Lectures croisées (2)

12 septembre 2015

Alexandre Friederich, Fordetroit, p.12:

Le  noir au pantalon maculé de sang s’élance vers le débit de liqueurs. Il manque la porte et chute. Les autres tiennent le trottoir. Au-dessus du panneau River Rouge volent trois mouettes. Les buveurs n’iront nulle part: ils ont jeté leurs chaussures, ils claquent des dents.

Celui qui est tombé se relève. Dans l’herbe, il y a un tonneau et une lanterne. Depuis deux jours, mon monologue intérieur est moins vif, l’activité du puits de langage – on se penche sur soi et toute une glossolalie joue sa musique – baisse ; j’ai retrouvé le sommeil et je vois des lanternes dispersées dans cet univers en effondrement. Lanternes sur les porches des maisons, lanternes clouées et suspendues, lanternes ou simples ampoules qui diffusent une lumière poussive. Mais le ciel se couvre, le soleil disparait, tout devient gris. Il pleut. Je tire mon vélo contre le magasin. Le groupe des ivrognes m’observe, puis une sorte de folie gagne les corps.

(Allia, 2015)


On the road (12)

1 mars 2014

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Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française, p.54

Et ainsi l’automobile, machine on ne peut plus triviale et presque archaïque, que chacun s’accorde à trouver bien utile et même indispensable à notre liberté de déplacement, devient tout autre chose si on la replace dans la société des machines, dans l’organisation générale dont elle est un simple élément, un rouage. On voit alors tout un système complexe, un gigantesque organisme composé de routes et d’autoroutes, de champs pétrolifères et d’oléoducs, de stations-services et de motels, de voyages organisés en cars et de grandes surfaces avec leurs parkings, d’échangeurs et de rocades, de chaînes de montage et de bureaux de « recherche et développement »; mais aussi de surveillance policière, de signalisation, de codes, de réglementations, de normes, de soins chirurgicaux spécialisés, de « lutte contre la pollution », de montagnes de pneus usés, de batteries à recycler, de tôles à compresser. Et dans tout cela, tels des parasites vivant en symbiose avec l’organisme hôte, d’affectueux aphidiens chatouilleurs de machines, des hommes s’affairant pour les soigner, les entretenir, les alimenter, et les servant encore quand ils croient circuler à leur propre initiative, puisqu’il faut qu’elles soient ainsi usées et détruites au rythme prescrit pour que ne s’interrompe pas un instant leur reproduction, le fonctionnement du système général des machines.

(Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2005)

Photo: Dennis Hopper


Dimanche d’octobre (vide d’août (2))

7 octobre 2012

Patrick Modiano, L’herbe des nuits, p.14

Un dimanche de fin d’après-midi en octobre, mes pas m’avaient donc entraîné dans cette zone que j’aurais évitée un autre jour de la semaine. Non, il ne s’agissait vraiment pas d’un pèlerinage. Mais les dimanches, surtout en fin d’après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s’y glisser.

(Gallimard, 2012)

W. G. Sebald, Les Émigrants, p.184

Les dimanches, dans l’hôtel abandonné, j’étais en ce qui me concerne envahi d’un tel sentiment de vacuité et d’inutilité que, pour me donner au moins l’illusion d’avoir un but, je me rendais en ville, marchant au hasard parmi les immeubles monumentaux du siècle dernier, complètement noircis par le passage du temps.

(Actes Sud, 1999, traduction Patrick Charbonneau)

Ce n’est pas dans Dimanches d’août, mais aux premières pages de L’herbe des nuits, son dernier roman, que j’ai trouvé chez Modiano l’expression la plus proche du vide créateur dont je parlais il y a quelques semaines à propos des récits de Sebald. Là aussi, comme dans le troisième récit des Émigrants, le vide invite le narrateur à la marche et à l’exploration de zones incertaines – banlieues abandonnées de Manchester chez Sebald, quartier de « l’arrière-Montparnasse »,

le long de terrains vagues, de petits immeubles aux fenêtres murées, de tronçons de rues entre des piles de gravats, comme après un bombardement

chez Modiano – sur le point de disparaître avec les années 60 du siècle dernier.

Là aussi, le déplacement dans l’espace se double de sa réplique temporelle. À partir des promenades inaugurales de ces dimanches « de fin d’après-midi », passé et présent se mêlent dans le récit au point de disparaitre bientôt l’un dans l’autre.

Le temps n’existe absolument pas.

écrit Sebald dans un autre texte (Austerlitz, p.221), et Modiano, dans L’herbe des nuits:

Le temps est aboli.

Et même si, contrairement à Sebald, Modiano procède par petites touches – une rue, une façade, un nom, des notes dans un carnet en cuir noir

L’herbe des nuits, p.12

Dannie, Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, « Georges », L’Unic Hôtel, rue du Montparnasse…

– plutôt que par grands aplats érudits ou longues digressions exotiques, c’est par la même embrasure,

W. G Sebald, L’archéologue de la mémoire, p.45

Et c’est ce vide, cette ignorance et le peu de faits dont nous disposons qui ont suffi pour que je m’introduise dans son territoire, que je regarde autour de moi et que, au bout d’un certain temps, je me sente comme chez moi.

