Dictionnaire des lieux sebaldiens (20): Jérusalem

7 septembre 2010

W. G. Sebald, Les Emigrants, p.163

Aujourd’hui, est-il noté deux jours plus tard, premier tour en ville et aux alentours. En résumé, très mauvaise impression. Des marchands de souvenirs et de bondieuseries presque à tous les pas de porte. Ils sont accroupis dans l’obscurité de leur magasin au milieu d’un gigantesque bric-à-brac d’objets sculptés dans l’olivier et de babioles incrustées de nacre. A partir de la fin du mois, des légions de croyants vont venir acheter, dix ou quinze mille pèlerins venus du monde entier. Les bâtiments récents sont d’une laideur difficile à décrire. Dans les rues, des monceaux d’ordures. On marche sur des merdes !!! En nombre d’endroits, jusqu’aux chevilles dans une poussière calcaire pulvérulente. Les rares plantes ayant survécu à la sécheresse qui sévit depuis mai couverte de cette poudre de pierre comme d’une efflorescence pruineuse. Une malédiction semble planer sur la ville. Décrépitude, décrépitude, marasme et vacuité.
(Babel, traduction Patrick Charbonneau).

Gustave Flaubert, Voyage en Orient, p.244

Vendredi 9, promenade dans la ville – tout est fermé à cause du Baïram – silence et désolation générale – la boucherie – couvent arménien – maison de Ponce Pilate = sérail, d’où l’on découvre la mosquée d’Omar. Jérusalem me fait l’effet d’un charnier fortifié – là pourrissent silencieusement les vieilles religions – on marche sur des merdes et l’on ne voit que des ruines – c’est énorme de tristesse.

Les Emigrants, p.167

Le soir, étudié le guide acheté à Paris. Dans le passé, peut-on y lire, Jérusalem offrait un autre spectacle.

Parvenus au terme de leur voyage en Orient à la fin du mois de novembre 1913, Cosmo Solomon et Ambros Adelwarth découvrent la Ville sainte livrée aux marchands du Temple. En ruine et promise à un nouveau châtiment, elle enfle et pue sa décomposition. Les deux compagnons mettent littéralement leurs pas dans les pas de Flaubert et du Camp, et ce faisant dans la merde qui tapisse les rue de la Ville sainte. L’impression n’est pas neuve, et elle a été reprise, cultivée, parfois un peu fânée. Pierre Loti, dans un style moins flaubertien

Jérusalem ! Ceux qui ont passé avant moi sur la terre en ont déjà écrit bien des livres, profonds ou magnifiques. Mais je veux seulement essayer de noter les aspects actuels de sa désolation et de ses ruines ; dire quel est, à notre époque transitoire, le degré d’effacement de sa grande ombre sainte, qu’une génération prochaine ne verra même plus…
(Jérusalem, 1894, lire ici)

C’est à l’âge romantique que se fige l’image d’une Terre sainte décrépie, propice au regard mélancolique sur les ruines de l’Orient captif. Et il est vrai : tout au long du dix-neuvième siècle les pèlerinages se gonflent de fidèles à mesure que les chrétiens occidentaux obtiennent des autorisations plus larges de la part de l’empire ottoman sur son déclin. Le croyant se distingue de plus en plus mal du touriste, les échoppes pullulent, les infrastructures ne suivent pas, ou suivent mal. La ville sombre, écrasée par son aura, et comme Deauville aujourd’hui, , dans la partie contemporaine du récit, le narrateur subit une horde de Japonais en vacances, son succès la fait rouler sur la pente d’un irrémédiable déclin.

Il faut vite dresser un inventaire pour sauver ce qui peut encore l’être, et s’assurer qu’on a bien marché dans la Vieille Ville. La description est, nous dit-on, constituée d’extraits du journal d’Ambros, qui donne libre cours à sa manie des listes, dressées ici selon une logique toute géographique, comme un panorama désordonné, au gré de la rose des vents

Les Emigrants, p.164

Vers le nord se trouve la cathédrale russe, l’hospice français de Saint-Louis, le foyer juif pour aveugles, l’église et l’hospice de Saint-Augustin, l’école allemande, l’orphelinat allemand, l’asile allemand pour les sourds-muets, The School of the London Mission to the Jews, l’église abyssinienne, the Anglican Church, College and Bishop’s House, le monastère des dominicains, le séminaire et l’église Saint-Etienne, l’institut Rothschild pour jeunes filles, l’école des métiers de l’Alliance israélite, l’église Notre-Dame-de-France et sur l’étang de Bethseda le St Anna Convent ; sur le mont des Oliviers on a (…)

La mosaïque est bien peu spirituelle et le chapelet des édifices ainsi égrenés sur le ton du guide touristique suscite davantage l’amusement (ou l’effarement) que le recueillement. On est au grand marché des croyances, et ce n’est donc pas dans cette ville trois fois sainte, mais hors ses murs, après s’être fait tirer le fameux portrait,

qu’Ambros peut enfin connaître un de ces moments de bonheur tel qu’on n’en retrouve que dans le passé. Tourné vers la Mer Morte

p.167

L’air est si clair, si ténu, si limpide, qu’instinctivement on tend la main pour toucher les tamaris en bas sur les rives du fleuve. Jamais encore nous n’avions été entourés d’un tel flot de lumière.

De même c’est vue de l’extérieur, d’une « hauteur imaginaire, située sensiblement au-dessus du reste du monde » (comme il est dit dans un autre livre (1) de la Vue de Haarlem de Jacob Van Ruysdael, et comme on pourrait le dire de toute la prose de Sebald),

sur cette gravure nocturne, que Jérusalem redevient céleste. Étalée sur deux pages, elle surplombe la description, et souligne on ne peut plus clairement que le fossé entre la réalité et sa représentation ne sera jamais franchi, ici moins qu’ailleurs.

Car ailleurs il existe d’autres Jérusalem plus authentiques. Dans Les Anneaux de Saturne (partie IX) la ville est évoquée par son symbole originel, le Temple, lui-même réduit à la taille d’une maquette par Alec Garrard, que le narrateur rencontre dans sa ferme près de Yoxford, à l’ouest de Dunwich, vers la fin de son English Pilgrimage.

Mettant en oeuvre des efforts et des sacrifices tels que son entourage en est venu à le tenir pour fou, Garrard s’est lancé dans la reconstitution exacte, à l’échelle 1/100, du bâtiment détruit en 70 par les Romains. L’homme existe vraiment, comme beaucoup de personnages secondaires des récits sebaldiens. C’est un des ces « amateurs » (2) que l’on retrouve un peu partout dans l’œuvre (Jacques Austerlitz en est un). Obsédés par la réalisation d’un but démesuré, ayant mis de côté toute notion de carrière ou de réussite au sens où leurs contemporains entendent le plus couramment ces termes, ils sont sans cesse menacés d’effondrement, mais parfois étonnamment proches de la félicité.

Les Anneaux de Saturne, p.290-291

A présent qu’il fait de plus en plus sombre en bordure de mon champ de vision, je me demande si je parviendrai jamais à achever ma construction et si tout ce que j’ai fait jusqu’à présent n’est pas qu’un misérable bricolage. Mais à d’autres moments, lorsque la lumière du soir tombe à l’oblique par la fenêtre et que je laisse agir sur moi la vue d’ensemble de mon ouvrage, le temple et ses portiques, le quartier d’habitation des prêtres, la garnison romaine, les bains et le marché aux victuailles, les aires de sacrifices, les préaux, la nature environnante jusqu’aux montagnes à l’arrière-plan, tout me paraît soudain comme achevé et il mes semble alors  que mon regard plonge alors dans les régions élyséennes.

(Actes, Sud, traduction Bernard Kreiss)

La Jérusalem céleste n’est certes pas de cette terre, mais qui sait voir peut en repérer les reflets en maints endroits du monde, même dans cette grange perdue en plein Suffolk, et même si c’est au prix d’une de ces modifications de proportions, distorsions de perspective, dont les personnages sebaldiens sont coutumiers.

Il y a aussi une Jérusalem plus discrète et périphérique, une sorte de Jérusalem « d’emprunt », que l’on trouve dans un des essais critiques qui composent Die Beschreibung des Unglücks (1994). Sebald l’identifie à la Slovénie du récit de Peter Handke, le Recommencement (Die Wiederholung), relu à la lumière d’un messianisme juif. N’ayant pu lire ce texte, je m’en remets à  l’article qui m’a mis sur la piste :

Helen Finch, « « Die irdische Erfüllung » : Peter Handke’s Poetic Landscapes and W. G. Sebald’s metaphysics of History »:

Towards the end of his essay, Sebald constructs a hallucinogenic méditation on Die Wiederholung, where Slovenia comes to represent Jerusalem, and Filip Kobal a salvific figure.

(in Anne Fuchs et J.J Long (ed.), W.G. Sebald and the Writing of History, p.186)

Le même article ne manquant pas de souligner, dans les lignes qui suivent, combien cette Slovenian Jerusalem, où le personnage principal, Filip Kobal, viendrait chercher sa rédemption, doit moins au projet littéraire de Handke qu’aux obsessions et à une lecture artiste de Sebald lui-même.

Quoique : ne lit-on pas

Le Recommencement, p.231

Et un jour, dans le cours de tes années, tu sauras, familier des lieux, distinguer les cargos et les voiliers du golfe de Trieste des grues du chantier naval de Monfalcone, des châteaux de Miramare et de Duino et des coupoles de la basilique San Giovanni sur le Timavo, et puis découvrir à tes pieds au fond de l’entonnoir de la doline, entre deux fragments de rochers, la barque très réelle, à moitié pourrie, à plusieurs sièges, avec sa rame, et te souvenir d’elle, partie pour le tout, en la nommant involontairement, tu es maintenant assez libre, l’ARCHE D’ALLIANCE
(Gallimard, traduction de Claude Porcell)

et, dans Austerlitz, ne retrouve-t-on pas la même Arche (« à trois étages », est-il précisé), dans le même genre d’endroit improbable, au Great Eastern Hotel de Londres ? Si.

De la Ville au Temple; du Temple à l’Arche; du réel à son image. A défaut d’avoir le tout, il faut se contenter de la partie, d’un signe, d’une trace, de quelques mots de Jérusalem, origine et but ultimes de l’exil, heimat, utopie, jamais atteinte, toujours rêvée ( Si je t’oublie…) : en substance la promesse entendue à Venise, reprenant l’incantation des Juifs et déracinés de tous pays :

Vertiges, ALL’ESTERO, p.61

Malachio pilota le bateau jusqu’à mon hôtel. Il ne restait plus rien à dire. Le bateau accosta. Nous nous serrâmes la main. Déjà j’étais à quai. Les vagues clapotaient contre les pierres envahies par la chevelure hirsute des mousses. Le bateau fit demi-tour dans l’eau. Malachio me fit encore signe et cria : Ci vediamo a Gerusalemme. Et parvenu à plus grande distance, il le répéta encore plus fort : L’année prochaine à Jérusalem !

