Lieux rêvés (8)

14 mars 2015

London

Jacques Roubaud, Le grand incendie de Londres, p.250:

Mais, contre toute évidence d’immatérialité, je m’abandonne souvent à cette rêverie. J’imagine toute difficulté abolie: je vivrais dans un mews, à Chelsea. J’occuperais le basement, comme dans un sett de blaireau. Le reste de la maison, étroite, avec un petit jardin sur l’arrière, serait partagé (je ne serais pas seul).

Comment vivrais-je? Le silence, les jardins, la lecture, « la suspension du jugement », les marches, les pubs, la bibliothèque; ce que je vis parfois dans Londres devenu permanent.

J’atteindrais à l’absence de désir, à l’endormissement de mes facultés, à la non-souffrance, au non-espoir non-désespoir.

Ce serait la chute définitive: du Projet et ce projet; du Grand Incendie de Londres en Londres, en lecture quotidienne de Londres, ma ville-rêve, ma ville-langue. Ma ville privée.

Peut-être rien.

(Seuil, 1989)
Image: Photogramme tiré de London, de Patrick Keiller.
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Vie de Godard

13 juin 2010

Antoine de Baecque, Godard, p.12:

Voici donc une biographie de Jean-Luc Godard sur archives. Films, documents d’images ou de sons, presse, ouvrages, papiers divers, correspondances, scénarios et synopsis, dessins et croquis, feuilles de service et rapports de scripte, factures et contrats, agendas et relevés de comptes, journaux intimes et carnets de notes, cahiers de dialogues et story-boards, photographies et maquettes, témoignages oraux, tout cela permet de reconstituer l’existence d’un homme qui continuera sûrement de douter des apports d’un tel déploiement de recherches et d’écriture. Parce que l’essentiel, il est vrai, tient dans le mystère du plan.

Fin de la dernière des 818 pages du Godard d’Antoine de Baecque, que je renommerais volontiers Vie de Godard (dans Mathématique:, l’ouvrage qui lui succède dans l’ordre de mes lectures, Jacques Roubaud a cet axiome: un titre est le nom propre d’un livre, et il ajoute : le livre lui-même est l’autobiographie de son titre), si l’auteur ne maintenait pas à chaque instant avec son sujet la bonne distance qui l’éloigne de l’hagiographie et de la Vie de saint. Il fallait bien un historien – historien d’une culture toujours matérielle, dans la lignée de Roger Chartier – pour approcher l’artiste adulé (ou honni) sans se laisser prendre à l’icône (pas de rencontre ici), et faire sa biographie comme d’autres auscultent, avec les précautions élémentaires et les instruments idoines (souci de l’archive, diversité des sources, notes et index profus, mise en contexte discrète et précise, ton dépassionné – signe de la passion de savoir -, mais jamais neutre, jamais plat), tout l’outillage qui permet de façonner le meilleur écrin des vies hors-norme. Ce regard en surplomb, modeste et rigoureux (je le retrouve aussi, dans leur domaine, chez Raul Hilberg ou chez Daniel Arasse (autre lecture de ces jours)), prend exactement la démesure de son objet et fait justement que ce livre est plus qu’une biographie de plus : un chef-d’œuvre au sens ancien, un ouvrage sans émotion apparente mais

dont on se surprend, alors même qu’on est encore loin de la fin, à relire les pages du début comme on regarde un album de famille

dont on cherche désespérément à ralentir l’achèvement

qu’on referme le cœur battant plus vite que d’ordinaire.

A la page 649 j’en extrais ce dialogue (le dialogue: aporie godardienne), le 28 décembre 1987 chez Marguerite Duras, rue Saint-Benoît à Paris:

Godard

Je défais les films davantage que je les fais.

Duras

Tu es dans la damnation Jean-Luc. Tu ne peux pas écouter, pas lire, pas écrire, donc le cinéma te sert à oublier ça.

Godard

La représentation nous console de la vie. Et la vie nous console de ce que la représentation n’est rien.


