Le dimanche 28 novembre 1943

12 février 2015

Dans la guerre (35)

Jean Guéhenno, Paris

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Le temps me manque pour tenir ce journal. Je cours d’une tâche à l’autre. Vraiment « en proie aux enfants et aux jeunes gens ». J’ai compté: je vois environ trois cents élèves chaque semaine. J’ai dû changer, répartir les heures. Le jeudi, pour la sixième heure, je devais rencontrer les candidates à l’agrégation. Mais je bégayais littéralement de fatigue. J’ai remis l’heure au mercredi. ce sera la quatrième heure: elles ont quelques chances de plus avoir encore quelque chose à dévorer.

Je lis un petit livre que m’ont envoyé les dominicains. La France pays de mission? La déchristianisation de la France serait déjà si profonde que les prêtres devraient désormais, pour ramener la masse française à la foi, procéder comme ils procèdent au Cambodge ou au Tchad. Tel quartier de la banlieue parisienne est aussi « païen » qu’un grand village de l’Oubangui. Les chiffres, les graphiques publiés dans ce petit livre, de tels aveux, autrefois quand je croyais si fort à la raison et avais tant de confiance en l’homme, m’auraient seulement réjoui sans doute. Ils m’inquiètent un peu aujourd’hui. Non que m’émeuvent les déclamations de ces « missionnaires » et que je croie, comme eux, que toute moralité ouvrière soit perdue parce que les ouvriers ne vont plus à la messe. le christianisme se mourait; s’il est désormais tout à fait mort, c’est peut-être une hypocrisie morte. Mais il faut bien le dire, rien encore n’a remplacé dans les âmes ce grand ordre, ce moyen de prières et de songes qu’étaient pour elles le christianisme au temps de sa force et de son rayonnement. De toute manière, il ne peut s’agir de le restaurer ni de le ressusciter. Les auteurs de ce petit livre s’interrogent vainement sur les raisons de cette déchristianisation: ils ne peuvent ou ne veulent les reconnaître. C’est qu’on ne peut plus croire ce qu’ils demandent de croire. Mais que peut-on, que doit-on croire?

Mihail Sebastian, Bucarest

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Gomel occupé jeudi par les Russes. Depuis deux jours, les Allemands ne parlent plus de la grande contre-attaque qui devait leur permettre de reprendre Kiev. Berlin subit une série de violents bombardements. Mais la guerre est toujours la même: longue, grise, accablante. Et notre question toujours la même: quand se terminera-t-elle?


L’immense jardin (4)

12 mai 2012

Peter Nadas, Le Livre des mémoires, p.151

; j’évoque aujourd’hui ce jardin parce que je sais qu’il n’en reste plus rien, les buissons ont été arrachés, les arbres abattus ; démolie, la tonnelle, avec son treillis vert et ses roses, démantelé, le jardin alpestre, dont les rochers ont été affectés à d’autres usages, tandis que joubarbes, orpins, iris et conferves durent mourir sur place ; la pelouse, quant à elle, fut envahie par les mauvaises herbes, au sein desquelles les chaises blanches du jardin se désagrégèrent, et la statue, noblement grêlée, de Pan jouant de la flûte fut d’abord renversée par une tempête qui la coucha dans l’herbe, puis elle finit par se retrouver au fond d’une cave, privée de son socle ; démolis, les ornements en stuc de l’édifice, abattues, les déesses, qui, la bouche béante et couchées à l’intérieur des coquillages, surplombaient autrefois les fenêtres de la façade, détruits, les chapiteaux spiraloïdes et faussement helléniques des combien fausses clonages, murée, la véranda, et bien entendu, au cours de ces travaux, arrachée, la vigne vierge qui avait été le séjour préféré des fourmis et des insectes, mais, tout en sachant que tout cela est fini et que ce jardin n’existe plus que dans ma mémoire, je parviens à voir, comme autrefois, les feuilles bouger, je hume les odeurs, j’observe le jeu des lumières et la direction des vents et, selon mon bon plaisir, je me retrouve dans le silence de l’après-midi d’un jour d’été.