Notes :

(1) Les Anneaux de Saturne, p.104

(2) Lire « Sebald’s amateurs », de Ruth Franklin, dans le recueil d’articles W.G. Sebald : History, Memory, Trauma, dirigé par Scott Denham et Mark McCulloh


Dictionnaire des lieux sebaldiens (19): Constantinople

30 juin 2010

Sebald, Les Emigrants, p.154-155

Personne, écrit-il, ne saurait imaginer cette ville. Tant de bâtiments, tant de verts différents. Les cimes des pins haut dans le ciel. Acacias, chênes-lièges, sycomores, eucalyptus, genévriers, lauriers, véritables paradis arborés, pentes ombragées, bosquets où bruissent les ruisseaux et les fontaines. Chaque promenade réserve des surprises, des frayeurs même. Les perspectives changent, comme d’une scène à l’autre dans un spectacle. Une rue bordée de bâtisses aux allures de palais se termine sur un ravin. Tu visites un théâtre et, franchie une porte de vestibule, tu te retrouves dans un petit bois ; une autre fois, tu t’engages dans une ruelle sombre de plus en plus étroite, tu fais un dernier pas désespéré et passé le coin, tu domines brusquement, comme du haut d’une chaire, un panorama des plus étendus. Tu escalades à n’en plus finir une colline dénudée et débouches dans l’ombre d’une vallée, tu passes sous un portail de maison et te retrouves dans la rue, tu te laisses dériver quelque peu dans un bazar et soudain te voilà entouré de pierres tombales. Car comme la mort elle-même, les cimetières de Constantinople sont au milieu de la vie. Pour chaque disparu, dit-on, on plante un cyprès. Dans leurs ramures épaisses nichent les tourterelles turques. Quand vient la nuit, leurs roucoulements plaintifs cessent et elles partagent la tranquillité des morts.

(Babel, traduction de Patrick Charbonneau)

Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, p.257

Comme on ne marche guère qu’en babouches, qu’on n’entend pont de bruit de carrosses et de charrettes, qu’il n’y a point de cloches, ni presque  point de métiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l’air de se dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d’un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n’étaient là que pour acheter, vendre et mourir. Les cimetières sans murs, et placés au milieu des rues, sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leur nid dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques qui n’ont de rapport, ni avec les hommes modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés : on dirait qu’ils ont été transportés dans cette ville orientale par l’effet d’un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux : ce qu’on voit n’est pas un peuple, mais un troupeau qu’un imam conduit et qu’un janissaire égorge.

Sebald, dans un entretien donné au Guardian, le 22 septembre 2001:

My ideal station is possibly a hotel de Switzerland

A la recherche du Jardin d’Eden et du bonheur d’être ici, sur la route de Jérusalem, le pèlerinage aurait pu s’arrêter là. Par les ruelles labyrinthiques de Galata (la rive nord), c’est le vert paradis que découvrent Ambros et Cosmo. Le centre de gravité en serait sans doute la petite maison du quartier d’Eyüp que les deux voyageurs, après avoir débarqué au Pera Palas, habitent un moment, car les modestes édifices, on l’a déjà vu, se rapprochent au plus près de ce que pourrait être la demeure idéale sur terre, un paradis en soi.

Et qu’est-ce que le paradis selon Sebald, si ce n’est le lieux où l’au-delà (Pera) rejoint l’ici-bas ? Le carrefour bien connu de l’Orient et de l’Occident est aussi celui où se touchent les deux mondes. Ici les vivants n’ont pas oublié les morts. « Les cimetières de Constantinople sont au milieu de la vie ». Image inversée de l’enfer moderne :

Campo Santo, p.39

La place que l’on assigne aux morts est de plus en plus réduite et souvent, à peine quelques années ont-elles passée, elle est résiliée. Où sont alors entreposés les restes mortels, comment sont-ils évacués ? leur masse grossit, bien sûr, même dans nos contrées. Mais comme elle doit être énorme, à plus forte raison dans les villes qui tendent irrésistiblement vers les trente millions d’habitants ! Où les mettre, les morts de Buenos Aires et de Sao Paulo, de Mexico City, de Lagos et du Caire, de Tokyo, de Shanghai et de Bombay ? la fraicheur du tombeau pour une minorité, sans doute. Et qui se souviendra d’eux, d’ailleurs est-ce qu’on s’en souvient ? Le souvenir, la conservation et la sauvegarde, écrivait Pierre Bertaux il y a déjà trente ans, à propos de la mutation de l’humanité, n’étaient indispensables qu’à une époque où la densité des habitations était faible, rares les objets fabriqués par nous, et où l’espace était abondant.

En refoulant les tombes hors des villes l’homme occidental se condamne à ne jamais faire son deuil, à répéter le traumatisme de la séparation sans en connaître réellement la cause. Les motifs littéraires s’appuient ici sur les sciences humaines : la psychanalyse, sans doute, l’histoire sûrement : c’est la grande thèse de Philippe Ariès selon laquelle le processus de civilisation n’a eu de cesse de repousser les morts hors de la vue des vivants, la même que formulait le germaniste Pierre Bertaux, convoqué au pied des tombes de Piana.

A la veille de la Grande Guerre, quand Ambros et Cosmo découvrent les nécropoles incrustées dans la ville, elles sont en fait déjà condamnées.

Le Grand Champ des Morts, la plus vaste d’entre elles, était situé à l’emplacement de l’actuelle place Taksim. Il fut, entre le seizième et le dix-neuvième siècle, le plus grand cimetière du monde, où se côtoyaient les tombes musulmanes, arméniennes, catholiques, protestantes (il y eut même un carré suisse). Il servit un temps de modèle en Occident mais ne survécut pas à la modernisation, l’assainissement, l’européanisation de la ville, processus qui débuta au milieu du dix-neuvième siècle et connut son apogée en 1930, quand Constantinople fut rebaptisée Istanbul sur décision d’Atatürk, sept ans après avoir perdu son rang de capitale au profit d’Ankara.

En attendant, c’est l’automne 1913, et le visiteur peut encore s’émerveiller. Les quelques semaines passées à Constantinople sont, nous dit le narrateur, transcrites directement du journal de voyage d’Ambros. Les jours se chevauchent et la langue s’emballe, les choses vues s’accumulent en listes plus ou moins bien tenues : bâtiments, végétation, hommes, animaux, l’ensemble de la création se découvre au détour d’une courbe ou au sommet d’une colline, baigné dans un hors-temps merveilleux et archaïque. De drôles de bêtes semblent faire signe aux deux hommes qui se retrouvent accompagnés, au gré de leurs errances, d’une « myriade de cigognes », d’un « essaim de dauphins », d’un « gros pigeon gris de la taille d’un coq ». Une montreuse d’ours apparaît. Mais l’étrangeté n’est jamais, comme ailleurs, source de malaise.

Le jeune derviche croisé un jour incarne à lui seul l’innocence de l’endroit et de l’instant. La photographie que Cosmo fait prendre de lui le lendemain renforce encore son rayonnement fantomatique, de ce monde et de l’autre, présent et muet.

Je pense à une autre image d’enfant.

Et un autre costume, peut-être celui acheté le 26 octobre à Constantinople (doit-on croire le texte, qui évoque quelques pages plus tôt un « costume arabe » et date la photographie du « séjour à Jérusalem » (p.112)?).

Le lendemain (p.161) les deux compagnons repartent en direction de la ville sainte. Le contraste sera d’autant plus saisissant que la Jérusalem des Emigrants est abandonnée à la boue et à la merde, aux marchands du Temple. Le couple que forment les deux villes est comme le reflet inversé de celui que Chateaubriand avait construit dans son Itinéraire. Le « Vous » s’est mué en «Tu », les colombes sont toujours là, mais le silence est d’une autre qualité. Peu d’indulgence chez l’écrivain français pour la ville de Constantin devenue capitale de l’empire ottoman, muette de terreur.

Où l’ancienne Byzance est marquée de tous les stigmates du despotisme oriental, en proie à un déclin irréversible, tandis que Jérusalem, pourtant musulmane pour un siècle encore, recèle bien les mille richesses attendues par l’auteur du Génie du Christianisme. En cela plus proche de Nerval et Flaubert (la prise de note comme sur le vif), Sebald tourne le dos à un certain orientalisme, sans s’éloigner d’un autre, plus profus, plus fantastique. Parfois moins éthéré si l’on songe à certains cimetières.

Flaubert, Voyage en Orient, p.365

Promenade dans le bas quartier de Galata : rues noires – maisons sales – salles au rez-de-chaussée – violon aigre qui fait danser la romaïque – jeunes garçons en longs cheveux qui achètent des dragées à des marchands. A la nuit tombante, promenade dans le cimetière de Péra ; tombe d’une jeune fille française qui s’est empoisonnée pour ne pas épouser un homme que son père lui destinait, il l’avait même introduit dans sa chambre. Ces histoires d’empoisonnement par amour sont fréquentes à Smyrne, où l’on s’occupe beaucoup de galanteries. Stéphany nous dit que dans ce cimetière, le soir très tard ou le matin de très bonne heure, les putains turques viennent s’y faire baiser, par des soldats particulièrement. Entre le cimetière et une caserne que l’on bâtit à gauche, vallon ; dans ce vallon des moutons broutaient.

Comme souvent dans les textes de Sebald, les lieux ont leur double, parfois éloigné de milliers de kilomètres. Leur reflet peut apparaitre à tout moment. C’est ainsi que d’une colline de Galata le spectacle donné fait surgir pour un moment d’autres horizons et d’autres temps, tout aussi édéniques.

p.155

Aujourd’hui, comme nous traversons [le quartier juif],  s’ouvre à nous, à l’improviste, une vue sur les crêtes bleues des montagnes enneigées de l’Olympe. L’instant d’un terrible battement de cœur, je me crois en Suisse ou de nouveau à la maison.

Constantinople a donc son pendant occidental: la Suisse comme lieu idéal (« eutopie », dit Michael Edwards), parmi les montagnes, au bord de l’eau. At home, at last.

Ambros a fait son apprentissage au Grand Hôtel Eden, à Montreux, et c’est dans la même ville, au Montreux Palace qu’a vécu Nabokov (encore lui!), au bord du lac Léman : le paradis des émigrants.

Je me demande si, comme le suggère l’entretien donné au Guardian, Sebald aurait vraiment trouvé la félicité dans un de ces repères de la jet-set mondialisée. Il dit « ideal station » mais je crois qu’il sait très bien que le lieu dont il parle est en réalité d’un autre temps. « He half smiles » précise l’article.