(Actes Sud, 2009, traduction Delphine Chartier et Patrick Charbonneau)

en suivant les mêmes traces,

Patrick Modiano, L’herbe des nuits

Vous êtes seul, attentif, comme si vous vouliez capter des signaux de morse que vous lance, de très loin, un correspondant inconnu.

qu’il ouvre la brèche.

Images: agenda / carnet présenté comme celui d’Ambros Adelwarth dans les Émigrants. Photos tirées du catalogue des archives de Marbach pour la première, des Émigrants pour la seconde.

On the road (8): Denver, Colorado

28 mai 2011

Jack Kerouac, Sur la route, p.175

Nous sommes passés devant les bicoques du côté du carrefour entre Welton Street et la 17ème Rue, dans la nuit embaumée de Denver. L’air était si doux, les étoiles si belles et si grande la promesse de toutes les ruelles pavées, je me croyais dans un rêve.

p.242

Ce ne sont pas tant les paroles que la mélodie, son harmonie, la façon dont Billie chante ça, comme une femme qui caresserait les cheveux de son homme à lueur douce de la lampe.

Musique: Billie Holiday, Lester Young, Easy Living, 1939

On the road (2): trouble comes knocking

7 mai 2011

On the road (1)

7 mai 2011

Timber Timbre, Trouble comes knocking

I want your money
But your money ain’t right
So I’m packing it in
I stay at home every night

And the place had cleared out
Bad luck had fallen
And no one came knocking
No one came calling

But when things got real bad
Oh, people got scared
Well I got worried
So we took what we could get

And all you fair weather watchers
Watch out and beware
When your trouble comes knocking
I hope you ain’t there

With a sword in a bag in my trunk
I keep my eyes and my mind on the road
Cuz it’s a hard hearted hearing
Every handshake grinning toll
When your grave disaster falls

Out of the purple woods
From a season in hell
Off the human dawn
There was nothing left
But you pulled me out
From beneath the wheel
With a cry in the name
We began to heal

And then things got real bad
Oh people got scared
Well I got worried
But we took what we could get

And all you fair weather watchers
Watch out and beware
When your trouble comes knocking
I hope you ain’t there

With a sword in a bag in my trunk
I keep my eyes and my mind on the road
Cuz it’s a hard hearted hearing
Every handshake grinning toll
When your grave disaster falls

(Timber Timbre, Full Time Hobby, 2010)

D’où « nous » parle?

19 janvier 2011

Éric Chauvier, Contre Télérama, p.46

Nous nous sommes demandés, faussement naïfs, qui était réellement « au cœur du sujet » ; puis nous avons vérifié que notre usage de la première personne du pluriel était beaucoup plus pertinent puisque nous étions réellement – pour en voir parlé et être tombé d’accord là-dessus – « au cœur de notre sujet ».

(éditions Allia)

Éric Chauvier, Que du bonheur, p.42

Cette situation d’infélicité peut lui permettre de remettre inlassablement en jeu la valeur de sa représentativité. Comment puis-je parler au nom des autres ? Comment ceux-ci peuvent-ils parler en mon nom ?

Thomas Bernhard, L’imitateur

Mais quand nous lui avons suggérer d’imiter, pour finir, sa propre voix, il a dit que cela, il ne pouvait pas le faire.

(Traduction de Jean-Claude Haméry, Gallimard, Quarto, p.576)

Contre Télérama se présente sous la forme de notes dans un carnet, assemblées avec soin. A première vue elles dépeignent le quotidien d’une zone résidentielle pour classes moyennes supérieures, dans la périphérie d’une grande ville française. Un environnement en apparence sans qualité, aliénant, grotesque.

La particularité de notre rue est d’être à la fois très droite et très large.

D’autres questions sont apparues concernant  l’absurdité proprement philosophique  de remplacer un bois véritable (l’expression même est dissonante) par des maisons en bois, pour des raisons écologiques.

Cette recherche systématiquement contrariée de ce que nous nous figurons être  l’authenticité nous condamne malgré nous au kitsch et à la parodie.

La charge contre le magazine (contre un article : « Halte à la France moche ») n’intervient qu’au dernier quart du livre. De ce fait elle apparaît davantage comme un retournement de situation – un coup de théâtre – que comme une démonstration point par point. Le papier n’est par ailleurs jamais discuté dans le détail, toujours réduit à son titre, lu comme le manifeste méprisant de ceux du centre pour ceux de la marge. En réponse, la colère de Chauvier rend un son bernhardien, mi-sincère, mi-outrée, comique et glaciale.

Son  ambigüité en fait le prix. Rien n’est tout à fait clair ni vraiment embrouillé. On est bien dans l’entre-deux (une prose périurbaine?).

