Le mercredi 18 octobre 1939

7 avril 2010

Dans la guerre (5)

Louis Guilloux, Paris


Jour des raids allemands sur l’Écosse – du recul français sur le front.
Aujourd’hui, j’ai vu emmener un soldat, entre quatre hommes, baïonnette au canon, et un caporal.
Sur la place Saint-Michel, revue des troupes en tenue de départ.
Ce soir, le ciel avait cet éclairage réfracté des jours de tempête, et depuis qu’il fait nuit, un vent profond remue les airs – et au loin les eaux. On dirait qu’une énorme bête aveugle se démène partout à la fois dans une colère sourde et très primitive. Comme c’est triste et poignant indépendamment des circonstances. Et de penser que l’homme est lui-même si sourd et si primitif et tellement toujours le même, pas différent de lui-même ou si peu, depuis que le premier vent s’est levé sur la terre pour emporter sa cabane, ou sur les eaux pour faire chavirer sa barque. Bien que ce malheur lui soit arrivé, combien de milliers de fois depuis, la conquête des éléments ne semble pas lui être apparue comme un but suffisamment plein. Autre chose est nécessaire à son activité débordante, à sa fièvre incompréhensible, la guerre, soi-disant abhorrée, haïe, vomie, en réalité, adorée. Il faut se former en escouades, en compagnies, en bataillons, en régiments, rassembler des armées, faire tonner le canon, virer l’avion dans le ciel de Dieu, cravacher la mort trop lente et paresseuse dans les jours qu’on appelle de paix et lui faire prendre le galop. La voix pourtant assez horrible de la nature ne suffit pas à la finesse de son ouïe. Il faut qu’il s’y ajoute la sienne propre plus douce sans doute quand elle se fait d’airain. A ce prix-là, il est content, Oui, je dis qu’il est content. Il faut que la guerre lui plaise, qu’il veuille, qu’il l’aime, que ce soit là le fond même et la clé de sa nature ou alors quoi ? (…)

Cesare Pavese, Turin


Décrire la nature en poésie, c’est comme ceux qui décrivent une belle héroïne ou un puissant héros.
Réussir quelque chose, n’importe quoi, est de l’ambition, une sordide ambition. Il est donc logique de recourir aux moyens les plus sordides.

Mihail Sebastian, Bucarest

Trente-deux ans. Je me sens vieux, laid, usé. Me regarder dans la glace ne me fait aucun plaisir. Il me répugne parfois, cet homme pâle, aux yeux cernés, dont la calvitie s’accentue, mais qui garde malgré tout je ne sais quel air de jeunesse fatiguée. J’essaye de ne pas penser à ma vie – ni à celle qui est passée, ni à celle qui vient. C’est un sentiment d’inutilité qui me désespère et que je veux éviter, oublier.
Leny est venue hier et je l’ai laissée me parler de nouveau de l’affaire Bubi-Zoe-Leny-moi. J’ai dû constater encore une fois qu’il était bien boulevardier, ce quadrille. Je ne peux pas dire cependant que je n’aie pas gardé un pincement au cœur, de la gêne pour tout ce qui s’est passé, et que je ne soupçonnais pas.

Paul Claudel, Paris


Je vois le Dr Delort qui me dit que tous mes organes sont en bon état.

Adam Czerniakow, Varsovie


La date du 18 octobre 1939 manque (note de l’éditeur).

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