Dictionnaire des lieux sebaldiens (16): Petropavlovsk

18 février 2010

W.G. Sebald, D’Après nature, p.45

« Le 20 mars de l’année 1741,
Steller entra dans la longue bâtisse en rondins
du siège du commandement de Petropavlovsk
sur la côte est de la presqu’île du Kamtchatka.
Dans un réduit sans fenêtre ne mesurant
pas plus de six pieds dur six,
tout au fond
du grand espace intérieur
qu’aucune cloison ne subdivise
il trouve Bering, le capitaine-commandant,
assis à une table de planches clouées
entièrement couverte de cartes
terrestres et marines pleines de zones blanches,
sa tête de cinquante-neuf ans
appuyée dans la paume
de sa main droite
tatouée d’une paire d’ailes,
un compas de réduction dans la gauche,
immobile
sous la lumière
d’une lampe filante. »

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau et Sibylle Muller)

Thomas Bernhard, Corrections, p.12-13:

« (…); bien que dans la maison Höller d’autres locaux se fussent proposés à mon but, je devais emménager très consciemment dans la fameuse mansarde Höller, qui avait exactement quatre mètres sur cinq, mansarde que Roithamer avait toujours aimée et qui avant tout dans les derniers temps de sa vie, lui avait paru idéale pour ses buts, pour combien de temps, peu importait à Höller; je devais emménager dans cette fameuse mansarde de la maison bâtie exactement dans la partie resserrée de l’Aurach, contre toutes les règles de la raison et de l’art de construire par l’homme obstiné qu’était Höller comme pour servir les buts de Roithamer, maison où Roithamer, qui avait vécu seize ans en Angleterre avec moi, avait séjourné dans les dernières années d’une façon presque ininterrompue et, déjà auparavant, avant tout pendant le temps où il avait construit le Cône pour sa soeur dans la forêt de Kobernauss, il y avait toujours au moins passé la nuit (…) »

(L’Imaginaire Gallimard, traduction Albert Kohn)

(Reprise du voyage dans l’orient sebaldien, ouvert il y a quelques semaines par une entrée sur la Mer de Béring)

Au moment où, au terme d’une longue traversée de la Sibérie, Georg Wilhelm Steller rejoint enfin l’expédition de Vitus Béring, Petropavlovsk (Pierre-et-Paul) n’existe que depuis quelques mois. C’est en effet le 6 octobre 1740 (17 octobre selon le calendrier grégorien) que fut fondé et baptisé le port donnant sur la baie d’Avatcha. La ville reçut le nom des deux navires Saint-Pierre et Saint-Paul qui transportaient les hommes de Béring et avaient accosté le même jour en ce lieu jusqu’alors uniquement occupé par deux villages itelmènes.

A l’extrême opposé de Saint-Pétersbourg (158° est), et selon un plan beaucoup moins méthodique et moins grandiose, beaucoup plus utilitaire, Petropavlovsk fut donc construite comme une fenêtre sur l’Orient, le point de départ de la deuxième expédition en Mer de Béring, dont l’objectif ultime était la reconnaissance et l’appropriation de l’Alaska. Les bateaux appareillèrent le 6 juin 1741 pour ce qui fut le dernier voyage en mer de l’explorateur danois.

La ville grandit par la suite, et fut le témoin de bien d’autres départs. En 1787, c’est Lapérouse qui embarque ses hommes sur La Boussole et l’Astrolabe pour ses ultimes découvertes, avant de disparaitre quelque part dans le Pacifique sud. Un monument lui rend hommage au centre de la ville. Aux dix-neuvième et vingtième siècles elle fut la base arrière de la russification et de la soviétisation forcées qui décimèrent les populations et les cultures autochtones. Pendant la guerre froide l’armée rouge y installa une base de sous-marins nucléaires et le port fut interdit aux étrangers ainsi qu’aux citoyens des autres républiques soviétiques pour des raisons stratégiques, comme toute la presqu’île du Kamtchatka. La région a été ouverte après la chute de l’URSS mais Petropavlosk-Kamtchatski (son nom actuel, j’ignore s’il s’agit d’une concession symbolique accordée par les Russes aux minorités) porte encore des traces bien visibles de son passé qui défigurent le paysage grandiose dominé par les deux volcans Koriak et Avacha.