Les remarques sont à la fois précises et floues, alternant

coup d’œil affuté

Une bande herbeuse très verte est apparue au milieu d’un parking, entre les pavillons, non loin d’un bois de hêtres.

vagues repérages

notre zone pavillonnaire

dans le  quartier

une enclave semi-rurale

des zones boisées

cette « zone dans la zone »

considérations générales,

Notre aliénation a des limites, mais le footing ne les relève pas.

références érudites

Bibliographie

Adorno Theodor W., Minima Moralia, Paris, Payot, 2003

Austin John, Ecrits philosophiques, Paris, Seuil, 1994

Bernhard Thomas, L’Imitateur, Paris, Gallimard, 1981

Cavell Stanley, Les Voix de la raison, Paris, Seuil, 1996

De Certeau Michel, L’invention du quotidien, Paris, Gallimard, 1990

Marcuse Herbert, L’Homme unidimensionnel, Paris, Minuit, 1968

dans un texte qui oscille sans cesse entre journal intime et journal de terrain, lettre ouverte et « pensées pour moi-même », obligeant l’esprit à de constantes mises au point.

L’observation neutre, au présent, laisse parfois surgir le passé et fait alors entendre une émotion plus franche,  cependant toujours tenue en laisse par le ton analytique

Si nous nous sommes replongés dans ces souvenirs, c’est parce que ce voisin, par les mots qu’il a prononcés, par les gestes qu’il a eus, par la communication qu’il a jugé bon d’établir avec nous, nous a semblé avoir fait partie de ces enfants qui jouaient au pied du lit des morts.

Et puisqu’il est question d’esthétique, la métaphore littéraire s’impose à l’occasion. Finalement rien ne l’égale:

La vie périrubaine – son atmosphère ordinaire – est semblable à une épaisseur de neige tombé sur  nos pavillons, insonorisant toute forme de vie qui pourrait s’en échapper, mais cloisonnant la vie singulière de chacun de ses habitants comme les agissements de putains dans un bordel.

Comme dans ses précédents livres, Éric Chauvier s’est donné un point de vue imprenable en se mettant dans une situation impossible.

Son « nous » est glissant : à l’évidence ce n’est plus tout à fait celui de l’ethnologue, seul en son royaume au milieu des tribus lointaines. Ce nous  royal, il le raille, même si l’on croit l’entendre encore un peu, par-delà toutes les critiques, désignant Éric Chauvier lui-même, anthropologue de son quotidien, se dépouillant sous nos yeux de sa majesté scientifique (et comme c’est une solution toujours un peu trop simple que de faire coïncider l’auteur du livre et la voix qui s’y exprime (et puisqu’il est question de l’Imitateur) le lecteur se demande à bon droit si Chauvier ne fait pas parler une sorte de double bernhardien).

Le plus souvent, les choses paraissent assez claires: la première personne du pluriel le représente « lui et sa famille », ses enfants, sa compagne. « Lui et elle » discutent beaucoup d’ailleurs. Et même si « elle » change parfois, sans crier gare, on reste toujours dans l’entre-soi.

Il semble cependant, dans de rares passages, que « nous » affiche de nouvelles prétentions (si l’on peut dire) et puisse être lu comme « lui et ses voisins », ses compagnons d’infortune, tous les périurbains de France, réunis par une double opprobre venue d’en-haut,

venue d’en-bas

Car nous incarnons, aux yeux de ces autochtones, une sorte de vie parodique, que notre pouvoir d’achat, élevé ou non, ne pourra jamais rendre vraiment crédible.

Mais alors

Comment peut-il dire « nous », celui qui ne parvient que trop rarement à prendre langue avec ses voisins, dont les tentatives pour mobiliser la communauté s’échouent presque toujours sur l’apathie politique générale?

Comment peut-il mener la fronde, celui dont le statut social, la cérébralité sans relâche, les pratiques culturelles, les jugements de goût, s’avèrent plus téléramesques que nature?

La question demeure insoluble, et c’est assez logique, car là n’est pas la question. En fait c’est peut-être moins le « nous » que le « vous », contenu dans le « moche » et dans le « périurbain », qui pose problème.

On le découvre par un autre (et le mystère s’épaissit encore) :

Il comprenait que l’adjectif « périurbain » ne désignait rien de précis et, au demeurant, ne désignait pas grand chose si ce n’était, étymologiquement, la périphérie de la ville ; il s’agissait par conséquent d’une boîte noire ; par contre, affirma-t-il, « l’usage de ce mot est tout à fait clair,  il révèle une stratégie destinée à amalgamer ce qui ne saurait l’être – c’est-à-dire nous-mêmes – afin de nous contrôler sans limite ».