Images: on trouvera les gravures (anglaises) ici, elles datent de la première moitié du dix-neuvième siècle; Derviche des Emigrants; Jacques Austerlitz dans le roman éponyme; Ambros dans les Emigrants (« il existe néanmoins un portrait… »); Le Mont Olympe; Vue du Lac Léman; Nabokov et l’Hôtel Eden, dans les Emigrants).

Dictionnaire des lieux sebaldiens (18): la Méditerranée

2 mai 2010

François René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem

J’étais là sur les frontières de l’antiquité grecque, et aux confins de l’antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, César, Pompée, Cicéron, Auguste, Horace, Virgile, avaient traversé cette mer. Quelles fortunes diverses tous ces personnages célèbres ne livrèrent-ils point à l’inconstance de ces mêmes flots ! Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les grands hommes de la Grèce et de l’Italie, j’allais chercher les muses dans leur patrie ; mais je ne suis pas Virgile, et les dieux n’habitent plus l’Olympe.

Nous avancions vers l’île de Fano. Elle porte avec l’écueil de Merlère, le nom d’Othonos ou de Calypso, dans quelques cartes anciennes. D’Anville semble l’indiquer sous ce nom, et M. Lechevalier s’appuie de l’autorité de ce géographe pour retrouver dans Fano le séjour où Ulysse pleura si longtemps sa patrie.

(Folio, p.81)


W. G. Sebald, Les Emigrants

A sept heures du soir, la tempête bat son plein. Les vagues passent par-dessus le pont. Le capitaine autrichien a allumé dans sa cabine une petite lampe à huile devant l’image de la Vierge. Agenouillé par terre, il prie. En italien, étrangement, pour les âmes des marins disparus, sepolti in questo sacro mare. A la nuit de tempête succède une journée de bonace. Continuons à la vapeur cap au sud. Je mets de l’ordre dans les affaires chamboulées. Au déclin de la lumière, devant nous flottant gris perle sur la ligne d’horizon, Cosmo se tient à la proue comme un pilote. Crie à un matelot le mot de Fano. Sisiorsi, crie celui-ci, et encore plus fort, pour avertir : Fano ! Fano !

(Traduction de Patrick Charbonneau, Babel, p.151-152)

Le parcours dans l’Orient sebaldien se poursuit à travers quelques étapes du voyage qui mène le richissime Cosmo Solomon et son domestique / compagnon Ambros Adelwarth de Deauville à Jérusalem. On en trouve le récit dans la troisième nouvelle des Emigrants, tout entière consacrée à Ambros, grand-oncle du narrateur (p.111-113 et p.150-172).

La Méditerranée sert de cadre au début de leur périple.

La première nuit est agitée par une tempête, mais la mer n’est pas réellement menaçante. Elle n’a rien du tombeau ou de la fosse commune où corps et biens sombrent dans d’autres récits (l’équipage de Béring dans D’après nature ; Dunwich, les harengs de la Mer du Nord piégés par les filets, « déjà morts au moment où on les remonte à la surface »; le comte de Sandwich englouti par le même « Océan allemand », toujours dans Les Anneaux de Saturne ; on pourrait y ajouter Virnwy, la ville galloise disparue sous un lac d’eau douce dans Austerlitz, tant la dimension biblique et donc maritime y apparaît évidente) ou menacent de sombrer (je songe ici au narrateur de Campo Santo, que l’attrait du vide et une pulsion de mort éloignent dangereusement du rivage, avant que l’élan vital ne le ramène sur la plage).

Elle n’est pas non plus une simple « toile de fond » sur laquelle viennent s’inscrire les beautés et étrangetés du monde, comme dans Campo Santo, même si, au détour d’une île, Ambros voit apparaître un des ces navires tout droit sortis du récit corse.

Au-delà du chenal, derrière les montagnes albanaises bleues nuit, le jour se lève, répand la lueur de ses flammes sur le monde encore privé de lumière. En même temps deux yachts blancs de haute mer traversent le tableau en lâchant des panaches de fumée blanche, si lentement qu’on dirait qu’ils sont tirés pouce par pouce par un câble sur une immense scène de théâtre. On a peine à croire qu’ils se déplacent, mais pourtant ils finissent par disparaître derrière les coulisses du cap Varvera, couvert de forêts vert sombre  (…)

(Les Emigrants, p.152)

Le narrateur de Campo Santo en trouve un de couleur identique, mais plus imposant, mouillant dans le port d’Ajaccio.

(…) il y avait dans le port un bateau de croisière blanc comme neige, tel un grand iceberg (…)

(Campo Santo, p.11)

Et de sa chambre de Piana, après avoir médité sur la beauté et la fragilité de la forêt de Bavella:

Il fallu un certain temps pour que mes yeux s’accoutument de nouveau à la douce pénombre et que je puisse voir le bateau qui s’était avancé au milieu de l’incendie et à présent mettait le cap sur le port de Porto, si lentement qu’on pouvait croire qu’il ne bougeait pas. C’était un grand yacht à cinq mâts, qui ne laissait pas la moindre trace sur l’eau immobile. Il était tout au bord de l’immobilité et pourtant il avançait aussi inéluctablement que la grande aiguille d’une horloge.

(Campo santo, p.50)

Un dernier voilier, tiré des Anneaux de Saturne celui-là, pareillement immobile :

Au large, sur la mer couleur de plomb, un petit bateau à voile se déplaçait dans le même sens que moi ou, plutôt, à ce qu’il me semblait, se tenait sur place, tandis que de mon côté, j’avais beau presser le pas, je n’avançais pas davantage que l’invisible navigateur fantôme à bord de sa barque immobile.

(Les Anneaux de Saturne)

Mer et ciel suscitent l’arrêt et la contemplation, une forme de stupeur, et il faudrait relever tous les passages qui dans l’œuvre de Sebald décrivent les trajectoires lentes et fluides, en apesanteur, des bateaux et des avions. La matière (aqueuse ou aérienne) dans laquelle ces lourds engins se meuvent apparemment sans le moindre à-coup est propice au rêve éveillé et – plus encore que le ralenti artificiel (1) – à la capture du temps.

Pas une tombe, plus qu’une scène, la Méditerranée prend une dimension nouvelle dans les Emigrants. La mer que traversent Ambros et Cosmo, deux « wanderers » venus du Nouveau Monde, est avant tout un espace textuel parcouru par des siècles de littérature européenne, depuis les aventures d’Ulysse jusqu’aux voyages en Orient que tout écrivain qui se respecte doit avoir fait et écrit à l’âge romantique.

Nerval: voyages réels (1839-1843)

Nerval: voyage fictif

Nerval: voyage fictif

Flaubert: voyage en Orient (1849-1851)

C’est un territoire palimpseste, sillonné de routes empruntées et réempruntées, interprétées, déviées, croisées, auxquelles Sebald ajoute ses propres lignes.

Une mer profonde – l’histoire longue des hommes et des textes – dont la prose d’un écrivain du vingtième siècle, Sebald le sait, ne peut-être que l’écume.

Les deux voyageurs sont sur un bateau qui avance tantôt à voile et tantôt à vapeur, en équilibre, comme le dit François Hartog de Chateaubriand (2), entre deux régimes d’historicité : l’un, ancien, selon lequel le passé revient toujours souffler sur le présent; l’autre, moderne, qui sépare irrémédiablement les hommes de leurs ancêtres, tournés qu’ils sont vers les promesses du futur.

Venons en au voyage. Il se déroule au cours de la seconde moitié de l’année 1913. C’est un pèlerinage plus littéraire que religieux selon le modèle établi au siècle précédent, même si l’origine juive de Cosmo, son patronyme (Solomon), ainsi que l’exil hors d’Allemagne d’Ambros, lui donne encore une autre dimension, à la fois plus ancienne (antique) et plus contemporaine. Chateaubriand, pionnier du genre, n’apparaît jamais explicitement dans le texte – alors qu’il fait l’objet d’un épisode des Anneaux de Saturne (chapitre IX) – mais c’est bien sur ses traces que sont lancés les deux personnages.

Ambros Adelwarth emprunte en réalité autant au grand écrivain qu’à son domestique Julien Potelin, auteur lui-même d’un journal qui a servi de source au livre XVIII des Mémoires d’outre-tombe. « Je serai Cook, il sera Clerke » écrit Chateaubriand avec son humilité habituelle. Dans les vingt dernières pages du récit des Emigrants, comme dans les passages des Mémoires, la prose du carnet chevauche celle du narrateur qui par moment reprend la main, par moment laisse la bride au texte source, au point que chez Sebald les deux viennent rapidement à se retrouver mêlés.

On lira donc la fin de la nouvelle en regard des Mémoires d’Outre-tombe et, plus encore, en ayant ouvert à côté l’Itinéraire de Paris à Jérusalem que Chateaubriand fit paraître en 1811.

Chateaubriand: Itinéraire (1806-1807)

Après un passage par Milan, Chateaubriand part le 1er août 1806 de Trieste, sous pavillon autrichien (en 1806 la mer était toute anglaise et interdite aux bateaux français), tandis qu’Ambros, qui achète son carnet de voyage dans la capitale lombarde, s’embarque « fin août » de Venise avec son ami et maître. Points de départ différents donc, mais on peut interpréter dans la suite du texte les références au capitaine autrichien (p.151), puis triestin (p.153) comme des échos discrets au port voisin, qui était alors de l’autre côté de la frontière.

On peut distinguer quatre étapes de la Mer Adriatique à la Mer Ionienne.

1) La tempête : c’est l’épreuve initiatique, imposée par les dieux mais elle perd au temps modernes une bonne part de son caractère homérique. Chateaubriand, devenu très prosaïque, est soulagé de voir que son Julien supporte le tangage sans trop de difficulté. Sebald en fait quant à lui un objet de mémoire et de recueillement bien plus qu’une menace réelle.

2) « Fano ! »: le mot est scandé, moins un appel qu’une citation. Il retient pareillement l’attention de Chateaubriand, c’est l’île mystérieuse que certains (pas Victor Bérard, qui la place à Gibraltar) tiennent pour la demeure de la nymphe Calypso où Ulysse pleura, prisonnier, le pays lointain.

Homère, Odyssée, Chant V:

Assis sur le rivage, et toujours au même point, il pleurait, son cœur se brisait en larmes, gémissements et chagrins. Et sur la mer inlassable il fixait ses regards en répandant des pleurs.

(GF, traduction Médéric Dufour et Jeanne Raison)

A moins que ce ne soit là que Nausicaa recueille le héros échoué, sur le chemin du retour.

3) Corfou : une île dont l’écrivain français dresse la liste des toponymes successifs : « Drepanum, Macria, Schérie, Corcyre, Ephise, Cassiopée, Céraunia, et même Argos » (IPJ, p.83). Aujourd’hui Corfou. Cosmo et Ambros y séjournent un jour et une nuit « hors du temps ». Parmi les multiples possibles, Sebald ne retient que Kassiopé, ce qui lui permet aussi, quelques lignes plus loin, d’en donner une image céleste que les deux compagnons contemplent dans le ciel grec.