Au large

15 juillet 2009

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Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres, p.137-138

« Je nage une brasse de promenade, la tête hors de l’eau, une brasse calme, longue (je parcours à peu près ma longueur), pas rapide, pratiquement sans fatigue. Nageant, je peux voir devant moi, sous moi, les environs de la surface, comme dans une marche face à un vent tiède, sans violence.

Je pars vers l’horizon, vers sa distance, tout droit, loin du bord, vers l’angle de mer et de ciel, étroit, qui marque le bout de la vue. Je ne traverse pas d’un rocher à un autre dans une crique, je ne clapote pas parallèlement au rivage. Je vais vers le loin (parfois très loin), ensuite je me retourne, pour revenir.(…)

Au plus loin de mon parcours, je m’arrête. Je m’arrête un long moment, pas allongé dans l’eau (je ne m’intéresse pas au ciel) mais debout en elle, tourné vers le rivage, vers la terre assez lointaine, puisque je nage volontiers à un, deux, trois kilomètres même du bord; je la regarde, avec ses rochers, ses collines, ses arbres, ses maisons; j’entends la rumeur de la terre, comme jamais on ne peut l’entendre ailleurs qu’en la mer, à de telles distances, dans le murmure proche et distinct de la mer paisible, debout en elle, la tête seule hors de l’eau. Il n’y a personne; l’air lumineux chuchote, à double voix, de terre et eau. De tels moments, peut-être, donnent le sens de ma nage.

Il y a risque, je le sais. Je ne suis pas imprudent (je ne nage pas trop longtemps, ni par mauvais temps, ni dans des endroits remuants, comme entre les îles d’Hyères), mais bien sûr quand on est loin, et seul, à de telles distances, il y a risque. Cependant le risque (peut-être seulement imaginaire) majeur est autre; de partir trop loin, délibérément, de céder à la tentation de ne pas revenir. Sous mes pieds, je regarde l’épaisseur longtemps transparente, la masse familière de la Méditerranée qui me porte, m’accueille, me reçoit. Je pense à la scène finale de Martin Eden, la seule vision du suicide qui m’ait jamais troublé, attiré, séduit. »

W. G. Sebald, Campo Santo, p.23-24

« J’ai regardé les hirondelles de rivage, étonnamment nombreuses qui tournoyaient tout en haut des falaises couleur de feu, voguaient du côté ensoleillé jusque dans l’ombre, puis jaillissaient comme des flèches de l’ombre à la lumière, et moi aussi, au cours de cet après-midi rempli pour moi d’un sentiment de libération qui me paraissait n’avoir aucune limite, je suis parti en nageant vers le large, avec une prodigieuse légèreté, très loin, si loin même qu’il m’a semblé que je pourrais tout simplement me laisser dériver, jusqu’au soir et jusque dans la nuit. » (traduction Patrick Charbonneau)

Deux promenades en mer pour conjurer la fuite du temps, au risque de se perdre. Chez le premier, la nage s’inscrit dans une reconstruction, un « portrait » de soi (marcheur, nageur, compteur, liseur, solitaire) en « artiste absent », à qui la mort a arraché l’aimée. Chez le second elle a un moment l’allure d’une douce mais suicidaire pulsion, avant que l' »étrange instinct qui vous rattache à la vie » ne ramène finalement le narrateur sur la plage, pour monter au cimetière de Piana et rendre une visite plus féconde aux disparus.

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Ces brasses inquiètes de deux marcheurs en prélude à quelques semaines qui s’annoncent plus sereines et plus heureuses, mais me tiendront loin de Norwich.


