Des choses vagues

7 décembre 2010

Agence National de la Recherche, Appel à projet

Une Initiative d’excellence assure la promotion et le développement d’un périmètre d’excellence et impulse autour de lui une dynamique de structuration du site par la mise en œuvre d’actions de recherche et de formation innovantes dans le cadre d’une gouvernance rénovée et performante.

(Appel à projet pour obtenir le label « Initiative d’excellence » (2010), cité par Barbara Cassin et Philippe Büttgen, dans « L’excellence, ce faux ami de la science », paru dans Libération, le 1er décembre 2010)

Jacques Bouveresse, Le philosophe chez les autophages, p.41-42

Loin d’être en mesure d’éliminer tout ce qui est imprécis ou irrationnel pour s’en tenir uniquement à ce qui est contrôlable, vérifiable et mesurable, « les sociétés reposent au contraire sur des Choses Vagues » (Valéry) ; et rien ne prouve qu’elles ne le font pas dans une mesure qui est, contrairement aux apparences, tout aussi déterminantes qu’autrefois. De sorte que l’idée d’une toute-puissance et d’une omniprésence de la rationalité scientifique et technique fait peut-être elle-même partie, en fin de compte, des idées vagues et obscures qui peuplent la mythologie de notre époque.

Si l’on décidait de regarder réellement les choses humaines avec les yeux d’un technicien ou d’un ingénieur, on ferait, aujourd’hui comme hier, la même constatation qu’Ulrich dans l’Homme sans qualité : « Considéré du point de vue technique, le monde devient franchement comique ; mal pratique en tout ce qui concerne les rapports des hommes entre eux, au plus haut point inexact et contraire à l’économie en ses méthodes. A celui qui a pris l’habitude d’expédier ses affaires avec la règle à calcul, il devient carrément impossible de prendre au sérieux la bonne moitié des affirmations humaines. »

(Minuit, 1984)

Jean-Charles Masséra, France, guide de l’utilisateur, p.30

L’OCDE se tient à votre disposition pour tout renseignement complémentaire.

(POL, 1998)

Relecture à point nommé, la semaine dernière, du Philosophe chez les autophages de Jacques Bouveresse, dont j’admire autant – c’est tout un –  l’éthique intellectuelle que la rigueur du raisonnement, autant cette rigueur que l’écriture exacte qui la porte là où il faut, c’est-à-dire au cœur de ce que Wittgenstein appelait les « maladies philosophiques ». Bouveresse chez qui m’enchante peut-être plus que tout une science rare de la citation, fondée sur des lectures semble-t-il exhaustives de tout ce que les traditions philosophique et littéraire ont donné de meilleur en matière d’humour et de lucidité.

(ainsi lit-on, deux pages avant les citations de Valéry et de Musil, cet extrait du Tristram Shandy de Sterne qui ramène tout le monde sur le plancher des vaches :

C’est un singulier bienfait de la Nature, qu’elle n’ait formé l’esprit de l’homme qu’avec une heureuse défiance, une espèce de résistance contre les nouveautés qu’on lui présente. Il est vrai qu’il a cela en commun avec les dogues, les barbets, les roquets, qui ne se soucient jamais d’apprendre des nouveaux tours : mais qu’importe ? Si l’humanité ne jouissait pas de cette faveur, il n’y aurait point de sot, point d’étourdi, qui, en lisant tel livre, en observant tel fait, en réfléchissant à telle idée, ne crût devenir un des plus grands Philosophes, et être exprès formé pour renverser tout ce qui existe. )

Il n’est pas difficile de trouver, sous la couche très fine des raisons et raisonnements que l’humanité produit en masse chaque minute de chaque jour, des milliers d’exemples de ces Choses Vagues dont parlent, sans forcément s’en scandaliser, Valéry, Musil et Bouveresse. Après tout, comme le rappelle ce dernier, le plus inquiétant – et le plus comique – n’est pas que le ressort ultime (s’il en est un) de nos actions privées et publiques soit pour le moins nébuleux (on se demande bien en effet ce que serait une société (ou une personnalité) assise sur des fondements « précis » ou « exacts »), mais réside plutôt dans la prétention à donner des atours rationnels aux motifs les plus obscurs, attitude bien compréhensible, sans doute, mais qui présente l’inconvénient majeur d’offrir comme sur un plateau le triomphe facile à tous ceux, et ils sont la cible de Bouveresse dans son livre, qui ont pris un maquis philosophique aussi confortable qu’imaginaire en résistant héroïquement à une « dictature de la raison » qui n’existe que dans leur esprit.

S’agissant des « initiatives d’excellence », il semblerait qu’on n’en soit même plus au « vague » dont il était question jusque-là.  A mes yeux, le spécimen découvert jeudi dernier par Barbara Cassin et Philippe Büttgen mérite d’autant plus d’être sauvé de l’oubli qu’il est sorti tout congelé et stupide du sein de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) – si j’en comprends bien le titre (n’étant moi-même ni philosophe ni chercheur d’aucune sorte), une des institutions censées indiquer aux scientifiques de notre pays le cap des futures grandes découvertes intellectuelles.