4) Bifurcation : Puis les routes se séparent avant de poser le pied sur le sol grec. Chateaubriand débarque à Modon au sud du Péloponnèse, où il laisse Julien, tandis que Cosmo et Ambros pénètrent par le Golfe de Corinthe en direction de Delphes puis d’Athènes.

Avant de laisser le bateau, Sebald fait jouer une dernière fois la polysémie des toponymes. Les voyageurs entrent dans le Golfe « via Ithaque » (p.152) et bien entendu l’île rappelle il ritorno in patria (titre de la dernière partie de Vertiges). Cependant l’image tout à la fois heureuse et nostalgique du chez-soi (patrie, homeland, heimat…) se trouve considérablement troublée et pervertie par le récit sebaldien.

Le lecteur apprend en effet quelques pages plus tôt (122) que les deux personnages connaissent une fin semblable, à une vingtaine d’années de distance, dans le même hôpital psychiatrique de Samaria (!) à Ithaca, New Jersey, petite ville qui se trouve être le siège de l’université de Cornell où officia Nabokov, le « butterfly man » qui apparaît ici et là dans tout le recueil.

Mais c’est encore une autre histoire.

A suivre: Constantinople, Jérusalem.

Notes :

(1) C’est Jacques Austerlitz qui « anatomise le temps », comme le dit Muriel Pic, en ralentissant frénétiquement, sur son lecteur vidéo, les images du film sur Theresienstadt (L’image papillon, p.139)

(2) Régimes d’historicité, chapitre 3 : « Chateaubriand : entre le nouveau et l’ancien régime d’historicité ».

(Images: Ulysse et les sirènes, mosaïque de Dougga (260 après JC); détail de la couverture de Campo Santo, Jean-Pierre Lescourret; photographie tirée des Anneaux de Saturne; cartes tirées des éditions folio des Voyages en Orient; Opatija, photographie d’Arnau Thée; Chateaubriand par Girodet (détail); deux photographies tirée des Emigrants)


L’AVENTURE DU REGARD PERSAN (3/3)

3 mars 2010

LES ÉCRANS LÀ-BAS

Notes sur les écrans

Un regard transformé en projecteur, drôle de dialogue et de rencontre avec un réel recomposé : opérations de construction-déconstruction. Cadeau que de jouer dans un film de Kiarostami ou d’en être le spectateur. On ne peut être, c’est bien heureux, que l’émetteur d’images. La promenade, c’est ce rendre disponible à recevoir. Il y eut évidemment la rencontre avec les écrans d’Iran, images de là-bas, jamais vues ici.

Évacuons la question de la salle de cinéma. S’y rendre ou pas ? Pénétrer dans la chapelle, la chambre obscure des désirs enfouis.


Le pas ne fut jamais franchi, pas plus ici, à Kerman, que dans les autres villes. Des raisons objectives évidemment, mais le lieu est étrangement intimidant. Il faudrait chercher longtemps pour se l’expliquer. Laissons la question sans réponse.

Rencontre donc avec des images là-bas.


12 juillet, Téhéran, hall de l’hôtel Naderi
« Une série indienne à la télévision, avec un sosie de Gandhi. De l’action et de l’humour. Belle ironie : les hommes, pas tous, portent le turban, les femmes ont la chevelure libre. Peut-être que les fameux rayons capillaro-sexuels ne résistent pas aux ondes herziennes. »


22 juillet, lors du trajet entre Shiraz et Ispahan
« Le bus devrait bientôt partir. Le film lui est lancé. On nous ressert la même comédie socio-sentimentale multigénérationnelle que lors du trajet entre Yazd et Kerman. On y trouve de jeunes adultes masculins rondouillards, bouffons immatures, des femmes élégantes et intelligentes, quoiqu’un peu portées sur l’intrigue. »

« Le rôle du veuf semble lui aussi une constante, assez bizarrement, plus que celui de la veuve. L’un des protagonistes secondaires est un vague sosie de Diego Maradona. Le tout est joué avec une outrance désagréable, agressive, la touche est incontestablement vaudevillesque, avec éclats de voix et portes qui claquent. Le générique est bercé par un air de jazz qui ne dépareillerait pas chez Woody Allen. »

24 juillet, cette fois entre Ispahan et Kashan :

« De nouveau dans un bus, de nouveau une comédie sur l’écran. Une des premières scènes : il fait nuit, des kebabs de poulet grillent, deux jeunes adultes de sexes opposés discutent au clair de lune devant ce frichti. Peut-être sont-ils frère et sœur. Sinon, ils finiront pas s’aimer, au-delà de leurs différences, de leurs réticences et de leurs préjugés, notamment sociaux. Et voilà le personnage du veuf croulant, à l’hôpital en l’occurrence. C’est étrange, il doit certainement y avoir bien plus de veuves dans un pays ravagé par une longue guerre dans les années 1980… Certainement un arrangement avec la réalité. Il faut bien du courage pour prêter attention à ces films criards, absolument hideux. »

Et pourtant j’y ai prêté attention, notamment parce qu’il est toujours amusant de chercher à décrypter, en langue originale (c’est-à-dire en ayant très très peu accès au sens des dialogues), ces produits très répétitifs, calibrés et codifiés, notamment du fait de la censure.

Le bon et la mauvaise

Je n’ai rien consigné à propos d’un film vu à deux reprises dans les bus. Il est différent des comédies socio-générationnelles décrites ci-dessus, puisque l’on est en présence d’une veine mélodramatique, et plus franchement idéologique. À Kashan, j’ai vu l’affiche dans la rue, sur la vitrine d’une épicerie-vidéo club ; en version farsi, donc je ne connaissais toujours pas son titre.

Puis j’en ai parlé ensuite à Alasht avec des adolescentes connaissant visiblement assez bien ce film. Elles ont émis quelques ricanements – peut être bien des gloussements, je ne sais plus – à son évocation, sans doute en raison des qualités plastiques de l’acteur principal (Shahab Hosseini, que l’on a pu voir dans À propos d’Elly d’Asghar Farhadi, un bien meilleur film sorti en France en septembre 2009), effectivement plutôt bellâtre.


Bref, le film avait enfin son titre, Broken Heart, Del Shekasteh en version originale. Le personnage interprété par Shahab Hosseini est un basij, un membre de cette milice civile, les bassidji, devenue une sorte d’armée fidèle à Ahmadinejad, qui en fut. Quand je demandais à quoi reconnaît-on ces nervis du régime ?  Les mots « bad » et « dirty » revenaient sans cesse.

Le récit met en place une opposition totale entre cet étudiant franchement religieux doté des attributs des bassidji – barbe courte, vêtements amples, chemise par-dessus le pantalon – et une jeune fille délurée, portant négligemment le foulard, laissant souvent entrevoir une masse d’épais cheveux. Celle-ci débarque à l’université dans un coupé décapotable de marque allemande, s’en extrait d’une manière impudique et fait preuve d’un bagout effronté pas possible, notamment en prenant la parole en cours avec véhémence et aplomb.

Elle est plus qu’un brin moqueuse, notamment envers ce gueux mal fagoté et fou de Dieu. Mais ces derniers ont plus d’un tour dans leur sac, et à la suite d’une foule d’événements confus – pas seulement en raison de ma méconnaissance du farsi, je me souviens d’une sorte de secte aux rites complètement hétérodoxes – l’insolente comprend quel est le droit chemin : celui d’un mysticisme où l’amour du tout-puissant, et du beau basij, se gagne dans la souffrance. Une réalisation d’une rare laideur, un arc narratif à faire frémir, et même pleurer. La jeune fille, irritante en pétroleuse, finit, le visage de plus en plus sévèrement voilé, par ne plus être que l’ombre d’elle-même.

Pay(vi)sages

Si j’ai autant eu accès à une sociabilité féminine, c’est que je n’étais pas seul, mais avec ma compagne. Dans un autre cas de figure, le voyage aurait été sans doute très différent.

Retour à Alasht, en compagnie des adolescentes qui ont éclairé ma lanterne concernant Del Shekasteh/Broken Heart :
« Dans la partie haute d’Alasht, d’un point où l’on domine la vallée pour obtenir une belle vue, nous repérons un attroupement de jeunes gens, filles d’un côté, garçons de l’autre, ces derniers avec l’air goguenards. Un peu rompus à l’exercice, nous savons de quoi il va en retourner en s’approchant. Comme toujours, ce sont les filles qui sont les plus hardies. »

« Certaines présentent des caractéristiques physiques vraiment étonnantes ; maquillage massif avec effet de blanchissement de la peau, des chevelures largement hors du foulard au moyen d’une sorte de banane, et surtout trois ou quatre cas d’épilation intégrale des sourcils et greffe d’autres en demi accents circonflexes inversés. Le résultat de cet affichage de surféminité est assez terrifiant. »

Le visage, seul élément visible, s’impose comme une instance de dialogue entre les corps féminins et le pouvoir, et plus largement, l’espace public. Avec les formes masquées par l’habit long et ample, le visage est un espace de revendication, de (dé)monstration, pouvant prendre des proportions délirantes ; à la fois écrans et projecteurs.
« Trois jeunes filles du groupe se signalent par une certaine sobriété, Elahe et Elham sont deux soeurs, Zahra présente des traits plus secs, moins harmonieux, notamment du fait d’un nez très droit et long. Toutes trois sont des téhéranaises qui viennent l’été goûter au bon air des cimes. »

Elahe, Elham et Zahra vont accompagner notre séjour montagnard, une charmante compagnie à nouveau. Dès le lendemain, nous étions à la table familiale pour un délicieux ragoût aux herbes. Après le repas, une séance de dessin, des visages à capter à coups de crayons.

Fatemeh, petite sœur d’Elahe et Alahe, est aux portes de la puberté, bientôt elle devra se couvrir. Elle pétille d’intelligence et d’esprit, se risque à un anglais fantaisiste. Aimant le football, portant le cheveu court ; c’est ce que l’on appelle un vrai garçon manqué. On sent que le moment est compliqué, difficile de ne pas penser à un corps qui réprimerait l’arrivée des signes de la féminité.


Fatemeh s’est exécuté en posant avec beaucoup de sérieux. Son visage n’est pas encore un écran, ni un projecteur. J’aime beaucoup cette séance de dessin chez cette adorable famille, et l’idée que ces images soient restées là-bas, avec nos hôtes.