L’extrait cité de D’Après Nature se trouve dans la deuxième partie du « poème élémentaire » (« … Et que j’aille tout au bout de la mer »). Sebald nous dit peu de choses sur ce qui ne devait être alors qu’un simple regroupement de cabanes massées autour d’un ou deux quais de fortune, émergeant bon gré mal gré de la boue et de la neige, au pied d’une des sept collines qui n’ont pu manquer d’exciter l’imagination des contemporains.

Opérant par grossissement, il ne donne à voir qu’une « longue bâtisse » et à l’intérieur de celle-ci une étrange pièce nichée en son centre, comme emboîtée, un « réduit sans fenêtre » dans lequel Béring s’est enfermé au milieu des cartes, comme l’Aldo de Julien Gracq surveillant le rivage des Syrtes de la chambre des cartes de l’Amirauté.

Le portrait s’inscrit dans une longue tradition artistique de mise en scène du savoir, dont on peut repérer les traces dès le moyen âge.

La découverte y est peinte comme un effort, une souffrance, une ascèse qui suppose la fuite, l’éloignement du monde pour mieux le connaître.

L’entreprise peut être couronnée de succès, et elle a son versant lumineux, mais plus nombreux sont les grands artistes et les grands penseurs à souligner la malédiction qui s’attache à celui qui, en éclairant les recoins obscurs des cartes ou de la connaissance, s’aperçoit qu’il n’a fait que repousser la difficulté un peu plus loin, ouvert un abîme de possibles, corrompu à jamais le lieu auparavant vierge: un fil qui relie Pascal à Lévi-Strauss. Holbein aussi:

L’image du commandant, le compas dans une main, le visage dans l’autre, le motif des ailes tatouées, tout cela rappelle cependant de manière encore évidente la paternité de Dürer, le modèle de sa Mélancolie.

La petite pièce sombre dans laquelle se trouve Béring fait aussi penser à une autre obsession de Sebald, qui touche à la proportion des bâtiments, la recherche de la construction idéale. Au début d’Austerlitz, et en conclusion d’une saisissante histoire de la démesure architecturale de l’époque moderne, le personnage éponyme en vient à faire l’éloge du bâtiment de petite taille, seul capable de procurer l’apaisement.

Austerlitz, p.27:

« Il nous faudrait, dit-il encore, établir un catalogue de nos constructions par ordre de taille et l’on comprendrait aussitôt que ce sont les bâtiments de l’architecture domestique classés en dessous des dimensions normales – la cabane dans le champ, l’ermitage, la maisonnette de l’éclusier, le belvédère, le pavillon des enfants au fond du jardin – qui peuvent éventuellement nous procurer un semblant de paix (…) »

N’est-ce pas ce que Vitus Béring recherche? Quel échec pourtant, car rien de tel qu’une calme félicité ne règne dans la petite chambre des cartes de la commanderie de Petropavlovsk; pas de fenêtre sur le monde, rien que des cartes, de l’obscurité, et une mission maudite. Étrange attitude de celui qui se retranche dans le noir avant de partir pour le grand large. Échapper au désir de domination de l’Occident et à la vacuité de l’existence en poussant plus à l’est ou en s’enfermant dans une cellule, il ne saurait de toute manière en être question. Béring le sait déjà, Steller le découvre, et les deux explorateurs m’ont encore remis en mémoire un autre personnage, fictif celui-là: le savant Roithamer qui, dans le roman de Thomas Bernhard Corrections, s’établit dans la petite mansarde de son ami Höller en vue de construire, en plein milieu de la forêt, l’édifice parfait – ce « Cône » à côté duquel il finit par se pendre.