L’immense jardin (1)

9 mai 2012

Peter Nadas, Le Livre des mémoires, p.150-151

L’immense jardin, que l’on aurait pu aussi bien qualifier de parc, étendait ses ombres dans la chaleur estivale, et, dans l’odeur âcre des sapins, la résine, explosant en un petit bruit sec, s’échappait des pommes de pin encore vertes mais déjà en pleine croissance, les boutons de rose, d’abord compacts, étalaient bientôt leur splendeur jaune, blanche, écarlate ou vermeille, un pétale racorni, déjà sur le point de tomber, avait été arrêté dans son éclosion par une légère brûlure, les guêpes, parce qu’elles en appréciaient le miel, survolaient les lis dressés comme des dards, les calices mauves, lie-de-vin et bleus des pétunias, qui frémissaient à la moindre brise, ainsi que les mufliers des jardins aux tiges interminables et les digitales aux couleurs vives, autant de tâches multicolores bordant les chemins, tandis que la rosée posée sur l’herbe brillait dans la lumière du matin, et que, derrière les buissons disposés en groupes ou en bandes, une odeur de pourriture humide se répandait dans la vaste zone ombragée des sureaux, des évonymines, des lilas, des jasmins au parfum enivrant, des cytises, des noisetiers et des aubépines, là même où le lierre vert foncé diffusait librement, à sa guise, son odeur acerbe, tandis qu’il vrillait sur les grillages et les murs, qu’il serpentait sur les troncs des arbres, développant ses fines racines aériennes, recouvrant et envahissant tout afin de protéger et d’étendre la couche d’humus qui le nourrit en même temps qu’il la produit, tant il est un véritable symbole, comme lorsque, encore sombre et dru, il dévore tout, branches, brindilles et herbes, avant de se laisser enterrer à l’automne par les feuilles mortes pour, à nouveau, le printemps venu, relever sa tête cireuse au bout de longues tiges dures ; il y avait aussi les lézards verts et les couleuvres brun clair qui prenaient le frais, en compagnie de grosses limaces noires dont la bave durcie, et qui s’effrite sous le toucher, balisait le trajet complexe ;

(Plon, traduit du hongrois par Georges Kassai)


Le lundi 7 juin 1943

7 novembre 2011

Ernst Jünger, Kirchhorst

Lecture : retour à Lichtenberg, rare exemple d’un Allemand qui sait se limiter. On dirait que la race germanique, pour ne point s’égarer dans les éléments, a toujours besoin d’un quelconque fardeau, d’une sorte d’entrave. Ce peut être, comme chez les Anglais, la contrainte de la mer, ou bien, comme chez Fontane, un apport de sang occidental. Pour Lichtenberg, c’est la bosse qu’il porte.

L’Allemand est comme ces vins qui sont meilleurs coupés.

Autre lecture, le Naufrage de la Méduse, de Corréard et Savigny, Paris, 1818. L’aspect instructif de ces naufrages – j’en ai récemment étudié un certain nombre – , c’est qu’ils sont des fins du monde à petite échelle.