FIN

Images et photographies :

– affiches des films Kabuliwala de Hemen Gupta et Del Shekasteh (Broken Heart) de Ali Royeen Tan

– l’actrice indienne, Diego Maradona et Shahab Hosseini : auteurs inconnus

– photographies d’Amélie Juillard et Arnau Thée

– dessins d’Amélie Juillard


L’AVENTURE DU REGARD PERSAN (2/3)

1 mars 2010

MES ÉCRANS : SURGISSEMENTS

Récréation de la rue

Acteur imaginaire d’un Kiarostami, et parfois, souvent en même temps, spectateur fasciné. Il est peut être utile de signaler que les débuts du cinéaste se sont déroulés dans le cadre de la KANOON (Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes).

Dans ce carcan éducatif officiel, il livre des œuvres sur l’enfance qui n’ont rien de brouillons, avec déjà un sens aigu de l’espace, de la fable morale et poétique. C’est notamment le cas dans Le Pain et la rue (1970), où un jeune garçon chargé de ramener chez lui le pain voit son trajet contrarié par un chien lui bloquant le passage. Une dramaturgie minimale pour une méditation sur les peurs, enfantines ou pas. Le pain et la rue, qu’en fut-il pour moi? Ils ont donné lieu à de belles rencontres, furtives mais solidement inscrites, pas seulement dans la carte mémoire d’un appareil photographique.

Le regard de ce petit garçon à Yazd.

Et le visage de Djamila.

J’ai écrit le 19 juillet :
À Mahan ce matin, comme une parade de séduction. Chacun sur le trottoir opposé, des échanges de regards, de sourires. Âgée d’une dizaine d’années, elle revient avec un sac rempli de cet excellent pain plat. Elle nous invite à l’accompagner vers sa maison. Le visage est resplendissant, la peau sombre. Les traits sont merveilleusement dessinés. La grâce est réelle, évidente. Et toujours ce quelque chose de sage et de grave. On se quitte sur le seuil de sa maison que les hauts murs en pisé ne permettent pas de voir. Le jardin de Djamila, c’est son prénom, est sans doute très beau.

La veille, dans la même ville : visite d’un splendide mausolée. Le lieu sacré se remplit tout à coup de plusieurs dizaines d’écoliers.

Ils viennent passer ici leur test d’anglais, l’endroit est spacieux et frais. En 1972, Abbas Kiarostami a réalisé La Récréation. Elle sera pour après, il était tentant de ne pas l’attendre.

Caisse de résonance

Nous avons rencontré Niloufar à Yazd, ville du centre du pays coincée entre deux déserts. Pour le plaisir de les nommer : Dasht-e Lut et Dasht-e Kavir. Le contact obtenu par une amie iranienne en France s’est transformé en une amie trouvée là-bas. Cinq jours délicieux en sa compagnie. Niloufar a une voiture, on s’est promené dans celle-ci.

Un visage élégant et déterminé, un regard noir souvent masqué de lunettes de soleil ; voici à nouveau Ten qui surgit ; la conductrice, le merveilleux personnage central du film.


En compagnie d’une amie de Niloufar, Anahita, zoroastrienne délurée, nous avons pris la route de Deghbala, un village dans les montagnes environnantes. Je suis à l’arrière et peine à faire autre chose que scruter le reflet des visages dans le pare-soleil ou le rétroviseur intérieur.

Ce qui me permet de me détourner, ce sont ces routes qui serpentent entre des sommets à la fois doux et vigoureux. Des paysages, kiarostamiens évidemment, bien qu’il n’ait jamais tourné dans cette contrée ; mon bagage, il faut en convenir, est un peu envahissant parfois.

Niloufar est peintre, en contradiction aussi bien avec son espace public que privé. On ressent  rapidement chez elle la pression sociale qui s’exerce dans cette ville conservatrice sur une jeune femme divorcée vivant chez sa mère, et dont les cinq frères et sœurs sont tous casés. S’il y en a un de moment kiarostamien, parce qu’il fut fulgurant, triste, beau et émouvant, c’est celui-là : un peu par désoeuvrement, surtout parce que cela se fait beaucoup ici, nous sommes partis pour une virée nocturne en voiture dans les rues de la partie moderne de Yazd.

La déambulation a semblé entraîner celui d’une parole devenue libre, sur le ton de la confession, cette dernière comme encouragée par le défilement de la route et l’aspect strictement privé du lieu. L’habitacle de l’automobile est devenu, comme dans Ten, une caisse de résonance, celle du poids des regards et du jugement des autres, d’une mélancolie déjà très perceptible par ailleurs.

Niloufar est sur le départ, c’est ce qu’elle veut. La France précisément. Comment ne pas espérer pour et avec elle ? Ses peintures dénotent un regard plein d’acuité dans la captation d’une singulière poésie. Défilement du temps et des saisons dans les polyptiques savamment composés et agencés.

Un impressionnisme tellement d’ici, tellement de ces déserts et montagnes environnants, ces murs de pisé de la vieille ville, ces lumières coupantes dont j’aimerais connaître la franchise hivernale. Que deviendra cette peinture si Niloufar devient une exilée ?

« Âmes du désert, âmes sensibles » : c’est ce que m’a écrit Sepideh Farsi, cinéaste iranienne installée en France, après qu’elle ait découvert les peintures de Niloufar.

À suivre : 3/3 – Les écrans là-bas

Photographies et images :

– peintures : Hamide Sadeghieh

– photogrammes issus de Ten et Le Pain et la rue

– photographies d’Amélie Juillard et Arnau Thée


L’AVENTURE DU REGARD PERSAN (1/3)

27 février 2010
Je laisse de nouveau la place à Arnau Thée. Après une tétralogie routière et départementale consacrée au terroir de Luc Moullet, voici son trip(tyque) visuel en Iran, une traversée des écrans où l’on ne sait plus très bien qui regarde qui, et quoi.

MES ÉCRANS : BAGAGE

Prologue : à propos du bagage en général

Le 11 juillet 2009, lors de l’escale à Doha, sur la route de Téhéran par les airs, j’ai écrit ceci :
« Comme prévu, le Qatar est une sorte de vaste blague, pas moins artificiel et vaniteux que Las Vegas. Temple d’un kitsch arabisant et imitation des signes d’un hypothétique triomphe occidental. Vu d’ici, mais je pense que ça suffit, l’ensemble ne ressemble évidemment à rien. »

« Serre-tête et keffieh ou tissu blanc sur les crânes et me voici chez Tintin au pays de l’or noir.  Un souvenir d’enfance, pas très glorieux, me revient aussi, presque logiquement. Avec quelques autres, il fut fondateur pour ma vision du monde : un Cheikh koweitien furieux descendant sur le terrain et parvenant à faire annuler un but français lors du mondial espagnol en 1982. »

Dois-je me considérer comme un mauvais voyageur ? Entre mon regard et le réel : ce petit bagage d’images construites, que l’on trimbale. Ce qui est pratique, c’est qu’il est particulièrement léger, il est juste un filtre que l’on place, ou qui s’intercale subrepticement, sans crier gare ; ce que l’on nomme les représentations mentales. Un mauvais voyageur ? Peut-être bien, mais, sans vouloir me défausser, je n’aime pas ce mot ; je suis un promeneur, on peut bien accorder le loisir de déambuler aux regards et aux pensées pendant les temps d’attente, lorsque le corps est porté par des jambes, un taxi ou un bus. Est-ce que cela empêche de bien voir ? Pas si sûr.

Jouer à Kiarostami


En Iran, où  je me suis posé le 12 juillet 2009, mon petit bagage n’était pas formé d’un match de football absurde et épique ou d’une aventure de Tintin. Celui-ci s’avérait cinématographique et avait, principalement, Kiarostami pour patronyme. Les films de ce sage de l’image sont formés de flux, de déplacements, souvent en l’automobile, comme fil narratif, comme dynamique de récit et d’expérience.

En tant que piéton, il était à la fois terrifiant et bon de découvrir le flux intimidant de Téhéran ; un objet étrange apparenté à une jungle mâtinée de civilisation. Car, en effet, des règles tacites régissent les différents types de relations complexes entre automobilistes, motards et passants. Ces derniers sont supposés anticiper ce que vont décider ceux que l’on peut désigner comme des  pilotes, et inversement. La chose n’est pas sans danger, mais les chances de survie sont finalement et étrangement élevées. Et il faut dire que, dans un premier temps, se mettre dans les pas d’une personne expérimentée a semblé une voie peu glorieuse mais raisonnable. Voici pour la prise de contact avec le décor kiarostamien.

Ten, dont il va être beaucoup question, est un film confiné à l’habitacle d’une voiture, ce dernier couvert par deux caméras numériques, disposées sur le tableau de bord, assurant le champ et le contrechamp. Cette bulle de fiction est animée par des comédiens non professionnels plongés un réel incontrôlé : la folle circulation de la mégapole.

Dans ce film vertigineux se joue un second qui ne l’est pas moins ; le défilement du paysage urbain à travers les vitres de l’auto. Qu’y voit-on? Avant tout une ville trépidante, arborée aussi, parcourue de passants, affairés pour certains, indolents pour d’autres, de femmes tantôt légèrement voilées, parfois de véritables ombres se déplaçant sous un tchador.

Mes trajets en taxi n’en étaient pas vraiment ; il s’agissait de mouvements de caméra, quelques rares panoramiques, mais des travellings avant tout. Quel étrange moment quand mon regard est devenu porteur d’images admirées, de personnages et de récits aussi hypothétiques qu’évidents.

Sans doute aucun, l’histoire de cette bouteille d’eau appartient à un imaginaire kiarostamien, dans la veine de ses premiers films consacrés à l’enfance, dont nous reparlerons. Il pourrait être celui-ci : dans les montagnes qui surplombent Téhéran, un petit garçon rêveur serait chargé d’une tâche ingrate par son père, comme de mener un troupeau d’un point à un autre. En traversant un ruisseau, il tenterait de capturer dans cette bouteille quelques têtards s’ébrouant dans la vase. Il y parviendrait, mais frappé de stupeur en s’apercevant que le bétail s’est éloigné, la bouteille lui glisserait des mains. On quitterait alors le jeune berger en passant à ce gamin au tee-shirt vert, désoeuvré dans la torpeur de l’immense cité. Montage alterné entre la longue déambulation de la bouteille descendant vers la capitale et celle du garçon dans les rues, jusqu’à ce que les trajectoires se recoupent. Le garçon de la ville recueillerait dans les larges caniveaux caractéristiques des villes iraniennes l’étrange embarcation, et viendrait faire part à quelques passants de sa singulière découverte. Dans un dernier plan d’ensemble laissant la part belle au paysage, on verrait le petit berger arriver au terme de son parcours, avec son troupeau.

Revenons à Ten. Abbas Kiarostami propose une lecture d’une poésie simple et brutale de son film, en expliquant qu’en dehors de l’habitacle, dans les autres véhicules, dans chacun, se jouent d’autres Ten, et ces derniers se prolongent au-delà de l’espace-temps de son métrage. Ce qui me permet, avec une certaine fierté, d’affirmer en toute modestie que j’ai joué dans un Kiarostami, même si aucune caméra n’était là pour enregistrer quoi que ce soit. Mais dans l’acceptation du cinéaste, et la mienne, ce film existe, quelque part.