Une « boîte noire », « rien de précis »?  Ni un lieu, ni un non-lieu, semble dire Éric Chauvier. (Un non-non-lieu, pour parodier Marc Augé ?).  Quoiqu’il en soit, les scrupules et les doutes abondent quant à la possibilité – à la pertinence même – de nommer ces espaces, et ces scrupules et ces doutes contrastent de manière frappante avec l’assurance des géographes et des statisticiens, qui de leur côté en ont donné depuis longtemps une définition assez  stable et claire, désarmante plutôt qu’inoffensive (l’auteur s’en méfie), propre en tout cas à être utilisée par ceux qu’on nomme les décideurs : par « périurbain » ils désignent la partie la plus périphérique de ce que l’on nomme maintenant les « aires urbaines », un espace à dominante résidentielle, dont le bâti – c’est la différence avec la « banlieue » – se caractérise par sa discontinuité interne (formes en lambeaux, phénomènes de mitage)

et externe (séparé de ce qui reste « le centre » par des parties plus ou moins vastes de… de quoi au fait? campagne?), tout en étant rattaché à la métropole par des liens politiques, économiques, et par la mobilité quotidienne (au moins 40% des actifs d’une commune périurbaine, disent les statisticiens et les géographes, travaillent dans la ville-centre de l’aire urbaine ou dans une autre commune périurbaine). Ainsi parle-t-on de « communes polarisées » et même  de «communes multipolarisées » pour évoquer ces entités évoluant dans l’orbite des grandes métropoles françaises.

Or c’est en ce point précis que Chauvier porte sa critique de la raison géographique, car c’est justement ce dernier lien avec l’espace dominant, la relation avec la « ville-mère », qui apparaît singulièrement lâche, et même brisé, dans son texte. D’abord parce que son projet est né précisément d’une réaction contre un « centre » perçu comme arrogant et aveugle ; ensuite, de manière plus diffuse, parce que l’espace décrit dans Contre Télérama semble curieusement autosuffisant, et d’autant plus fragile. Comme une bulle un peu irréelle, hors du temps et de l’espace, une cellule devenue autonome, détachée de sa matrice. Par où Chauvier rejoint d’autres travaux au potentiel plus subversif (Henri Lefebvre, Françoise Choay, François Ascher) qui ont annoncé, observé, théorisé, critiqué (mais pas toujours), depuis un demi-siècle, la disparition de la ville – et avec elle une certaine forme d’urbanité – dans autre chose, qui n’est pas forcément très ragoûtant, mais qui est là : l’urbain.

Eric Chauvier donne à voir cette transformation de l’intérieur, et, ce faisant, il prête sa voix dissonante (il emploie ce mot fréquemment) à une colère d’ordinaire sourde et vaine, toujours isolée. Celle de ceux qui ne veulent pas que leur malheur soit nommé par d’autres. 

Contre Télérama est une protestation qui s’élève de l’urbain, mutilée, désenchantée, mais pas tout à fait diluée dans le silence de ces espaces infinis. Écho fidèle à celle qu’Adorno faisait entendre il y a cinquante ans, tout juste revenu de son exil étasunien

Minima Moralia, p.27

Celui qui a pris ses distances est aussi empêtré que celui qui est plongé dans des activités ; son seul avantage sur ce dernier, c’est de savoir qu’il est pris lui aussi, avec cette chance de liberté minuscule qu’apporte la connaissance en elle-même.

(traduit  par Eliane Kaufholz et Jean-René Ladmiral, Payot, Petite bibliothèque)
PS: il existe un film passionnant, dont je n’ai malheureusement que des souvenirs imprécis, qui traite, à partir d’un point de vue assez semblable, mais sur un autre ton, et avec d’autres moyens, cette question de l’esthétique périurbaine: Ode pavillonnaire, de Frédéric Ramade (2006).


L’AVENTURE DU REGARD PERSAN (3/3)

3 mars 2010

LES ÉCRANS LÀ-BAS

Notes sur les écrans

Un regard transformé en projecteur, drôle de dialogue et de rencontre avec un réel recomposé : opérations de construction-déconstruction. Cadeau que de jouer dans un film de Kiarostami ou d’en être le spectateur. On ne peut être, c’est bien heureux, que l’émetteur d’images. La promenade, c’est ce rendre disponible à recevoir. Il y eut évidemment la rencontre avec les écrans d’Iran, images de là-bas, jamais vues ici.

Évacuons la question de la salle de cinéma. S’y rendre ou pas ? Pénétrer dans la chapelle, la chambre obscure des désirs enfouis.


Le pas ne fut jamais franchi, pas plus ici, à Kerman, que dans les autres villes. Des raisons objectives évidemment, mais le lieu est étrangement intimidant. Il faudrait chercher longtemps pour se l’expliquer. Laissons la question sans réponse.

Rencontre donc avec des images là-bas.


12 juillet, Téhéran, hall de l’hôtel Naderi
« Une série indienne à la télévision, avec un sosie de Gandhi. De l’action et de l’humour. Belle ironie : les hommes, pas tous, portent le turban, les femmes ont la chevelure libre. Peut-être que les fameux rayons capillaro-sexuels ne résistent pas aux ondes herziennes. »


22 juillet, lors du trajet entre Shiraz et Ispahan
« Le bus devrait bientôt partir. Le film lui est lancé. On nous ressert la même comédie socio-sentimentale multigénérationnelle que lors du trajet entre Yazd et Kerman. On y trouve de jeunes adultes masculins rondouillards, bouffons immatures, des femmes élégantes et intelligentes, quoiqu’un peu portées sur l’intrigue. »