Victor Klemperer, Dresde

Misères de ces temps : les deux petits garçons Hirschel jouaient il y a encore quelques mois dans le jardin de leur villa. Puis les parents ont dû emménager dans la maison de la Communauté. Les enfants étaient venus jouer ici avec les enfants Eisenmann. Puis il y a eu la peur du père Eisenmann, dans ce cas bien fondée, parce que les enfants font du bruit en jouant, les enfants aryens du portier viennent se mêler innocemment à ceux qui portent l’étoile, et dans la rue il y a des passants aryens qui observent la scène. Que l’un d’eux fasse état d’une telle promiscuité à la Gestapo et les conséquences pourraient être fatales. On a donc envoyé les enfants Hirschel jouer au cimetière juif. Ils ont fait un tapage inconvenant en jouant entre les tombes, et ils ne se sont pas bien entendus avec la petite fille polissonne de l’administrateur Jacobi. Ce qui a entraîné un surcroît de bruit, et maintenant même le cimetière leur est fermé. Frau Hirschel s’est alors adressée à Eva pour qu’elle fasse en sorte que les enfants Hirschel puissent à nouveau venir jouer ici avec ceux des Eisenmann – les enfants aryens des portiers devaient être pendant ce temps cantonnés sur une autre parcelle de jardin. Mais c’est vraiment trop demander. En temps normal, les enfants Rasch auraient le même droit que ceux des Eisenmann, sans parler de ceux des Hirschel ; déjà en temps normal, il ne serait guère possible, ou tout au moins fort indélicat, de vouloir mettre à part les rejetons des portiers. Mais encore plus aujourd’hui, alors que les Eisenmann dépendent de la bonne volonté des portiers, et que les portiers accomplissent un acte téméraires en laissant jouer leurs enfants avec ceux qui portent l’étoile… Et puis Schorschi Eisenmann trottine derrière Frau Rasch comme un petit poussin derrière la poule, et la brave femme le dorlote tant et plus.


(mai/août 39)

6 novembre 2011

Arno Schmidt, Scènes de la vie d’un faune, p.112

Le 23 août 1939: Pacte germano-soviétique:?! – Maintenant, c’est plus qu’une question de jours! Et je réfléchis : qu’est-ce qui, pendant la dernière guerre, était plus précieux que de l’argent? : café, thé, cacao; cigarettes et tabac. J’en apporterai donc de Fallingbostel, et le tabac à rouler et pour la pipe dans un bidon soudé. Les cigarettes emballage tropical. Rhum et alcool fort.


Le samedi 18 juillet 1942

9 avril 2011

Dans la guerre (26)

Ernst Jünger, Paris

Rêves architecturaux, où je voyais d’anciennes constructions gothiques. Elles se dressaient dans des jardins abandonnés, et nulle âme ne saisissait, au milieu de ces solitudes, leur signification. Et pourtant, d’une manière inexplicable, elles ne m’en semblaient que plus belles ; on distinguait en elles cette empreinte qui est également propre aux plantes et aux animaux – celle de la Nature suprême. Pense : c’est à l’intention de Dieu qu’ils l’avaient incorporée à leurs édifices.

L’après-midi chez Florence Henri, la photographe ; auparavant, juste au coin de la rue, feuilleté de vieux livres. J’y acquis, entre autres, les Amours de Charles de Gonzague de Giulio Capoceda, imprimé à Cologne vers 1666. A l’intérieur, un ex-libris ancien : Per ardua gradior, que j’approuve en collant le mien de l’autre côté : Tempestibus maturesco.

Hier, des Juifs ont été arrêtés ici pour être déportés – on a séparé d’abord les parents de leurs enfants, si bien qu’on a pu entendre dans les rues leurs cris de détresse. Pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d’êtres souffrant au plus profond d’eux-mêmes. Si je l’oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? L’uniforme impose le devoir d’assurer protection partout où on le peut. On a l’impression, il est vrai, qu’il faut pour cela batailler comme Don Quichotte avec des millions d’adversaires.

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

Bruits circulants. Le père Cordet, retraité du chemin de fer, et le cordonnier ont reçu des lettres que des parents leur ont adressées de Lyon. Des milliers de Lyonnais ont manifesté le 14 Juillet. Ils criaient : « Vive de Gaulle, vive la République. » La cavalerie (?) a chargé la foule. A Marseille, manifestation immense. Il y aurait eu trois morts. La Légion aurait tiré sur la foule.

Febvre était à Lyon pendant la débâcle. Il me décrit, avec colère et honte, une vieille femme, qui chantait les louanges des Allemands, si polis, un coiffeur, des boutiquiers, vantant la courtoisie des Allemands, si bons payeurs. Et je me souviens de cette belle jeune fille, qui, à Chalon, le 13 juillet 40, la fleur à la bouche, se promenait avec des soldats allemands. Et j’ai vu des bourgeois de petites villes s’ouvrir de tous leurs pores à l’Allemand. J’ai vu la France traumatisée, hypnotisée par le vainqueur, ensorcelée par la botte.