À suivre : 2/3 – Mes écrans : surgissements

Photographies et images :

– affiche du film Ten et photographie du tournage, photogramme tiré de Expérience (1973)

– case issue de Tintin au Pays de l’or noir de Hergé

– vue de Téhéran : auteur inconnu

– photographies d’Amélie Juillard et Arnau Thée


Dictionnaire des lieux sebaldiens (17): Saint-Pétersbourg

23 février 2010

W.G. Sebald, D’Après Nature

«Cronstadt, Oranienbaum, Peterhof
et pour finir, dans le vide torricellien
un bâtard de trente-quatre ans,
déposé dans le delta marécageux de la Neva,
Saint-Pétersbourg sous la forteresse,
nouvelle capitale russe,
effroyable pour un étranger,
rien d’autre que l’éruption d’un chaos,
des bâtiments qui s’enfoncent
à peine édifiés, et nulle part une perspective droite.
Agencés selon le nombre d’or,
les quais et les ponts, les rues et les places,
les lignes de fuite, les façades et les rangées de fenêtres
n’émergent que lentement
du vide sonore de l’avenir
pour imposer un plan éternel à une ville née
de l’angoisse devant l’immensité de l’espace,
surpeuplée, grouillant d’Arméniens, de Turcs, de Tatars,
de Kalmouks, de Suédois immigrés,
d’Allemands, de Français et des corps
mutilés, torturés à mort,
des criminels pendus,
exhibés tout au long de l’avenue. »

(Traduction Patrick Charbonneau et Sibylle Muller, p.39)

Alexandre Pouchkine, Le Cavalier de bronze, Prologue

«  Et il songeait
D’ici nous menacerons la Suède,
Ici, une ville s’élèvera
Pour narguer l’impudent Suédois,
Nous percerons, d’un seul élan
Une fenêtre vers l’Occident,
Sur la mer nous nous ancrerons.
Alors, portés par des vagues neuves,
Les pavillons du monde entier
Viendront avec nous festoyer. »

(traduction Léonid et Nata minor, Edition des Syrtes, p.129)

Le Cavalier de bronze, Première partie:

«  En cette année
Régnait encore sur la Russie,
Dans toute sa gloire, le tsar défunt.
Il se tenait sur son balcon,
Pensant que des projets divins
Les tsars ne peuvent avoir raison.
Et là, assis, l’air accablé,
Il contemplait l’inondation.
Les places devenaient des estuaires,
En elles dévalaient en rivières
Les rues en pente et le palais
Semblait une île désolée… »

(p.139)

A quelques années de distance, deux regards et deux trajectoires se croisent en ce lieu.

En fondant sa nouvelle capitale Pierre le Grand (1682-1725) ouvre à la Russie sa « fenêtre vers l’Occident » qu’il regarde avec des yeux de prédateur. Une vingtaine d’années plus tard, dans un mouvement inverse, Georg Wilhelm Steller, fraîchement débarqué d’Allemagne, ne voit dans Saint-Pétersbourg qu’une porte de l’Orient, un moyen de fuir la carrière promise à l’université, la vie bourgeoise au coin du feu, la certitude du professeur en chaire.

L’arrivée du naturaliste allemand dans le port est l’occasion pour Sebald d’écrire une nouvelle variation sur la catastrophe urbaine. A peine bâtis (la scène se déroule au début des années 1730) les immeubles et les quais menacent déjà de s’enfoncer sous terre et sous l’eau, frappés par un dieu courroucé et vengeur qui aurait vu s’élever là une nouvelle Babel, une autre Sodome, une autre Gomorrhe.

Quelle est la faute ici? Moins peut être la démesure de l’ambition que le froid calcul qui fit naître Saint-Pétersbourg des eaux marécageuses du delta, comme si ce dernier n’existait pas et qu’il s’agissait d’une plaine fertile à l’abri des tempêtes. C’est le triomphe de l’abstraction qu’a dénoncé plus tard toute une tradition hostile aux révolutions trop radicales (son grand théoricien: Burke et ses Reflections on the Revolution in France, 1790). L’idée que le monde est une table rase, une page blanche sur laquelle on peut tracer les figures les plus complexes et faire naître les symétries les plus audacieuses: le rêve des philosophes, des bureaucrates et des ingénieurs au service du despote éclairé.

Un plan radial, des rues au cordeau, des bâtiments comme à la parade, la pierre partout : une ville nouvelle sur le modèle de la ville nouvelle de l’époque, Versailles, dont l’imitation la plus aboutie se trouve en périphérie, à Peterhof; Pierre-le-Grand dans les pas de Louis XIV.

Au départ, ce ne sont pourtant que marais sablonneux traversés par les bras de la Neva, eux-mêmes séparés par des îles inondables couvertes de forêts, et puis le 16 mai 1703, après avoir pris le lieu aux Suédois lors de la seconde guerre du Nord (1700-1721), le tsar pose la première pierre de la forteresse Pierre-et-Paul; mais bientôt une autre s’avère nécessaire sur l’île de Cronstadt pour protéger l’entrée du delta, avant que les chantiers navals se mettent à construire la nouvelle flotte. Du bâtiment de l’Amirauté s’ouvrent alors deux « perspectives », comme un compas, et une ville garnison émerge, une Venise du Nord autour son arsenal qui enserre les courbes du fleuve, le prive de ses plaines inondables naturelles et le rend indomptable en cas de crue. Bien conscient de ces dangers, Pierre le Grand décide malgré tout, ou plutôt pour toutes ces raisons, dans un geste de défi à la nature et à la tradition, d’en faire sa capitale. Elle est baptisée en 1712, d’un nom qui enveloppe le tsar régnant d’une aura d’apôtre.  Mais Pierre a d’autres projets encore pour sa ville, qui dépassent de loin le renforcement de son propre pouvoir: en détrônant la trop archaïque et trop religieuse Moscou, elle doit ancrer son pays en Europe et devenir le coeur de la Russie moderne qui irriguera d’idées nouvelles et de réformes le reste de l’immense territoire. C’est donc la ville d’un pouvoir absolu, dont l’arbitraire s’est perpétué par la suite et se lit jusque dans les changements successifs de toponyme: Saint-Pétersbourg (1712-1914), Petrograd (1914-1924), Leningrad (1924-1991), Saint-Pétersbourg à nouveau depuis la disparition de l’URSS.

Dans l’oeuvre de Sebald elle n’est qu’un des exemples délirants de ces constructions modernes qui semblent porter dans leur plan-même l’idée de leur propre croissance infinie et de leur propre ruine. On trouvera dans les quarante première pages d’Austerlitz les développements les plus complets sur l’irrationalité qui présida à l’édification des places-fortes, gares, palais de justice et autres bibliothèques qui se sont multipliés depuis le dix-septième siècle sur le continent européen.

Austerlitz, p.23

« (…) il était possible de reconnaître que vers la fin du XVIIème siècle les différents systèmes avaient fini par se quintessencier pour donner naissance à un plan privilégié, une étoile à douze branches avec contrevallation, sorte de parangon déduit d’à partir de la section dorée, qui effectivement, ainsi qu’on s’en rendait compte aisément en voyant l’intrication extrême des ébauches et esquisses dressées dans le but de fortifier des sites tels que Coeverden, Neuf-Brisach ou Saarlouis, parlait à l’esprit du dernier des profanes, conquis par l’évidence de ce qui ne manquait pas d’apparaître à la fois comme l’emblème du pouvoir absolu et comme celui du génie des stratèges attachés à son service. Toutefois dans la pratique guerrière, les forteresses en étoile construites et sans cesse améliorées au cours du XVIIIème siècle n’avaient pas rempli leur fonction; car, enfermé comme on l’était dans ce schéma, on avait négligé que les places les plus fortes étaient par nature celles qui attirent aussi les armées ennemies les plus fortes (…) »

On imagine aussi ce qu’il aurait pu faire du chantier dantesque où périrent sans doute une centaine de milliers de semi-esclaves. Il se limite ici à l’évocation des souffrances infligées: les « corps mutilés, torturés à mort » des pauvres hères souvent déplacées de force et de loin pour construire et peupler la capitale. L’esquisse (une eau-forte) me fait penser à d’autres grands travaux de l’Europe moderne, dont Pierre Michon a fait récemment un brillant tableau en quelques touches :

« – depuis que le cardinal-duc avait fait lever, plus ou moins à coups de trique, plus ou moins à coup d’écus, des bataillons de Limousins pour construire au large de la Rochelle et autant dire alors en pleine mer de grands apparaux de guerre, des digues, des babels bien cimentées de ciment limousin, sang et boue, où lui, le cardinal-duc de Richelieu, debout sur les digues par-dessus les Limousins dans son habit de fer et de pourpre, pensait que tous les huguenots du monde viendraient se fracasser et mourir toujours, sortir de l’Histoire- »

(Les Onze, Verdier p. 35)

Le Cavalier de Bronze de Pouchkine raconte un autre malheur des temps, la grande inondation qui a frappé Saint-Pétersbourg en 1824. La catastrophe y apparaît comme une punition divine et une inévitable conséquence du despotisme hydraulique (1). La nature reprend ses droits pour un moment. Places, quais et rues redeviennent les estuaires, les îles, les rivières qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être. Seule la statue équestre de Pierre reste intacte, superbe, tandis que les victimes s’entassent, que les corps dérivent au long de la Neva une fois la tempête passée. Neuf ans après la catastrophe qu’il avait au départ sous-estimée, Pouchkine, dont le grand-père maternel était un prince africain au service du tsar, écrit un poème plein d’admiration amère, d’amour douloureux pour la ville et son bâtisseur.

Les deux textes font le procès de l’ordonnancement classique, d’une forme de rationalité instrumentale et de l’empire absolu qu’elle semble donner sur le monde. Le nombre d’or et l’obsession de symétrie ne peuvent que mener au chaos. La subversion de l’ordre apparent et le dévoilement des ombres de la raison pure imposent aux écrivains l’adoption d’un point de vue quelque peu halluciné, baroque, fantastique même, où le plan grandiose se renverse en tableau macabre, ce qu’illustre chez Sebald les pendus de la Perspective Nevski, chez Pouchkine le destin d’Eugène qui contemple le désastre juché sur la statue de Pierre-le-Grand, avant de sombrer dans la folie, poursuivi par le cavalier de bronze, et de rejoindre dans la mort sa bien-aimée Paracha.