Lisant cette pépite de prose postmoderne, j’ai tout de suite pensé à deux livres de Jean-Charles Masséra : United emmerdements of New Order et France, guide de l’utilisateur.

Je me suis aussi rappelé La crise commence ou finit le langage, un court texte d’Eric Chauvier dont j’ai parlé une fois. Il utilisait l’expression « langage hollywoodien » pour décrire ce genre de salmigondis.

Notes: les tableaux sont tirés de l’Appel à projet (pour le premier) et du site de l’ANR (pour le deuxième). Ceux qui trouveront injuste l’usage d’une courte citation sauvagement extraite de son contexte pourront se reporter au document complet, disponible ici.

Accélération (1): on n’arrête pas le progrès

22 septembre 2010

Hartmut Rosa, Accélération, p.297

Ce qui est frappant, dans un grand nombre d’enquêtes de psychologie sociale et de sociologie, c’est la contradiction éclatante entre un gain manifeste de souveraineté sur le temps dans la pratique quotidienne, et le sentiment simultané d’une perte d’autonomie et de contrôle de sa propre vie. Cette contradiction résulte d’une situation paradoxale : la vie du sujet doit être d’une par, à court, moyen, long terme, plus planifiée et activement menée qu’auparavant si l’on veut maintenir l’exigence d’autonomie, parce que l’orientation en fonction de biographies normales et de parcours de vie standardisés s’est érodée, et que la structure de contenus et la structure temporelle de la vie se sont ouvertes ; d’autre part, cette organisation à long terme est entravée, si ce n’est bloquée, par une dynamisation sociale croissante. Il devient donc « de plus en plus nécessaire de planifier et de décider d’avance l’implanifiable, l’imprévisible, l’indécidable. En d’autres termes : on peut de moins en moins, alors qu’on doit de plus en plus souvent, formuler maintenant le passé et le futur. » De cette quadrature du cercle, la seule issue semble celle du renoncement à l’autonomie, et l’évasion dans un nouveau ou un « second » fatalisme (…)

(La Découverte, traduction par Didier Renault)

Robert Musil, L’Homme sans qualités, p.188

Les hommes étaient semblables à des épis dans un champs, ils étaient plus violemment secoués qu’aujourd’hui par Dieu, la grêle, l’incendie, la peste et la guerre, mais c’était dans l’ensemble, municipalement, nationalement, c’était en tant que champ, et ce qui restait à l’épi isolé de mouvements personnels était quelque chose de clairement défini dont on pouvait aisément prendre la responsabilité. De nos jours au contraire, le centre de gravité de la responsabilité n’est plus en l’homme, mais dans les rapports des choses entre elles. »

(Points Seuil. Traduction de Philippe Jaccottet. Le passage est cité par Rosa, p.304, mais curieusement amputé, et mélangé à un texte d’Alain Ehrenberg)

Dans Accélération, une critique sociale du temps, Hartmut Rosa identifie les manifestations et les origines de la raréfaction du temps disponible, phénomène d’autant plus paradoxal que jamais les technologies nous permettant d’accomplir plus rapidement la plupart de nos tâches quotidiennes n’ont paru aussi puissantes et accessibles. Paradoxe apparent: l’ouvrage démontre que les trois formes de l’accélération (technique, du changement social, des rythmes de vie) se nourrissent l’une l’autre, forment un système clos, et que c’est ce système, lui-même en perpétuelle accélération, qui provoque la pénurie de temps et le sentiment d’être sans cesse débordé.

La thèse est cohérente, la démonstration limpide, malgré – ou à cause – des répétitions. Le philosophe/sociologue remplit le contrat du philosophe/sociologue : rendre plus clair ce que l’on perçoit de manière confuse, donner un sens à l’expérience.

On trouve cependant quelques bizarreries.

Ce genre de courbe (ici: « Croissance exponentielle résultant de l’accélération pour des processus constants ») dont il est assez difficile de dire si elle est juste ou fausse, tant son fondement empirique paraît incertain.

Ces cartes, empruntées à David Harvey, censées représenter le « rétrécissement de l’espace à travers l’accélération du transport ». Le plus épais des géographes les trouverait grossières, alors qu’une anamorphose ou des courbes isochrones auraient sans doute été plus parlantes. Elles auraient surtout permis de voir que l’accélération ne se fait pas sentir partout avec la même intensité.

(ci-dessous, par exemple, une carte (CNRS) montre qu’à l’horizon 2015 le « rétrécissement » de l’Europe grâce au réseau TGV sera pour le moins inégal)

Mais d’inégalités, il est peu question. Étrange pour un sociologue. Rosa pense que nous sommes tous, quelle que soit notre position sociale, embarqués sur le même bateau. Dommage, il y a quand même beaucoup de CSP+ sur son bateau : est-ce vraiment un souci devenu universel celui de gérer ses rendez-vous professionnels à la seconde près ? de découvrir sa boîte mail débordant de messages urgents après un week-end off en Forêt Noire ? Que faire ? : préparer un cours ? rédiger un article ? écrire un livre ?