Vichy prêche la collaboration et la relève, la Gestapo prévient par affiches les Parisiens que quiconque sera convaincu d’avoir attenté, en quelque façon que ce soit, à la personne d’un soldat de l’armée d’occupation, non seulement sera emprisonné ou déporté ou fusillé, mais aussi ses enfants, ses parents, ses grands-parents, des oncles, ses tantes, ses cousins. Une sorte de péché originel.

Henri Febvre arrivé, ce matin, de Paris (il a passé la ligne dans la niche à chien d’un fourgon), me dit que la répression dépasse la sévérité, atteint l’atroce.

« Bon signe, me dit son père, réactions de la bête forcée. »

Progression, en deux ans, de l’Allemand « gentil » à l’Allemand tueur.

Je me satisfais difficilement de l’ignoble pur. Je cherche à la cruauté hitlérienne l’excuse des puissantes convictions du délire, je lui cherche, écartant de mon mieux les facilités du paradoxe littéraire, une sorte de puissance criminelle, de fureur démente, de monoïdéisme bestial, je crois découvrir en la persévérance de cette fureur une sorte de grandeur pathologique. Pas même… paraît-il. « Hitler n’a rien inventé, me dit Febvre. Les Allemands sont incapables de nouveauté politique. Ainsi depuis le XIIème siècle, l’antisémitisme est, dès qu’ils sont en difficulté, le recours, la diversion classique. »

Victor Klemperer, Dresde

Eva a eu hier une sorte d’accès de grippe avec une légère fièvre. Elle s’est allongée dans l’après-midi, est restée au lit au-delà du petit déjeuner d’aujourd’hui. Puis elle a dû aller en ville, ici il n’y avait plus rien à manger pour elle. Ce n’est pas la pitié qui me tourmentait hier, mais la question de savoir si elle allait être en mesure de se lever aujourd’hui. Elle n’avait plus de fièvre, elle était seulement abattue – le trajet en ville ne lui a pas fait de mal, et c’est la seule bonne chose que je puisse noter pour la journée d’aujourd’hui. La disette a atteint des sommets, nous ne savons plus chez qui aller quémander, nous ne savons pas comment passer la semaine qui vient. Eva elle-même est très mal lotie, elle n’a aucun ticket de matières grasses ni de pain, et le « plat de base » est réservé, de midi à une heure, à « ceux qui travaillent ». Nous souffrons tous les deux énormément de la faim.

Une carte de Trude Scherke : l’état de Grete s’est aggravé, elle ne quittera plus l’hôpital : c’est du moins ce qu’Anny Klemperer (qui ne m’écrit plus) m’a rapporté, car Trude elle-même n’arrive plus à faire le trajet jusqu’à l’hôpital, deux heures et demi à pied ! On ne peut rien souhaiter de mieux à Grete qu’une délivrance prochaine.

Les Marckwald m’ont donné jeudi dernier un petit sac de pommes de terre – en précisant cependant qu’il n’était guère possible d’en faire quoi que ce soit. Et, en effet, elles puaient et étaient déjà dans un état avancé de décomposition. Écœurant. Malgré tout, j’en ai brossé environ la moitié, celles qui étaient encore plus ou moins fermes, et je les ai fait cuire à l’eau. Et je suis même arrivé à en manger quelques morceaux. Écœurant. – Toute la journée dans les travaux ménagers, aussi pour soulager Eva qui frotte les escaliers. Ce matin, j’ai lu à haute voix les Souvenirs de Siemens.

Dans l’après-midi, les Steinitz ici. Lui, beaucoup vieilli tout d’un coup, très déprimé. Il m’a mis en garde à nouveau contre Seliksohn ; tout le monde porte sur lui un jugement très négatif, m’a-t-il dit. (Mais personne ne dit ce que Seliksohn a vraiment, ou devrait avoir, à se reprocher.)