Lectures urbaines de Jacques Roubaud

17 juin 2009

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Le Grand Incendie de Londres, p.133-134

« J’aime les itinéraires familiers, les parcours accomplis une infinité de fois, vers des points invariables, les bibliothèques par exemple, les endroits où habite celle que j’aime et avec laquelle je ne vis pas. La familiarité réduit le temps, permet la contemplation oisive et rêveuse de ce qui se passe, comme la contemplation intérieure (je travaille beaucoup ainsi); la durée s’allège, la fatigue (plus menaçante pour moi quand j’avance en années) s’éloigne, du plaisir de la reconnaissance, moins épuisant si moins exaltant que celui de la surprise, que peut donner un chemin inconnu.
Quand je pars sans but, comme cela, pour marcher, je ne vais pas, je ne vais presque jamais, au hasard. Le hasard dans la marche m’est peu attirant, comme il ne l’était guère en littérature pour mon maître Raymond Queneau. (…)
C’est pourquoi j’ai un goût très vif pour les parcours obligés, où l’itinéraire, non prévisible à l’avance au sens où je ne le connaîtrais, est néanmoins nécessaire, dès lors que la ou les règles qui guideront mes pas auront été par moi choisies. Ces règles peuvent être très contraignantes, absurdes, bizarres; pour m’en tenir ici à la ville, je peux décider de n’avancer qu’en empruntant des rues à nom de lieu, par exemple (c’est particulièrement facile dans le quartier de Saint-Lazare, le mien autrefois, où elles abondent), ce qui m’amène parfois à des culs-de-sac (en ce sens) d’où je ne peux me sortir que par un coup de force, un ‘clinamen’. »

Jacques Roubaud dit détester Paris, ses voitures, son bruit, son froid, depuis son arrivée, en provenance du Midi, au cours de l’hiver glacial de 1944. Sa préférence va à Londres, qu’il aime pour ainsi dire platoniquement, au sens où il n’y a jamais habité, et préfère ne jamais le faire par peur de briser le charme. Pour apprivoiser la capitale française, Roubaud marche donc, beaucoup. Il pratique l’itinéraire comme la littérature, sous contraintes.

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Le dimanche 7 juin, au Pavillon de l’Arsenal, il a une heure durant alterné lectures et commentaires de son œuvre,  dans le cadre de la manifestation Paris en toutes lettres, qui m’avait déjà permis d’assister, la veille, au dialogue entre Patrick Deville et Jean Rolin. Roubaud n’a pas lu le passage qui précède mais en a, sans le citer, repris l’essentiel. Les oeuvres choisies, en partie tirées de  La Forme d’une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains, n’étaient d’ailleurs pas mes préférées de l’écrivain, dont j’aime la forme plus ouvertement autobiographique et plus méditative (série du Grand Incendie, Quelque chose noir), dans laquelle le jeu oulipien est toujours présent, et toujours créateur, mais le ludique comme tenu à distance par la gravité du propos.

N’empêche, la séance lui a permis de dire de bien belles choses des rapports de la ville et de la littérature. L’urbain, Paris en particulier, n’est pas qu’un espace à maîtriser, ni uniquement un sujet à saisir, c’est surtout un moteur, une matrice, qui met en branle tout le processus de création. Roubaud compose mentalement, en marchant, et ne couche ses poèmes sur le papier qu’ensuite, revenu chez lui. La lecture des autres l’invite à parcourir les rues, et la déambulation pousse, en retour, à l’écriture ou la réécriture. En 2001 à l’occasion d’une journée d’hommage à Perec organisée par l’Oulipo et d’une nouvelle tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Roubaud a rappellé comment il avait  avait choisi la rue Perec, pour rédiger in situ et en public un poème d’hommage au cher disparu. A l’écoute des extraits lus par l’auteur, La Forme d’une ville est apparu comme une grande citation de Courir les rues de Queneau.

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Ainsi le début de Rue Volta, reprise du poème du « maître »

« Plus de « petite échoppe ancienne »
au 5 de la rue Volta
survivance « électricienne »
que le progrès englouta »

Inventaire après décès du monde de Queneau. La ville, la grande ville devient le témoin privilégié du passage du temps, précisément parce qu’elle change sans cesse. Le jeu littéraire sur l’accumulation, la citation, se fait mélancolique quand il dresse la liste de ce qui n’est plus.
Pourtant, jamais je n’ai retrouvé dans les poèmes de la Forme d’une ville la beauté poignante de l’ouverture du Grand Incendie.