Mais il ne faudrait pas lire uniquement ces textes comme des condamnations sans appel de la modernité occidentale. A la manière du poète russe dans son prologue, Sebald donne aussi à voir la face plus lumineuse de Saint-Pétersbourg. Comme en cette époque et en ces lieux-là le temps s’étirait d’une manière inconnue de nos jours, Steller y demeure en effet quatre années au cours desquelles il peut aussi échapper à l’agitation de la ville en attendant l’autorisation de rejoindre l’expédition de Béring. On le voit se promener dans les jardins botaniques de l’Hospice de la marine (p.40) où la contemplation de l’infinie diversité du vivant procure un apaisement précaire et précieux. Il obtient un poste à l’Académie des sciences, y fait la connaissance d’un savant aux nerfs malades, Messerschmidt, et, par son intermédiaire, de celle qui deviendra sa femme et demeurera sans nom, une fille de boulanger qui refuse finalement de le suivre dans sa quête angoissante.

Enfin il y a une autre rencontre, pleine d’augures, celle du patriarche Théophon. Peu avant de mourir, ce dernier lui livre le secret de la tendance frénétique à créer et accumuler que le naturaliste observe chaque jour chez les plantes, les animaux et les hommes, dans les jardins ou au bord de la Neva, et sous laquelle il devine qu’un vide se creuse sans fin.

D’Après Nature, p.41

« Mais tout, dit Théophon,
tout, mon fils, se mue en vieillesse,
la vie devient moindre,
tout diminue,
la prolifération
des espèces n’est qu’une
illusion, et personne
ne sait où cela mène. »

Puis, en 1736, a lieu le grand départ pour rejoindre Béring à Petropavlovsk, l’autre bout du monde, contrepoint dégradé, provincial et boueux de Saint-Pétersbourg.

Note:
(1) La thèse de Karl Wittfogel sur le despotisme oriental (1957) met en rapport la démesure des projets hydrauliques avec degré de tyrannie exercée par les régimes politiques qui ont dominé une bonne partie de l’Asie depuis des siècles. J’en ai trouvé la référence dans un beau livre étrange: Les ingénieurs de l’âme, de Paul Westermans, Christian Bourgois.
(Images: Projet de Jean-Baptiste Leblond (1679-1719) venu de France à la demande de Pierre 1er, 1717. Il ne fut pas exécuté mais Leblond put commencer les travaux du « Versailles russe », Peterhof; Pierre le Grand interroge le tsarévitch à Peterhof, Nicolas Gué, 1871; Carte du delta de la Neva, vers 1705. On distingue la Forteresse Pierre-et-Paul entre la petite île du Lièvre et l’ïle Pietrogradski; Plan de la forteresse Pierre-et-Paul; Plan de Saarlouis, dix-huitième siècle; La grande inondation de 1824, gravure anonyme d’époque; Le Jardin des plantes de Paris, gravure de Daubigny, 1842.)

PS: Un grand merci à ma haute(?)-commissaire spéciale déléguée à la littérature russe, qui se reconnaîtra.


Dictionnaire des lieux sebaldiens (16): Petropavlovsk

18 février 2010

W.G. Sebald, D’Après nature, p.45

« Le 20 mars de l’année 1741,
Steller entra dans la longue bâtisse en rondins
du siège du commandement de Petropavlovsk
sur la côte est de la presqu’île du Kamtchatka.
Dans un réduit sans fenêtre ne mesurant
pas plus de six pieds dur six,
tout au fond
du grand espace intérieur
qu’aucune cloison ne subdivise
il trouve Bering, le capitaine-commandant,
assis à une table de planches clouées
entièrement couverte de cartes
terrestres et marines pleines de zones blanches,
sa tête de cinquante-neuf ans
appuyée dans la paume
de sa main droite
tatouée d’une paire d’ailes,
un compas de réduction dans la gauche,
immobile
sous la lumière
d’une lampe filante. »

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau et Sibylle Muller)

Thomas Bernhard, Corrections, p.12-13:

« (…); bien que dans la maison Höller d’autres locaux se fussent proposés à mon but, je devais emménager très consciemment dans la fameuse mansarde Höller, qui avait exactement quatre mètres sur cinq, mansarde que Roithamer avait toujours aimée et qui avant tout dans les derniers temps de sa vie, lui avait paru idéale pour ses buts, pour combien de temps, peu importait à Höller; je devais emménager dans cette fameuse mansarde de la maison bâtie exactement dans la partie resserrée de l’Aurach, contre toutes les règles de la raison et de l’art de construire par l’homme obstiné qu’était Höller comme pour servir les buts de Roithamer, maison où Roithamer, qui avait vécu seize ans en Angleterre avec moi, avait séjourné dans les dernières années d’une façon presque ininterrompue et, déjà auparavant, avant tout pendant le temps où il avait construit le Cône pour sa soeur dans la forêt de Kobernauss, il y avait toujours au moins passé la nuit (…) »

(L’Imaginaire Gallimard, traduction Albert Kohn)

(Reprise du voyage dans l’orient sebaldien, ouvert il y a quelques semaines par une entrée sur la Mer de Béring)

Au moment où, au terme d’une longue traversée de la Sibérie, Georg Wilhelm Steller rejoint enfin l’expédition de Vitus Béring, Petropavlovsk (Pierre-et-Paul) n’existe que depuis quelques mois. C’est en effet le 6 octobre 1740 (17 octobre selon le calendrier grégorien) que fut fondé et baptisé le port donnant sur la baie d’Avatcha. La ville reçut le nom des deux navires Saint-Pierre et Saint-Paul qui transportaient les hommes de Béring et avaient accosté le même jour en ce lieu jusqu’alors uniquement occupé par deux villages itelmènes.

A l’extrême opposé de Saint-Pétersbourg (158° est), et selon un plan beaucoup moins méthodique et moins grandiose, beaucoup plus utilitaire, Petropavlovsk fut donc construite comme une fenêtre sur l’Orient, le point de départ de la deuxième expédition en Mer de Béring, dont l’objectif ultime était la reconnaissance et l’appropriation de l’Alaska. Les bateaux appareillèrent le 6 juin 1741 pour ce qui fut le dernier voyage en mer de l’explorateur danois.

La ville grandit par la suite, et fut le témoin de bien d’autres départs. En 1787, c’est Lapérouse qui embarque ses hommes sur La Boussole et l’Astrolabe pour ses ultimes découvertes, avant de disparaitre quelque part dans le Pacifique sud. Un monument lui rend hommage au centre de la ville. Aux dix-neuvième et vingtième siècles elle fut la base arrière de la russification et de la soviétisation forcées qui décimèrent les populations et les cultures autochtones. Pendant la guerre froide l’armée rouge y installa une base de sous-marins nucléaires et le port fut interdit aux étrangers ainsi qu’aux citoyens des autres républiques soviétiques pour des raisons stratégiques, comme toute la presqu’île du Kamtchatka. La région a été ouverte après la chute de l’URSS mais Petropavlosk-Kamtchatski (son nom actuel, j’ignore s’il s’agit d’une concession symbolique accordée par les Russes aux minorités) porte encore des traces bien visibles de son passé qui défigurent le paysage grandiose dominé par les deux volcans Koriak et Avacha.

L’extrait cité de D’Après Nature se trouve dans la deuxième partie du « poème élémentaire » (« … Et que j’aille tout au bout de la mer »). Sebald nous dit peu de choses sur ce qui ne devait être alors qu’un simple regroupement de cabanes massées autour d’un ou deux quais de fortune, émergeant bon gré mal gré de la boue et de la neige, au pied d’une des sept collines qui n’ont pu manquer d’exciter l’imagination des contemporains.

Opérant par grossissement, il ne donne à voir qu’une « longue bâtisse » et à l’intérieur de celle-ci une étrange pièce nichée en son centre, comme emboîtée, un « réduit sans fenêtre » dans lequel Béring s’est enfermé au milieu des cartes, comme l’Aldo de Julien Gracq surveillant le rivage des Syrtes de la chambre des cartes de l’Amirauté.

Le portrait s’inscrit dans une longue tradition artistique de mise en scène du savoir, dont on peut repérer les traces dès le moyen âge.

La découverte y est peinte comme un effort, une souffrance, une ascèse qui suppose la fuite, l’éloignement du monde pour mieux le connaître.

L’entreprise peut être couronnée de succès, et elle a son versant lumineux, mais plus nombreux sont les grands artistes et les grands penseurs à souligner la malédiction qui s’attache à celui qui, en éclairant les recoins obscurs des cartes ou de la connaissance, s’aperçoit qu’il n’a fait que repousser la difficulté un peu plus loin, ouvert un abîme de possibles, corrompu à jamais le lieu auparavant vierge: un fil qui relie Pascal à Lévi-Strauss. Holbein aussi:

L’image du commandant, le compas dans une main, le visage dans l’autre, le motif des ailes tatouées, tout cela rappelle cependant de manière encore évidente la paternité de Dürer, le modèle de sa Mélancolie.

La petite pièce sombre dans laquelle se trouve Béring fait aussi penser à une autre obsession de Sebald, qui touche à la proportion des bâtiments, la recherche de la construction idéale. Au début d’Austerlitz, et en conclusion d’une saisissante histoire de la démesure architecturale de l’époque moderne, le personnage éponyme en vient à faire l’éloge du bâtiment de petite taille, seul capable de procurer l’apaisement.

Austerlitz, p.27:

« Il nous faudrait, dit-il encore, établir un catalogue de nos constructions par ordre de taille et l’on comprendrait aussitôt que ce sont les bâtiments de l’architecture domestique classés en dessous des dimensions normales – la cabane dans le champ, l’ermitage, la maisonnette de l’éclusier, le belvédère, le pavillon des enfants au fond du jardin – qui peuvent éventuellement nous procurer un semblant de paix (…) »

N’est-ce pas ce que Vitus Béring recherche? Quel échec pourtant, car rien de tel qu’une calme félicité ne règne dans la petite chambre des cartes de la commanderie de Petropavlovsk; pas de fenêtre sur le monde, rien que des cartes, de l’obscurité, et une mission maudite. Étrange attitude de celui qui se retranche dans le noir avant de partir pour le grand large. Échapper au désir de domination de l’Occident et à la vacuité de l’existence en poussant plus à l’est ou en s’enfermant dans une cellule, il ne saurait de toute manière en être question. Béring le sait déjà, Steller le découvre, et les deux explorateurs m’ont encore remis en mémoire un autre personnage, fictif celui-là: le savant Roithamer qui, dans le roman de Thomas Bernhard Corrections, s’établit dans la petite mansarde de son ami Höller en vue de construire, en plein milieu de la forêt, l’édifice parfait – ce « Cône » à côté duquel il finit par se pendre.