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin, chez Brandt et Mende, avec Lejkin. La journée est lourde de mauvais pressentiments. Rumeurs d’une expulsion (de tout le monde ?!) qui commencerait lundi soir. J’ai interrogé le Kommissar : sait-il quelque chose ? Il a répondu que non, et qu’il n’y croyait pas. Entre-temps, c’est la panique dans le district, les uns parlent d’expulsion, les autres, d’un pogrom. Nous devons libérer aujourd’hui et demain la synagogue, où vont emménager les Juifs étrangers. Pendant que j’étais assis chez Mende, une demoiselle polonaise de 16 ou 18 ans est entrée pour déclarer qu’une Juive convertie habitait dans son immeuble.


Le soir

3 avril 2011

La ville en Allemagne, mai ou juin 1945.

John Hawkes, Le cannibale

La ville avait perdu toute ancienneté. Nichée sur sa terre brûlée, son unique statue équestre privée de tête et de pattes, elle se gorgeait de mendiants à la débandade et restait décharnée sous une lune sinistrement voilée. Les trains au bruit de ferraille rebroussaient chemin à la vue des boucles de rail qui fleurissaient dans le printemps aigre à la lisière de la ville, à l’opposé de la colline, et les champs lestés d’obus se souillaient des besoins solitaires des bêtes et des hommes. Tandis que les anciens habitants revenaient déblayer à nouveau, en famille, les abords du canal ou errer solitaires, vêtus de noir, des prisonniers défilaient sur les collines, soit comme des noms sur une liste, soit, si la liste avait été perdue, en masses  non dénombrées. Tandis qu’un vieillard moribond était emporté par une affreuse quinte de toux, Jutta trompait son mari disparu et enfantait à nouveau. La ville, sans murs ni barricades, quoique toujours lieu de campement millénaire, était aussi ratatinée dans sa structure, aussi décomposée qu’une langue de boeuf noire de fourmis.

(p.18)

Le matin

3 avril 2011

Une ville en Allemagne, le 2 août 1914.

John Hawkes, Le cannibale

Le matin, avec ses vapeurs qui s’étalaient, les voix qui se chamaillaient par-dessus les clôtures, les brosses et les torchons qui s’attaquaient au mobilier, les filles ébouriffées qui grattaient les planchers à genoux en chuchotant, la maison qui s’emplissait de garçons et d’énormes paniers de fruits, le matin attirait, semblait-il, hors de la ville des foules de gens, éveillés par les cris et l’attention. C’était le moment de s’asseoir au soleil avec de doux cheveux tombant jusqu’à la taille, à somnoler et à s’éveiller, dodelinant de la tête et respirant l’air embaumé, de rassembler des pensées pour les années à venir, ou passées, comme une vieille femme en fichu noir devant sa porte.

(1949, Le Seuil, traduit par François-René Daillie, p.84)

Le lundi 24 mars 1941

11 octobre 2010

Dans la guerre (17)

Virginia Woolf, Monk’s House (dernière entrée du journal)

Elle avait < un visage > un nez pareil au duc de Wellington, des dents de cheval et des yeux exorbités et froids. Lorsque nous sommes arrivés, elle était perchée sur un trépied, son tricot à la main. Une broche en forme de flèche fermait son col. Et il ne s’était pas écoulé cinq minutes que, déjà, elle nous avait raconté que deux de ses fils avaient été tués à la guerre. Cela, pensait-on, était tout à son honneur. Elle donnait des leçons de couture. Tout dans la pièce était d’un brun rougeâtre et lustré. Assise là, j’ai bien tenté d’émettre quelques amabilités. Mais elles sombrèrent dans cette mer glacée qui nous séparait. Et puis plus rien.
Curieuse impression de bord de mer aujourd’hui. Cela me fait penser aux appartements le jour du grand défilé de Pâques. Chacun s’arc-boutant, luttant contre le vent, saisi, réduit au silence. Entièrement vidé de sa chair.
Quel coin venteux que celui-ci ! Et Nessa est à Brighton, tandis que, moi, j’essaie d’imaginer dans ma tête ce qui se passerait si on pouvait infuser des âmes.
L’histoire d’Octavia. Ne pourrais-je pas la synthétiser, d’une façon ou d’une autre ? La jeunesse anglaise en 1900.
Deux longues lettres de Shena et d’O. Je me sens incapable de m’attaquer à cela et, pourtant, cela m’a fait plaisir de les recevoir.
L. est en train de tailler les rhododendrons.

