Les débuts dans la vie (pour Martin)

1 février 2010

Martin Amis, Expérience, son autobiographie. A propos d’un des livres de son père:

« Un passage de I like it Here (1958), le troisième roman de Kingsley, et le plus réaliste de tous:

 » Papa?
– Oui?
– Il est gros comment le bateau qu’on va prendre pour aller au Portugal?
– Aucune idée. Assez gros, sans doute.
– Aussi gros qu’une baleine?
– Quoi? Oh oui! Sans problème.
– Aussi gros que la baleine bleue?
– Oui, bien sûr, aussi gros que n’importe quelle baleine.
– Plus gros?
– Oui, beaucoup plus gros.
– Plus gros comment?
– Aucune importance, mais plus gros. Ça c’est sûr. »

Après un temps d’arrêt la conversation reprend.

… »Papa?
– Oui?
– Si deux tigres sautaient sur une baleine bleue, est-ce qu’ils la tueraient?
– Mais ça tu comprends, c’est pas possible. Si la baleine était dans la mer, les deux tigres se noieraient tout de suite, et si la baleine était…
– Mais en admettant quand même qu’ils sautent sur la baleine?
– … Bon Dieu! Oui, j’imagine qu’ils finiraient par la tuer, mais ça leur prendrait beaucoup de temps.
– Et un seul tigre, il lui faudrait combien de temps?
– encore plus. Allez, ça suffit, tes questions de baleines et de tigres.
– Papa?
– Qu’est-ce qu’il y a encore David?
– Si deux serpents de mer… » »
(Gallimard, p.15)

Puisque ce blog me sert parfois de journal, aujourd’hui je note ceci, et il me servira aussi de faire-part:

Mon fils Martin est né ce matin. Une nouvelle fois les nuits et les jours vont s’emmêler, s’allonger, se raccourcir, le temps va se remplir encore davantage.

Il a déjà un frère aussi solide et bienveillant que Philip, j’espère juste qu’il aura de meilleures dents, et moins obsédantes, que celles de Martin Amis (elles sont un des leitmotivs de son autobiographie, running gag et augure sombre). Tout va bien de ce côté là, pour l’instant.

Le cliché des deux frères, qu’on retrouve dans l’édition « blanche » d’Expérience, m’en rappelle un autre de Jacob Riis, le grand photographe des taudis new-yorkais et de leurs habitants (les enfants en particulier) à la fin du dix-neuvième siècle. Ses images montrent la misère comme aucune autre à l’époque, mais il y a aussi des éclairs de bonheurs:

J’ai la photo sous les yeux, c’est la couverture de mon édition d’un superbe récit d’enfance dans la grande ville: le premier volume de l’autobiographie romancée d’Henry Roth, A la merci d’un courant violent (Une étoile brille sur Mount Morris Park).

A bientôt. Ralentissements (pause?) à prévoir.

(Photo: Martin Amis sur le dos de son frère Philip, Portugal, 1955 (publiée dans Expérience, 2003); Jacob Riis, Children in a playground, 1892)

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