« Le rôle du veuf semble lui aussi une constante, assez bizarrement, plus que celui de la veuve. L’un des protagonistes secondaires est un vague sosie de Diego Maradona. Le tout est joué avec une outrance désagréable, agressive, la touche est incontestablement vaudevillesque, avec éclats de voix et portes qui claquent. Le générique est bercé par un air de jazz qui ne dépareillerait pas chez Woody Allen. »

24 juillet, cette fois entre Ispahan et Kashan :

« De nouveau dans un bus, de nouveau une comédie sur l’écran. Une des premières scènes : il fait nuit, des kebabs de poulet grillent, deux jeunes adultes de sexes opposés discutent au clair de lune devant ce frichti. Peut-être sont-ils frère et sœur. Sinon, ils finiront pas s’aimer, au-delà de leurs différences, de leurs réticences et de leurs préjugés, notamment sociaux. Et voilà le personnage du veuf croulant, à l’hôpital en l’occurrence. C’est étrange, il doit certainement y avoir bien plus de veuves dans un pays ravagé par une longue guerre dans les années 1980… Certainement un arrangement avec la réalité. Il faut bien du courage pour prêter attention à ces films criards, absolument hideux. »

Et pourtant j’y ai prêté attention, notamment parce qu’il est toujours amusant de chercher à décrypter, en langue originale (c’est-à-dire en ayant très très peu accès au sens des dialogues), ces produits très répétitifs, calibrés et codifiés, notamment du fait de la censure.

Le bon et la mauvaise

Je n’ai rien consigné à propos d’un film vu à deux reprises dans les bus. Il est différent des comédies socio-générationnelles décrites ci-dessus, puisque l’on est en présence d’une veine mélodramatique, et plus franchement idéologique. À Kashan, j’ai vu l’affiche dans la rue, sur la vitrine d’une épicerie-vidéo club ; en version farsi, donc je ne connaissais toujours pas son titre.

Puis j’en ai parlé ensuite à Alasht avec des adolescentes connaissant visiblement assez bien ce film. Elles ont émis quelques ricanements – peut être bien des gloussements, je ne sais plus – à son évocation, sans doute en raison des qualités plastiques de l’acteur principal (Shahab Hosseini, que l’on a pu voir dans À propos d’Elly d’Asghar Farhadi, un bien meilleur film sorti en France en septembre 2009), effectivement plutôt bellâtre.


Bref, le film avait enfin son titre, Broken Heart, Del Shekasteh en version originale. Le personnage interprété par Shahab Hosseini est un basij, un membre de cette milice civile, les bassidji, devenue une sorte d’armée fidèle à Ahmadinejad, qui en fut. Quand je demandais à quoi reconnaît-on ces nervis du régime ?  Les mots « bad » et « dirty » revenaient sans cesse.

Le récit met en place une opposition totale entre cet étudiant franchement religieux doté des attributs des bassidji – barbe courte, vêtements amples, chemise par-dessus le pantalon – et une jeune fille délurée, portant négligemment le foulard, laissant souvent entrevoir une masse d’épais cheveux. Celle-ci débarque à l’université dans un coupé décapotable de marque allemande, s’en extrait d’une manière impudique et fait preuve d’un bagout effronté pas possible, notamment en prenant la parole en cours avec véhémence et aplomb.

Elle est plus qu’un brin moqueuse, notamment envers ce gueux mal fagoté et fou de Dieu. Mais ces derniers ont plus d’un tour dans leur sac, et à la suite d’une foule d’événements confus – pas seulement en raison de ma méconnaissance du farsi, je me souviens d’une sorte de secte aux rites complètement hétérodoxes – l’insolente comprend quel est le droit chemin : celui d’un mysticisme où l’amour du tout-puissant, et du beau basij, se gagne dans la souffrance. Une réalisation d’une rare laideur, un arc narratif à faire frémir, et même pleurer. La jeune fille, irritante en pétroleuse, finit, le visage de plus en plus sévèrement voilé, par ne plus être que l’ombre d’elle-même.

Pay(vi)sages

Si j’ai autant eu accès à une sociabilité féminine, c’est que je n’étais pas seul, mais avec ma compagne. Dans un autre cas de figure, le voyage aurait été sans doute très différent.

Retour à Alasht, en compagnie des adolescentes qui ont éclairé ma lanterne concernant Del Shekasteh/Broken Heart :
« Dans la partie haute d’Alasht, d’un point où l’on domine la vallée pour obtenir une belle vue, nous repérons un attroupement de jeunes gens, filles d’un côté, garçons de l’autre, ces derniers avec l’air goguenards. Un peu rompus à l’exercice, nous savons de quoi il va en retourner en s’approchant. Comme toujours, ce sont les filles qui sont les plus hardies. »

« Certaines présentent des caractéristiques physiques vraiment étonnantes ; maquillage massif avec effet de blanchissement de la peau, des chevelures largement hors du foulard au moyen d’une sorte de banane, et surtout trois ou quatre cas d’épilation intégrale des sourcils et greffe d’autres en demi accents circonflexes inversés. Le résultat de cet affichage de surféminité est assez terrifiant. »

