on pousse, on crève, on se relève, on marche et l’on recommence. De tous les tableaux de bataille auxquelles j’ai assisté je n’ai rapporté qu’une image de pagaïe. Je me demande où les types vont chercher ça quand ils racontent qu’ils ont vécu des heures historiques ou sublimes.

(Extraits cités par Emilio Gentile dans L’Apocalypse de la modernité, La Grande Guerre et l’homme nouveau, Aubier, 2011,  traduction de Stéphanie Lanfranchi)

Dans son Apocalypse de la modernité, l’historien Emilio Gentile a réuni l’anthologie déprimante de l’une des plus grandes faillites intellectuelles de l’histoire de l’humanité, transcendant les clivages politiques et les frontières nationales, emportant les artistes et les hommes de sciences, mobilisant les esprits les plus rationnels comme les plus sceptiques ou les plus religieux: Charles Péguy, Emile Durkheim, Henri Bergson, Giuseppe Prezzolini, Filippo Marinetti, Vladimir Maïakovski, Stefan Zweig, Thomas Mann, Ernst Jünger, Max Weber, Robert Musil, Franz Marc… A la veille de 1914 et dans les  semaines qui suivirent le début de la Grande Guerre, ce sont, à quelques exceptions près (Bertrand Russell, Romain Rolland), tous les membres de la République des lettres européenne, unis pour l’occasion, qui participèrent à la grande beuverie des grands mots creux et sonores, auxquels ils ajoutèrent souvent des majuscules pour les rendre encore plus sonores et plus creux : Apocalypse, catastrophe, Bête, Dieu, Sodome, Gomorrhe, Armageddon, régénération, fraternité, purification, totalité, décadence, Mal, Bien, sang, fleuve (de sang), laver, jeunesse, peuple, épreuve, race, Histoire,  communauté, merveilleuse, acier, feu, etc…

Confrontés à d’authentiques problèmes (la rivalité des nations, la solitude des grandes villes, l’étroitesse des perspectives bourgeoises, le sentiment de fragmentation de toute réalité), ils choisirent tous la solution la plus paresseuse, celle qui se trouvait pour ainsi dire à portée de main et trainait partout, l’idée reçue dans toute sa splendeur:  l’Europe avait besoin d’une bonne guerre, une bonne saignée la remettrait sur pied comme les malades en des temps réputés moins positifs. Tous y croyaient comme des enfants jouant aux petits soldats – en fait bien plus que des enfants, qui savent ou devinent qu’ils ne font que jouer  -, trépignant d’aller au combat « pour de vrai » ou d’y envoyer d’autres qu’eux, souvent moins savants, moins enthousiastes aussi, mais plus clairvoyants. Tous attendaient de ce conflit une grande révélation. Pourtant tous limitèrent leur prophétie à la description ce que Gentile appelle une « apocalypse mutilée », c’est-à-dire une fin du monde amputée de son « après ». Car autant les voluptueuses peintures du déchainement de violence à venir étaient précises et détaillées dans leur bouche, sur leurs toiles ou sous leur plume, autant les contours du monde et les traits de l’homme nouveaux qui devaient en sortir étaient flous, et pour cause.

Finalement la guerre eut lieu. Comme toujours elle fut morne et stupide. Il n’en sortit rien d’autre que des hommes plus accablés et (ou) plus méchants.  L’abattage des corps, le viol des femmes, les exécutions de civils, la destruction des villes et des villages, des forêts et des champs, le pillage des maisons, les fusillades pour l’exemple, le deuil des familles, la promiscuité, l’attente, l’ennui, la peur, rien décidément n’avait dans la réalité quoi que ce soit de commun avec les récits de nos grands esprits élevés au nationalisme industriel, au christianisme viril et au nietzschéisme technicolor, qui se réveillèrent – quand ils se réveillèrent – entourés de ruines et de cadavres, avec la gueule de bois des lendemains de cuites adolescentes.

 

Images: Jean-Luc Godard, Les carabiniers, 1963
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L’arrivée à New-York

6 décembre 2009

Ma première énigme fut un fiasco, inutile de le cacher. Peut-être que celle-ci (beaucoup plus facile!) aura plus de succès.

Arrivée N°1:

« Le port.

Le port de New-York.

1834.

C’est là que débarquent tous les naufragés du vieux monde. Les naufragés, les malheureux, les mécontents. Les hommes libres, les insoumis. Ceux qui ont eu des revers de fortune; ceux qui ont tout risqué sur une seule carte; ceux qu’une passion romantique a bouleversés. Les premiers socialistes allemands, les premiers mystiques russes. Les idéologues que les polices d’Europe traquent; ceux que la réaction chasse. les petits artisans, premières victimes de la grosse industrie en formation. Les phalanstériens français, les carbonari, les derniers disciples de Saint-Martin, le philosophe inconnu, et des Ecossais. Des esprits généreux, des têtes fêlées. Des brigands de Calabre, des patriotes hellènes. Les paysans d’Irlande et de Scandinavie. Des individus et des peuples victimes des guerres napoléoniennes et sacrifiés par les congrès diplomatiques. Les carlistes, les Polonais, les partisans de Hongrie. Les illuminés de toutes les révolutions de 1830 et les derniers libéraux qui quittent leur patrie pour rallier la grande République, ouvriers, soldats, marchands, banquiers de tous les pays, même sud-américains, complices de Bolivar. Depuis la Révolution française, depuis la déclaration de l’Indépendance (vingt-sept ans avant l’élection de Lincoln à la présidence), en pleine croissance, en plein épanouissement, jamais New-York n’a vu ses quais aussi continuellement envahis. Les émigrants débarquent jour et nuit, et dans chaque bateau, dans chaque cargaison humaine, il y a au moins un représentant de la forte race des aventuriers. »

Arrivée N°2:

« Pour une surprise, c’en fut une. A travers la brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous…

Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New-York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et de belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

On en a donc rigolé comme des cornichons. Ça fait drôle forcément, une ville bâtie en raideur. »

Deux coups d’essai. Deux coups de maîtres. Je les offre en ce jour à la belle jeune femme de la librairie de Tréguier.

(Photographie: Alfred Stieglitz, The City of Ambition, 1910)