(Oeuvres: Albrecht Dürer, la Mélancolie, 1514; Antonello da Messina, Saint Jérôme dans son cabinet d’étude, 1475; Saint Matthieu, enluminure d’un Evangile, probablement peint à Aix-la-Chapelle vers 800; Saint Matthieu, enluminure d’un Evangile, probablement peint à Reims vers 830 (le rapprochement est suggéré par Gombrich, Histoire de l’art p.120); Vermeer, le Géographe, 1669; Hans Holbein, Les Ambassadeurs, 1533; Edward Hopper, Lighthouse hill, 1927)
On trouve une belle présentation de Petropavlovsk par Anne-Victorine Charrin, dans le numéro H-S de la revue Autrement, Les Sibériens, octobre 1994.

Dictionnaire des lieux sebaldiens (14): la Mer de Bering

23 décembre 2009


D’Après nature, p.55:

« Quatre hommes portèrent Bering, l’eau
était montée peu à peu jusque dans son corps,
sur un siège fait de cordages, à terre.
Ils l’adossèrent à un rocher à l’abri du vent
et firent un toit avec les voiles
du Saint Pierre. Emmitouflé dans des manteaux,
des fourrures, des pelisses,
le visage ridé jauni, la bouche, édentée, une ruine noire,
tout le corps torturé de furoncles
et de poux, le capitaine examina,
plein de satisfaction en face de la mort,
les premiers travaux en vue de l’établissement
d’un quartier d’hiver au milieu des terriers creusés
par les renards dans les dunes.
Steller apporte à Bering une soupe
de racines de nasturces et de blanc de baleine,
que celui-ci néanmoins, tournant
la tête de côté, refuse
d’un battement de paupières.
Qu’on le laisse à présent,
dit-il, s’enfoncer tranquillement
dans le sable. Les roitelets
sautillent déjà sur son corps.
Bienheureux les morts, se souvient
Steller. Le 8 décembre ils attachent
le capitaine sur une planche
et le font descendre dans la fosse. »

(Actes Sud, Traduction Sibylle Muller et Patrick Charbonneau).

Claudio Magris avait compté trois Orients, de l’Europe de l’est à la Chine. Combien chez Sebald? Est-ce un orientalisme? Le point de départ sera le plus éloigné de Norwich. Le méridien 180° (ni est, ni ouest, ou alors les deux) coupe en deux parties quasiment égales la Mer de Bering.

C’est un tombeau, annoncé dès l’exergue (quelques vers de Klopstock, la vague engloutissant le bateau). L’explorateur danois Vitus Bering et une partie de son équipage y meurent après avoir reconnu les côtes de l’Alaska.

On trouve le récit de cette expédition (1733-1741), la deuxième de Bering à travers le Pacifique nord et la Mer qui porte son nom, dans le premier travail littéraire publié par Sebald, D’après nature (1988). Le panneau central de ce triptyque poétique suit les pas du naturaliste Georg Wilhelm Steller qui, après avoir délaissé la théologie et les perspective bourgeoises d’une belle carrière universitaire à Wittenberg, tourne le dos à l’occident et rejoint Saint Petersbourg, où il parvient à se faire enrôler dans la gigantesque entreprise commanditée par Catherine II, à l’ombre du sombre explorateur.


« C’est un animal
Que cet homme, enveloppé
d’une profonde tristesse,
d’un manteau noir
doublé
de fourrure
noire. »

(p.45-46)

Partie de la nouvelle capitale russe, « l’armée  de Bering» traverse la Russie pour rejoindre Petropavlosk, au Kamtchatka où les deux navires Saint-Pierre et Saint-Paul appareillent en 1741. Ils longent par le sud le chapelet des Aléoutiennes, au milieu d’un « désert d’eau » (p.47).

La côte sud de l’Alaska est atteinte le jour de la Sainte-Elie (20 juillet) (p.51): l’un des sommets de la région en a gardé le nom. C’est au retour vers la baie d’Avatcha (p.53), sur la Mer de Bering déchainée, cherchant à suivre au plus près le 53ème parallèle au long duquel s’égrènent les îles, que le Saint Pierre et son équipage affrontent les pires difficultés.

D’Après Nature, p.53:

« Tout était gris de couleur,
désorienté, ni haut ni bas,
la nature dans un processus
de destruction, en état de pure
démence. Par moment des jours entiers
de calme plat, immobile et chaque fois
de plus en plus brisé le bateau,
plus déchiquetés les cordages, plus élimée
la toile des voiles dévorée par le sel.
L’équipage, frappé
par la fureur déchainée de la maladie
entrée dans les corps, avec des yeux
révulsés d’épuisement,
les langues gonflées comme des éponges,
les articulations envahies par le sang,
le foie, la rate boursoufflés
et des ulcères couvant
à fleur de peau, jetait au nom de Dieu
jour après jour les marins morts de pourriture
par-dessus bord, jusqu’à ce qu’à la fin
il n’y eût plus guère de différence
entre les vivants et les morts. »

Les bateaux suivent la même latitude quasiment que la Franconie natale de Steller, mais les rigueurs arctiques sont déjà palpables, surtout s’il on est contraint à hiverner.

Les hommes échouent sur une des îles de l’archipel du Commandeur. Le nom de Bering lui fut donné par la suite.

Le chant tout entier – c’en est un, sur le mode homérique – est porté par un souffle épique, que refroidit et redouble littéralement le point de vue de Steller. C’est le temps ou l’aventure de l’exploration et de la découverte scientifique faisait encore la part belle au mythe : le légendaire pays de Gama, tiré de la quelque peu fantaisiste carte établie pour l’expédition par le géographe français Joseph Nicolas Delisle, aimante les regards au cours des premières semaines de navigation.

L’oeil du scientifique s’extasie de la diversité infinie du monde, dresse l’inventaire du jamais-vu, nomme les espèces animales, végétales, les formes du relief. En même temps, il perce les apparences et contemple la mort à l’œuvre. On est pas étonné que Steller ait été choisi, après Grünewald dans le premier chant, comme témoin majeur et source de l’art poétique. Les derniers vers rendent directement hommage à la relation qu’il a rédigée peu de temps après son retour miraculeux à Petropavlosk, seul au milieu du Kamchatka.

« heureux pour la première fois de sa vie » (p.60)

Sebald considère avec effarement et nostalgie cette époque qui annonce des catastrophes plus grandes encore, où les puissances rivalisaient de volontarisme et lançaient des marginaux (des mercenaires? des idéalistes?) porter leur soif de domination sur les tâches noires des mappemondes. La connaissance était déjà une malédiction, la forme moderne du pouvoir (il y a du Foucault chez Sebald) qui trouve aussi bien son expression dans la volonté fanatique de suivre une ligne imaginaire que dans celle de domestiquer les baleines qui croisent près des bateaux, comme le rêve Adelbert von Chamisso, un des successeurs de Steller (p.49).

On retrouve les échos de ce désir destructeur de maitrise totale plus tard dans l’oeuvre sebaldienne: les harengs de la Mer du Nord, dont au 19ème siècle on voulait extraire la phosphorescence post mortem, en sont les victimes expiatoires dans les Anneaux de Saturne. La poliorcétique absurde des Temps modernes en est l’expression achevée dans Austerlitz.

Il est dit par ailleurs, dans l’Encyclopédie Universalis, que la Rhytine de Steller (Vache de mer, ou Hydrodomalis Stelleri, du nom de son découvreur) a disparu en 1768, vingt-sept ans après sa découverte, après que tous les représentants de l’espèce eurent été massacrés par les marins et autres chasseurs de fourrures.

C’était un temps où les hommes, eux aussi, payaient cher le savoir. Le scorbut? Peut-être, mais une expédition récente, qui a pu retrouver les restes de l’équipage et de Vitus Bering lui-même, a semble-t-il semé le doute.


Book days in Brittany: day two

8 novembre 2009

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A la veille de la Toussaint, dans une librairie à l’écart, discrète, recroquevillée pour tout dire, je trouve ce livre dont la composition fut réalisée elle aussi retiré du monde, l’Homme devant la mort en Occident (1977), le grand œuvre de Philippe Ariès. « Historien du dimanche », c’est lui qui le disait. Il disait aussi « réactionnaire ».

Toujours est-il que j’aime le « devant » du titre.

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Le soir je lis son avant-propos : il a pu achever son ouvrage au Woodrow Wilson International Center for Scholars de Washington, sis en « un fantastique château de brique rouge dont le style néo-Tudor invite au détachement du siècle », une « abbaye laïque » dont les fenêtres donnent sur le Mall.

Je retrouve dès les premières lignes la puissance des travaux historiques des années 70 : ampleur chronologique, audace des questionnements, beauté tranquille de la langue, souci anthropologique de découvrir « dans le temps » les variants et invariants de notre humanité.

Philippe Ariès, L’homme devant la mort, p.13:

« Nous allons nous demander très naïvement comment meurent les chevaliers dans la Chanson de Roland, les romans de la table ronde, les poèmes de Tristan… »

arièsJ’y reconnais aussi le défaut d’un autre de ses ouvrages, l’Enfant et la vie familiale, que j’avais été amené à étudier plus sérieusement : la focalisation trop exclusive sur les sources littéraires et artistiques. La mort est perçue trop souvent par ceux qui ont écrit, raisonné, représenté. Disent-ils seuls l’esprit du temps ?

Sinon, tout est comme a dit Paul Edel. C’est au bas de la rue Ernest Renan à Tréguier, Côtes d’Armor.

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Lumière parcimonieuse, taux d’humidité assez élevé, bibliothèques ployantes de merveilles par centaines. Le patron devise avec un habitué. Politique internationale, nationale, locale. Vieillissement, retraite, maladie, mort. Riche endroit : outre Ariès, je trouve d’étranges documents sur l’URSS des années 50. Je les offrirai à Monsieur Thée (peut-être nous fera-t-il le plaisir d’une recension? Puisse-t-il m’entendre), je ne peux m’empêcher de les feuilleter. Au hasard dans celui-ci:

Orient soviétique
En Ouzbékistan, p.229:

« Je les ai souvent observées, ces paysannes et ces ouvrières. Elles se tiennent avec la noble réserve, la distinction innée des filles de la steppe. elles ont le regard droit, les traits sereins, le calme des êtres assurés du lendemain qui avancent paisiblement vers l’avenir. Elles sont débarrassées à jamais des stigmates tragiques de l’humiliation, de la peur, de la lutte atroce pour la vie que reflètent tant de regards traqués rencontrés dans les médinas, les bidonvilles et les mechtas d’Afrique, et que l’on ne peut plus oublier »

Khaldei-worker_1[1]

Celui-là est nettement plus distancié mais tout aussi exotique

Sur les routes d'URSS

Drôle d’époque et purs objets d’histoire, un orientalisme de Guerre froide dans ces pages qu’on ne trouve nulle part ailleurs qu’en ce lieu miraculeux.

simon dallebach02A la fin, la belle jeune femme blonde qui fouillait les étagères en même temps que moi m’offre cette étude sur Claude Simon .

botticelli_birth_venus_2(on croit rêver !)