(Oeuvres: Albrecht Dürer, la Mélancolie, 1514; Antonello da Messina, Saint Jérôme dans son cabinet d’étude, 1475; Saint Matthieu, enluminure d’un Evangile, probablement peint à Aix-la-Chapelle vers 800; Saint Matthieu, enluminure d’un Evangile, probablement peint à Reims vers 830 (le rapprochement est suggéré par Gombrich, Histoire de l’art p.120); Vermeer, le Géographe, 1669; Hans Holbein, Les Ambassadeurs, 1533; Edward Hopper, Lighthouse hill, 1927)
On trouve une belle présentation de Petropavlovsk par Anne-Victorine Charrin, dans le numéro H-S de la revue Autrement, Les Sibériens, octobre 1994.
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Dictionnaire des lieux sebaldiens (14): la Mer de Bering

23 décembre 2009


D’Après nature, p.55:

« Quatre hommes portèrent Bering, l’eau
était montée peu à peu jusque dans son corps,
sur un siège fait de cordages, à terre.
Ils l’adossèrent à un rocher à l’abri du vent
et firent un toit avec les voiles
du Saint Pierre. Emmitouflé dans des manteaux,
des fourrures, des pelisses,
le visage ridé jauni, la bouche, édentée, une ruine noire,
tout le corps torturé de furoncles
et de poux, le capitaine examina,
plein de satisfaction en face de la mort,
les premiers travaux en vue de l’établissement
d’un quartier d’hiver au milieu des terriers creusés
par les renards dans les dunes.
Steller apporte à Bering une soupe
de racines de nasturces et de blanc de baleine,
que celui-ci néanmoins, tournant
la tête de côté, refuse
d’un battement de paupières.
Qu’on le laisse à présent,
dit-il, s’enfoncer tranquillement
dans le sable. Les roitelets
sautillent déjà sur son corps.
Bienheureux les morts, se souvient
Steller. Le 8 décembre ils attachent
le capitaine sur une planche
et le font descendre dans la fosse. »

(Actes Sud, Traduction Sibylle Muller et Patrick Charbonneau).

Claudio Magris avait compté trois Orients, de l’Europe de l’est à la Chine. Combien chez Sebald? Est-ce un orientalisme? Le point de départ sera le plus éloigné de Norwich. Le méridien 180° (ni est, ni ouest, ou alors les deux) coupe en deux parties quasiment égales la Mer de Bering.

C’est un tombeau, annoncé dès l’exergue (quelques vers de Klopstock, la vague engloutissant le bateau). L’explorateur danois Vitus Bering et une partie de son équipage y meurent après avoir reconnu les côtes de l’Alaska.

On trouve le récit de cette expédition (1733-1741), la deuxième de Bering à travers le Pacifique nord et la Mer qui porte son nom, dans le premier travail littéraire publié par Sebald, D’après nature (1988). Le panneau central de ce triptyque poétique suit les pas du naturaliste Georg Wilhelm Steller qui, après avoir délaissé la théologie et les perspective bourgeoises d’une belle carrière universitaire à Wittenberg, tourne le dos à l’occident et rejoint Saint Petersbourg, où il parvient à se faire enrôler dans la gigantesque entreprise commanditée par Catherine II, à l’ombre du sombre explorateur.


« C’est un animal
Que cet homme, enveloppé
d’une profonde tristesse,
d’un manteau noir
doublé
de fourrure
noire. »

(p.45-46)

Partie de la nouvelle capitale russe, « l’armée  de Bering» traverse la Russie pour rejoindre Petropavlosk, au Kamtchatka où les deux navires Saint-Pierre et Saint-Paul appareillent en 1741. Ils longent par le sud le chapelet des Aléoutiennes, au milieu d’un « désert d’eau » (p.47).

La côte sud de l’Alaska est atteinte le jour de la Sainte-Elie (20 juillet) (p.51): l’un des sommets de la région en a gardé le nom. C’est au retour vers la baie d’Avatcha (p.53), sur la Mer de Bering déchainée, cherchant à suivre au plus près le 53ème parallèle au long duquel s’égrènent les îles, que le Saint Pierre et son équipage affrontent les pires difficultés.