Le visage, seul élément visible, s’impose comme une instance de dialogue entre les corps féminins et le pouvoir, et plus largement, l’espace public. Avec les formes masquées par l’habit long et ample, le visage est un espace de revendication, de (dé)monstration, pouvant prendre des proportions délirantes ; à la fois écrans et projecteurs.
« Trois jeunes filles du groupe se signalent par une certaine sobriété, Elahe et Elham sont deux soeurs, Zahra présente des traits plus secs, moins harmonieux, notamment du fait d’un nez très droit et long. Toutes trois sont des téhéranaises qui viennent l’été goûter au bon air des cimes. »

Elahe, Elham et Zahra vont accompagner notre séjour montagnard, une charmante compagnie à nouveau. Dès le lendemain, nous étions à la table familiale pour un délicieux ragoût aux herbes. Après le repas, une séance de dessin, des visages à capter à coups de crayons.

Fatemeh, petite sœur d’Elahe et Alahe, est aux portes de la puberté, bientôt elle devra se couvrir. Elle pétille d’intelligence et d’esprit, se risque à un anglais fantaisiste. Aimant le football, portant le cheveu court ; c’est ce que l’on appelle un vrai garçon manqué. On sent que le moment est compliqué, difficile de ne pas penser à un corps qui réprimerait l’arrivée des signes de la féminité.


Fatemeh s’est exécuté en posant avec beaucoup de sérieux. Son visage n’est pas encore un écran, ni un projecteur. J’aime beaucoup cette séance de dessin chez cette adorable famille, et l’idée que ces images soient restées là-bas, avec nos hôtes.

FIN

Images et photographies :

– affiches des films Kabuliwala de Hemen Gupta et Del Shekasteh (Broken Heart) de Ali Royeen Tan

– l’actrice indienne, Diego Maradona et Shahab Hosseini : auteurs inconnus

– photographies d’Amélie Juillard et Arnau Thée

– dessins d’Amélie Juillard


L’AVENTURE DU REGARD PERSAN (2/3)

1 mars 2010

MES ÉCRANS : SURGISSEMENTS

Récréation de la rue

Acteur imaginaire d’un Kiarostami, et parfois, souvent en même temps, spectateur fasciné. Il est peut être utile de signaler que les débuts du cinéaste se sont déroulés dans le cadre de la KANOON (Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes).

Dans ce carcan éducatif officiel, il livre des œuvres sur l’enfance qui n’ont rien de brouillons, avec déjà un sens aigu de l’espace, de la fable morale et poétique. C’est notamment le cas dans Le Pain et la rue (1970), où un jeune garçon chargé de ramener chez lui le pain voit son trajet contrarié par un chien lui bloquant le passage. Une dramaturgie minimale pour une méditation sur les peurs, enfantines ou pas. Le pain et la rue, qu’en fut-il pour moi? Ils ont donné lieu à de belles rencontres, furtives mais solidement inscrites, pas seulement dans la carte mémoire d’un appareil photographique.

Le regard de ce petit garçon à Yazd.

Et le visage de Djamila.

J’ai écrit le 19 juillet :
À Mahan ce matin, comme une parade de séduction. Chacun sur le trottoir opposé, des échanges de regards, de sourires. Âgée d’une dizaine d’années, elle revient avec un sac rempli de cet excellent pain plat. Elle nous invite à l’accompagner vers sa maison. Le visage est resplendissant, la peau sombre. Les traits sont merveilleusement dessinés. La grâce est réelle, évidente. Et toujours ce quelque chose de sage et de grave. On se quitte sur le seuil de sa maison que les hauts murs en pisé ne permettent pas de voir. Le jardin de Djamila, c’est son prénom, est sans doute très beau.

La veille, dans la même ville : visite d’un splendide mausolée. Le lieu sacré se remplit tout à coup de plusieurs dizaines d’écoliers.

Ils viennent passer ici leur test d’anglais, l’endroit est spacieux et frais. En 1972, Abbas Kiarostami a réalisé La Récréation. Elle sera pour après, il était tentant de ne pas l’attendre.

Caisse de résonance

Nous avons rencontré Niloufar à Yazd, ville du centre du pays coincée entre deux déserts. Pour le plaisir de les nommer : Dasht-e Lut et Dasht-e Kavir. Le contact obtenu par une amie iranienne en France s’est transformé en une amie trouvée là-bas. Cinq jours délicieux en sa compagnie. Niloufar a une voiture, on s’est promené dans celle-ci.

Un visage élégant et déterminé, un regard noir souvent masqué de lunettes de soleil ; voici à nouveau Ten qui surgit ; la conductrice, le merveilleux personnage central du film.


En compagnie d’une amie de Niloufar, Anahita, zoroastrienne délurée, nous avons pris la route de Deghbala, un village dans les montagnes environnantes. Je suis à l’arrière et peine à faire autre chose que scruter le reflet des visages dans le pare-soleil ou le rétroviseur intérieur.