Victor Klemperer, Dresde


Je me suis si bien habitué à l’idée de la prison qu’elle ne me gêne plus pendant le travail et que je prends la chose presque avec humour. Il y a d’ailleurs encore un certain espoir. Je suis allé à la préfecture de police pour me renseigner. Information polie : on me conseille de faire une demande écrite. Elle est jointe ici. (Je l’ai envoyée écrite à la main pour ne pas attirer l’attention sur ma machine à écrire.)
Langue
: sur le formulaire de mandat d’arrêt, « La Préfecture de police » a été remplacé par « Le Préfet de Police ». De la même manière, « Contre vous (…) a été fixée la peine suivante… » se transforme en « Je fixe contre vous la peine suivante… ». Principe du Führer ! – Pourquoi sozialistische < sozial sans nuance péjorative, mais liberalistisch < liberal péjoratif ? (Memento le jeune lycéen qui m’avait dit très naïvement : « nous sommes liberalistisch. » Il ne connaissait plus du tout le mot liberal.) – Depuis quand : « charakterlisch » ? (forme abrégée comme Berichter ?)
A la préfecture de police, on m’a dit que j’aurais le droit de lire et d’écrire (avec un crayon).


Voyage en Allemagne

3 octobre 2010

Samuel Beckett, Molloy, p.125

Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Je suis calme.

(Minuit, Collection double)

Werner Kofler, Derrière mon bureau, p.129-130

Ne tombe pas, ne t’écroule pas !, me dis-je, je me tiens encore droit, ma faiblesse, cette faiblesse que je redoute, je ne la montre pas, il faut bien que j’arrive à destination, à mon bureau, ma radio, ma table, aux papiers portant les phrases Pour vivre quelque chose, je fis un voyage en Allemagne, il est minuit, derrière moi marche l’étranger.

p.64-65

Cette fois, j’avais choisi le chemin de fer comme moyen de transport. Je voyageais dans le wagon-restaurant, filant onze heures durant vers une victoire certaine. C’était par une journée printanière d’hiver, le Vormärz en plein mois de janvier, alternativement et parfois en même temps il tombait de la neige et de la pluie, des paysages détrempés, petites inondations, je voyais des prairies submergées, de petits nuages volant bas déchiquetés par la tempête, des trous de ciel bleu se reflétant dans l’eau qui inondait les pâturages, des villages et des fermes isolées ; puis à nouveau des zones très peuplées, des installations militaires, casernes, camps, camions garés alignés l’un derrière l’autre, des voies ferrées secondaires, des tanks ou des pièces d’artillerie chargées sur des wagons ou autres ustensiles nécessaires pour le maintien d’un minimum de paix. Sympathique cette description.

(Editions Absalon, traduit et présenté par Bernard Banoun)

Werner Kofler me fait penser à Thomas Bernhard qui aurait dérapé et décroché de sa paroi. Dans Derrière mon bureau il y a d’ailleurs « Bernhard, Thomas » himself, encordé à son guide, mais ce dernier hésite à lâcher le boulet souffreteux dans le grand vide.

J’entends un même rire sardonique, les même coups de pioche entêtés dans la terre d’Autriche, dans celle d’Allemagne, sur les crânes autrichiens, allemands, pour découvrir, sous les couches sociales-chrétiennes-démocrates, les couches nationales-socialistes.

Les bureaux ont toujours joué un grand rôle, sinon le plus grand, dans l’histoire allemande

Des citations de Bernhard, entre autres, sont semées un peu partout : « mon cher Pascal, mon cher Montaigne, etc. ». (« Mon cher Beckett », écrit Kofler de son côté.)