D’Après Nature, p.53:

« Tout était gris de couleur,
désorienté, ni haut ni bas,
la nature dans un processus
de destruction, en état de pure
démence. Par moment des jours entiers
de calme plat, immobile et chaque fois
de plus en plus brisé le bateau,
plus déchiquetés les cordages, plus élimée
la toile des voiles dévorée par le sel.
L’équipage, frappé
par la fureur déchainée de la maladie
entrée dans les corps, avec des yeux
révulsés d’épuisement,
les langues gonflées comme des éponges,
les articulations envahies par le sang,
le foie, la rate boursoufflés
et des ulcères couvant
à fleur de peau, jetait au nom de Dieu
jour après jour les marins morts de pourriture
par-dessus bord, jusqu’à ce qu’à la fin
il n’y eût plus guère de différence
entre les vivants et les morts. »

Les bateaux suivent la même latitude quasiment que la Franconie natale de Steller, mais les rigueurs arctiques sont déjà palpables, surtout s’il on est contraint à hiverner.

Les hommes échouent sur une des îles de l’archipel du Commandeur. Le nom de Bering lui fut donné par la suite.

Le chant tout entier – c’en est un, sur le mode homérique – est porté par un souffle épique, que refroidit et redouble littéralement le point de vue de Steller. C’est le temps ou l’aventure de l’exploration et de la découverte scientifique faisait encore la part belle au mythe : le légendaire pays de Gama, tiré de la quelque peu fantaisiste carte établie pour l’expédition par le géographe français Joseph Nicolas Delisle, aimante les regards au cours des premières semaines de navigation.

L’oeil du scientifique s’extasie de la diversité infinie du monde, dresse l’inventaire du jamais-vu, nomme les espèces animales, végétales, les formes du relief. En même temps, il perce les apparences et contemple la mort à l’œuvre. On est pas étonné que Steller ait été choisi, après Grünewald dans le premier chant, comme témoin majeur et source de l’art poétique. Les derniers vers rendent directement hommage à la relation qu’il a rédigée peu de temps après son retour miraculeux à Petropavlosk, seul au milieu du Kamchatka.

« heureux pour la première fois de sa vie » (p.60)

Sebald considère avec effarement et nostalgie cette époque qui annonce des catastrophes plus grandes encore, où les puissances rivalisaient de volontarisme et lançaient des marginaux (des mercenaires? des idéalistes?) porter leur soif de domination sur les tâches noires des mappemondes. La connaissance était déjà une malédiction, la forme moderne du pouvoir (il y a du Foucault chez Sebald) qui trouve aussi bien son expression dans la volonté fanatique de suivre une ligne imaginaire que dans celle de domestiquer les baleines qui croisent près des bateaux, comme le rêve Adelbert von Chamisso, un des successeurs de Steller (p.49).

On retrouve les échos de ce désir destructeur de maitrise totale plus tard dans l’oeuvre sebaldienne: les harengs de la Mer du Nord, dont au 19ème siècle on voulait extraire la phosphorescence post mortem, en sont les victimes expiatoires dans les Anneaux de Saturne. La poliorcétique absurde des Temps modernes en est l’expression achevée dans Austerlitz.

Il est dit par ailleurs, dans l’Encyclopédie Universalis, que la Rhytine de Steller (Vache de mer, ou Hydrodomalis Stelleri, du nom de son découvreur) a disparu en 1768, vingt-sept ans après sa découverte, après que tous les représentants de l’espèce eurent été massacrés par les marins et autres chasseurs de fourrures.

C’était un temps où les hommes, eux aussi, payaient cher le savoir. Le scorbut? Peut-être, mais une expédition récente, qui a pu retrouver les restes de l’équipage et de Vitus Bering lui-même, a semble-t-il semé le doute.