Ce qui me permet de me détourner, ce sont ces routes qui serpentent entre des sommets à la fois doux et vigoureux. Des paysages, kiarostamiens évidemment, bien qu’il n’ait jamais tourné dans cette contrée ; mon bagage, il faut en convenir, est un peu envahissant parfois.

Niloufar est peintre, en contradiction aussi bien avec son espace public que privé. On ressent  rapidement chez elle la pression sociale qui s’exerce dans cette ville conservatrice sur une jeune femme divorcée vivant chez sa mère, et dont les cinq frères et sœurs sont tous casés. S’il y en a un de moment kiarostamien, parce qu’il fut fulgurant, triste, beau et émouvant, c’est celui-là : un peu par désoeuvrement, surtout parce que cela se fait beaucoup ici, nous sommes partis pour une virée nocturne en voiture dans les rues de la partie moderne de Yazd.

La déambulation a semblé entraîner celui d’une parole devenue libre, sur le ton de la confession, cette dernière comme encouragée par le défilement de la route et l’aspect strictement privé du lieu. L’habitacle de l’automobile est devenu, comme dans Ten, une caisse de résonance, celle du poids des regards et du jugement des autres, d’une mélancolie déjà très perceptible par ailleurs.

Niloufar est sur le départ, c’est ce qu’elle veut. La France précisément. Comment ne pas espérer pour et avec elle ? Ses peintures dénotent un regard plein d’acuité dans la captation d’une singulière poésie. Défilement du temps et des saisons dans les polyptiques savamment composés et agencés.

Un impressionnisme tellement d’ici, tellement de ces déserts et montagnes environnants, ces murs de pisé de la vieille ville, ces lumières coupantes dont j’aimerais connaître la franchise hivernale. Que deviendra cette peinture si Niloufar devient une exilée ?

« Âmes du désert, âmes sensibles » : c’est ce que m’a écrit Sepideh Farsi, cinéaste iranienne installée en France, après qu’elle ait découvert les peintures de Niloufar.

À suivre : 3/3 – Les écrans là-bas

Photographies et images :

– peintures : Hamide Sadeghieh

– photogrammes issus de Ten et Le Pain et la rue

– photographies d’Amélie Juillard et Arnau Thée


Dictionnaire des lieux sebaldiens (10): le 12 de la Sporkova

11 novembre 2009

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La Prague sebaldienne ne saurait être embrassée d’un seul article. Petit parcours provisoire dans quelques hauts-lieux de la ville natale de Jacques Austerlitz.

Austerlitz, p.181

«  Et c’est ainsi qu’à peine arrivé à Prague j’ai retrouvé le lieu de ma première enfance, dont, autant que je puisse le savoir, toute trace était effacée de ma mémoire. Déjà, quand je parcourus le dédale des ruelles, que je traversai les cours des immeubles entre la Vlasska et la Nerudova, et surtout remontai pas à pas la colline en sentant sous mes pieds les pavés disjoints de la Sporkova, j’eus l’impression que j’avais autrefois emprunté ces chemins, que la mémoire me revenait non en faisant un effort de réflexion mais parce qu’à présent mes sens, qui avaient été si longtemps anesthésiés, à nouveau s’éveillaient. Je ne reconnaissais rien avec certitude mais néanmoins en maint endroit j’étais contraint de m’arrêter car mon regard était retenu par la belle grille forgée d’une fenêtre, la poignée de fer d’une sonnette ou les branches d’un petit amandier dépassant d’un mur de jardin.(…) Et puis cette fraîcheur en pénétrant dans le hall du 12 de la Sporkova, et à l’entrée la boîte de tôle encastrée dans le mur pour le compteur électrique, avec le symbole de l’éclair qui foudroie, et la fleur de mosaïque à huit pétales, gris pigeon et blanche, sur le sol moucheté en pierre reconstituée du hall, et l’odeur de calcaire humide, et l’escalier en pente douce, et les voutons de fer en forme de noisettes se répétant à intervalles réguliers sous la main courante de la rampe, autant de lettres et de signes tirés de la casses des choses oubliées, me dis-je, et j’en éprouvais une telle confusion, un mélange à la fois de bonheur et d’angoisse, que je dus plus d’une fois m’asseoir sur les marches de l’escalier silencieux et appuyer ma tête contre le mur. »

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)

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Et d’abord l’immeuble familial. Ou plutôt le « côté de la mère », Agata, sur le « Petit côté » (Mala Strana) de la ville, si l’on veut bien admettre que la dernière adresse connue de Maximilian Austerlitz (le 5 rue des Cinq Diamants) fait du XIIIème arrondissement de Paris le « côté du père ».

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Sur les conseils de l’archiviste Tereza Ambrosova, Jacques Austerlitz se rend d’emblée à la bonne adresse, parmi les quelques unes ayant abrité un Austerlitz entre 1934 et 1939.

nabokov.4Il s’épargne ainsi, en quelques lignes, les recherches d’un personnage de Nabokov qui, en quête de la dernière maîtresse de son frère, le grand écrivain Sebastian Knight, doit visiter plusieurs appartements, à Paris et Berlin. On sait que Sebald admirait beaucoup Nabokov, qu’il évoque parfois explicitement, et je ne peux m’empêcher de penser à son merveilleux roman, La Vraie vie de Sebastian Knight, le premier qu’il ait écrit en anglais, quand je lis ce passage d’Austerlitz (et inversement). Là où Nabokov se plait à balader son narrateur et son lecteur, Sebald semble avoir un malin plaisir à court-circuiter ce qui pouvait apparaître comme une passionnante enquête dans les rues de Prague.