Dans le train qui traverse l’Allemagne au milieu du livre, c’est semble-t-il encore dans l’esprit de Bernhard (incognito) que l’on entend résonner « les lambeaux de conversations » attrapés ici ou là à l’intérieur du wagon-restaurant, sur le fond de sa propre pensée, ou celle de l’auteur – mais l’auteur se cache sous beaucoup d’identités : Tobias Reiser, Christoph Willibald Gluck, l’auteur Schmidt – dans un tourbillon vertigineux et parfaitement virtuose, aussi virtuose que la prose de Bernhard, qui tourne le dos à l’impeccable emboîtement des discours rapportés qu’on trouve dans les textes de Bernhard.

La relecture corrosive est le meilleur des hommages.

M’avez-vous lu dans Maîtres anciens ? Vous m’avez certainement lu dans Maîtres anciens, un cheval de bataille, dit-on… La canne coincée entre les genoux, sur la banquette de la salle Bordone du Kunsthistorisches Museum, et c’est parti la rhétorique de la destruction, la poésie des tables de verdicts, la canonnade d’injures, en avant ! c’est parti ! Il me suffit de dire : Ce pays est une fosse d’aisances de bouffonnerie, ou bien Chaque matin tant de bouffonnerie nous fait monter la honte au visage, et la critique littéraire allemande, le Michaelis du Zeit ou cet autre crétin de la Frankfurter Allgemeine, j’ai oublié son nom, tous crient à la révélation, à l’ébahissement littéraire.

(…)

C’est naturellement un plaisir que d’être le héros d’un livre placé si haut, et que m’importe la parfaite incompétence des thuriféraires.

(p.121)

Chez Kofler, comme chez Bernhard et chez les plus grands imprécateurs, à l’inverse des plus médiocres d’entre eux, on n’a jamais le sentiment rassurant d’être du bon côté. Ni l’auteur ni le lecteur ne peuvent contempler le troupeau humain avec la clairvoyance factice du grand esprit – le grand esprit se met alors à ressembler au petit vieux de certaines bourgades – accablé de tant de bêtise, bien à l’abri derrière sa fenêtre. Leur clairvoyance, elle se trouble vite; le troupeau, tous deux en font partie.

La dernière page venue, on ne sait plus qui est le maître, où est le guide.

Devant moi marche le guide de montagne. Derrière moi marche l’étranger. Non, c’est moi l’étranger. Autrement: derrière moi marche le guide de montagne, devant moi marche l’étranger. Non plus, le guide de montagne est considéré comme disparu. Devant moi, donc, marche l’étranger. Connait-il le chemin?

Je ne connaissais pas Werner Kofler. Je dois sa découverte à Pascale Casanova, qu’on n’entend plus sur France Culture. Ce que j’en ai appris : il est né en 1947, une quinzaine d’années après Bernhard. Il a commencé à publier à peu près en même temps que son maître ancien, au début des années 1960. Depuis il trace sa voie, imperturbable.

Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Je suis assis derrière mon bureau.

Notes:
Les éditions Absalon publient aussi Automne, liberté, tout aussi étonnant et superbe, et Caf’conc Treblinka (pas lu). Leur catalogue a l’air dans l’ensemble hautement recommandable.
J’ai regardé un peu sur internet et j’ai l’impression que la traduction de ses textes est passée inaperçue dans la presse (à part l’Huma et la Quinzaine). Pour qui veut compléter ma lecture du dimanche par une présentation et des analyses plus étoffées de l’ensemble de l’oeuvre, je signale les critiques de Bartleby les yeux ouverts et de la Revue des ressources. L’Atelier littéraire que Pascale Casanova lui a consacré a eu lieu le 13 juin 2010, mais il n’est plus disponible (un jour peut-être dans les avant-dernières choses).
J’ajoute ce lien : on y lira l’auteur (au sens plein) de la traduction française, Bernard Banoun, entouré de collègues, au meilleur de leur forme, attelés à la traduction d’un morceau (d’anthologie) de Kofler (tiré d’Automne, liberté). Où l’on verra aussi que la virtuosité de l’auteur et son inventivité redoutable se reflètent trait pour trait, mot pour mot, dans celles de son (ses) traducteur(s). Et inversement.