« 1. Ce matin du 11 juin 1985
Ce matin du 11 juin 1985 (il est cinq heures), pendant que j’écris sur le peu de place laissé libre par les papiers à la surface de mon bureau, j’entends passer, dans la rue des Francs-Bourgeois, deux étages plus bas à ma gauche, une voiture de livraison qui s’arrête devant l’ex-Nicolas, sans doute, à côté de la boucherie Arnoult.
Le moteur tourne, et , tandis que j’écoute le bruit des voix et des caisses, vient de s’éloigner invisiblement le moment intense d’angoisse et d’hésitation à commencer à écrire ceci, en lignes qui seront noires et serrées, aux lettres minuscules, sans ratures, sans repentirs, sans réflexion, sans imagination, sans impatience, sans promesses sinon de leur existence assurée ligne après ligne sur la page de cahier où je les écris. » Le Grand Incendie,
p. 13

Ni le bonheur de ces irrésistibles « trajectoires » en quête de livres:

« Du Crescent Hotel à la British Library, de la British Library chez Dillon’s, ou Foyle’s à Hatchard’s (qui est sur Picadilly), Londres présente ainsi des trajectoires quasi obligées, des parcours que je pourrais presque faire les yeux fermés, que j’ai fait d’innombrables fois, sans réfléchir. C’est une sorte de « noyau dur » de la ville qui s’établit, autour des endroits à livres.
Il en est d’ailleurs un peu de même à Paris, entre les bibliothèques (BN, Arsenal, Sorbonne, Mazarine) et les librairies fournisseuses de livres anglais (entre deux « pôles » à livres: le « triangle » des Tuileries, « Bermudes » des grandes librairies traditionnelles anglo-saxonnes: Brentano’s, Galignani, Smith and Sons; le « quadrilatère » du Luxembourg: Shakespeare and Co, Attica (Rue des Ecoles), Gibert, le Nouveau Quartier Latin, en haut du boulevard Saint-Michel. (Je les dispose, constellations d’un ciel de lectures, autour de deux jardins, puisque c’est là, bien souvent, que je fais le point de mes achats)).
Toute ville pour moi est, d’abord, livres, et lectures. Je ne marche,
Homo lisens, comme j’ai dit, je ne prends les métros, les trains, les autobus pour ainsi dire jamais sans un livre, des livres: ils m’accompagnent, dans mes poches, dans des sacs plastiques  de librairies ou d’éditeurs. Londres offre aussi, au hasard des rues, d’innombrables petites librairies, des « antiquarian bookshops », sans compter les « book fairs », les « foires à livres » qui fleurissent parfois dans les halls d’hôtels, les marchés, les jardins de presbytères. Je m’y arrête toujours, même quand je n’y achète rien. Tout pratiquant des villes a sa topographie personnelle, orientée autour des architectures, des musées, des vêtements, des nourritures. La mienne est livres. » Le Grand Incendie de Londres, p.240-241

On en trouve un écho sombre dans les pérégrinations rituelles de Pierre Bergounioux et de son frère Gabriel. Son « book day » du 21 mai 1983:

«  Nous exécutons un plan tracé à l’avance. Après une assez belle moisson, rue de l’Odéon, chou blanc rues Saint-Sulpice et Bonaparte. Un orage nous contraint de chercher refuge dans un café. Ensuite, nous parcourons les rues Dauphine, Mazarine, de Seine. Je ne vois rien, aux vitrines des galeries, qui me plaise. La poignée du cartable me scie la main. C’est par un acte exprès de la volonté que je parviens à mettre un pied devant l’autre. Nous passons devant l’Ecole pratique des hautes études, rue de Tournon. C’est là, il y a treize ans, que j’avais rencontré Roland Barthes. Il est mort depuis trois ans. L’abîme nous talonne. Paris m’oppresse toujours. Trop de mouvement, de bruit, d’événements.
Nous nous séparons place de l’Odéon après avoir parlé encore un peu, mais avec angoisse, dans cette espèce de distraction qui nous vient d’être au coeur de Paris, loin de la petite patrie, de nos enfances, de nous-mêmes. »
Carnet de notes 1980-1990, p.207