L’autre guide, plus évident et plus explicitement désigné encore, est celui de la Recherche. Austerlitz retrouve dans la rue Sporkova les pavés disjoints qui manquent de faire trébucher Marcel, à Venise et dans la cour de l’Hôtel de Guermantes:

Proust (Large)

Le Temps retrouvé, p. 173-17 (Folio)

« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’Hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières oeuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. (…)

Et presque tout de suite je la reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avaient rendue avec toutes les autres les sensations jointe ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement faits sortir, dans la série des jours oubliés. »

A première vue il semblerait que Sebald ne se soit pas contenté de mettre son héros (appelons-le ainsi) sur la bonne voie, mais lui ait aussi offert – et à lui-même, et à son lecteur qu’il imaginait sans doute lecteur de Proust – la « félicité » qu’apporte la reconnaissance d’abord involontaire et informulée (la madeleine du Côté de chez Swann), clairement identifiée ensuite (les pavés du Temps retrouvé), de deux moments de vie; cette reconnaissance qui semble arrêter le temps et faire entrer dans l’éternité.

Ce n’est pourtant pas une telle épiphanie qu’il est donné à Austerlitz de vivre, ou du moins elle est incomplète. Agata Austerlitzova n’est plus, et le récit introduit chez la nourrice Vera Rysanova, de l’autre côté du palier. Sur le seuil de l’appartement du dernier étage, à droite, ils tombent dans les bras l’un de l’autre, dans un moment magique et très « dix-neuvième siècle».

pierrot columbine

Sous le haut patronage de Balzac, dont les volumes de la Comédie humaine au grand complet occupent une étagère entière d’un salon hors du temps, sous le regard d’un Pierrot de porcelaine accompagné de « sa chère Colombine »(p.184), Vera entame en français puis en tchèque (p.186) le récit des années 1934 (naissance de Jacques)-1939 (départ de Jacques (p.218))-1941 (déportation de la mère à Terezin (p.211))-1944 (déportation à Auschwitz (p.243)). La prose sebaldienne y prend au passage une épaisseur nouvelle et toute bernhardienne, puisque dans cette histoire l’ensemble du passage est relaté par Austerlitz au narrateur un soir de décembre 1997, et couché par écrit encore un peu plus tard, par ce même narrateur. La confession a lieu en plusieurs temps: trois jours d’abord, avant le départ d’Austerlitz pour Terezin, puis une dernière journée dans la pénombre de l’appartement, qui ouvre le récit par Austerlitz de l’épisode Marienbad (244-258), avant le retour à Londres par l’Allemagne (p.242). Le salon de Vera devient de fait une véritable machine à remonter le temps perdu et à voyager, qui n’est pas sans rappeler le petit salon du dernier volume de la Recherche et sa petite bibliothèque « aristocratique ».escaliers

De l’appartement familial on apprend finalement peu de choses, même s’il est difficile de l’imaginer très différent de celui de Vera (de même qu’il est difficile de ne pas voir en elle, à l’époque même de son enfance, plus qu’une nourrice). On sait qu’il est pillé par les nazis (p.211) et que les vêtements, bijoux, oeuvres d’art rejoignent la masse des objets volés pendant la guerre et entreposés ici ou là en Europe (près des fondations de la Bibliothèque Nationale de France par exemple).

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Deux photographies en réchappent, cachées dans l’exemplaire du Colonel Chabert (celui qui survit au désastre de la guerre et revient de parmi les morts), dont l’une fut prise un mois avant l’entrée des Allemands dans Prague. On y voit, déguisé en page blanc, le jeune Austerlitz apprêté pour le bal masqué.

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Le lecteur pénètre cependant un court moment dans la demeure d’Agata et de Maximilian. Les pièces sont visitées en un rêve étrange (p.220-221), comme il arrive parfois à certains lieux sebaldiens, au cours de quelques lignes où les parents, s’exprimant dans « l’énigmatique langage des sourds-muets », passent de pièce en pièce comme des étrangers sans prêter attention à leur fils.

Comme l’immeuble de la rue des Cinq-Diamants, le « côté de la mère » reste inaccessible, donnant à ce Temps retrouvé d’après la Shoah qu’a écrit Sebald sa dimension amère et tragique.

Images:

Photogramme: l’épisode des pavés vu par Raul Ruiz, Le Temps retrouvé

Nabokov par Jean Vong

Jacques-Emile Blanche, Portrait de Marcel Proust (1892)

Antoine-Jean Gros, Napoléon à Eylau (1807)

Pour compléter:

La Sporkova d’aujourd’hui, par Andrew Goodall (Mursejlerne)