Le multitasking n’est-il pas une préoccupation bourgeoise?

L’objection est balayée: les forces de l’accélération agissent « par-delà les frontières de classe », dit Rosa (page 210). Dont acte, mais ce n’est pas parce qu’un phénomène s’impose à tout le monde qu’il s’impose à tout le monde de la même manière. Comment l’accélération fait sentir ses effets différenciés selon qu’on est universitaire ou caissière, retraité ou actif, rural ou urbain, voilà un angle mort qu’il aurait été passionnant de scruter. Une autre fois, peut-être un autre auteur.

Il n’empêche, de nombreux chercheurs rivalisent depuis longtemps pour trouver le concept-clé de notre contemporain (société « des individus » (Elias), « du risque » (Beck),  « de la reconnaissance » (Honeth), « liquide » (Bauman)…). L’entrée par la variable « temps » à ceci de fructueux qu’en examinant l’actualité sociologique et historique d’une des deux dimensions fondamentales de l’expérience (avec l’espace), elle englobe tous ses concurrents sans pour autant les rendre obsolètes. Mettant à jour le travail de Reinhart Koselleck, qui avait formulé le passage à la modernité classique à travers le changement de régime d’historicité (mais Hartog est inconnu au bataillon), reprenant aussi, parfois pour les dépasser, les analyses de Marx, de Benjamin, d’Adorno et Horkheimer, Rosa montre comment l’accélération a franchi une nouvelle étape au cours du vingtième siècle et pourquoi, en faisant passer la modernité à un nouveau stade, elle met en péril son projet émancipateur.

Héritier de la théorie critique, l’ouvrage pointe une contradiction inhérente au projet des Lumières, la dialectique du progrès qui se retourne contre lui-même.

En ouvrant la fin de l’histoire humaine, qui ne se termine plus par une apocalypse commune, la modernité « classique » l’a aussi individualisée, et tracé la voie à sa catastrophique version « avancée ». Si l’on n’est plus pressé de trouver une place au paradis ou d’éviter l’enfer, il faut désormais réussir sa vie, suivre le rythme, ne rien manquer, comme un tennisman au filet, alors même que les possibilités offertes se multiplient bien plus vite que les moyens dont disposent les individus et les institutions démocratiques de les réaliser.

Le temps n’est plus à la mélancolie qui frappait les grands hommes affligés par l’idée que tout passe et trépasse,

mais à la neurasthénie, maladie de l’individu démocratique à qui il paraît vain d’agir quand tout est possible.

Cette « désynchronisation » (se tenir sur des « pentes qui s’éboulent ») est source de pathologies bien contemporaines : dépression, mise en cause des procédures et des acteurs démocratiques, atonie politique. Un « second fatalisme » chasse l’autre, dont on peut repérer les effets dans bien des comportements qui rappellent l’immobilité stupide de la victime face à son bourreau, le temps, lui-même pétrifié par l’imprévisibilité croissante.

Robert Musil, qui connut ce genre de crise peu avant ses cinquante ans, avait un mot pour cela :  « amorphisme » (1), la dissolution du sujet née de la terreur d’agir. Dans l’Homme sans qualité, Walter s’insurge contre la supposée instabilité de toute chose

Nous finissons par ne plus flotter que sur des rapports, des réactions, sur l’eau de vaisselle des réactions et des formules, sur quelque chose dont on se demande si c’est un objet, un processus, un fantôme de pensée, un Dieu-sait-quoi ?

et dessine à Clarisse un autre possible, moins frénétique.

ce dont nous avons tous besoin aujourd’hui avant tout, c’est de simplicité, de santé, de contact avec la terre et aussi, sans aucun doute, quoique tu puisses dire, d’un enfant, parce que ce sont les enfants qui vous donnent des racines. Tout ce qu’Ulo te raconte est inhumain. Je t’assure que moi, quand je rentre à la maison, j’ai vraiment, je possède vraiment le courage de prendre simplement le café avec toi, d’écouter les oiseaux, de faire une petite promenade, d’échanger quelques mots avec les voisins et de laisser tranquillement le jour s’éteindre : voilà ce qu’est la vie humaine !

(p.84)

Le personnage principal du roman, Ulrich, suit un chemin opposé. Il se laisse porter en toute conscience par le courant, absorber par le contexte, dépouiller de qualités qui, nolens volens, ne  seront jamais assez authentiques et personnelles à ses yeux. Il vaut mieux, dit-il, se déprendre avec joie (extase du parieur, quiétude du flâneur) d’un idéal de stabilité qui ne peut qu’être ruiné par la suite des évènements. « Solution » elle-même provisoire et incomplète, qui peut aussi se révéler désastreuse quand ce ne sont plus des individus conscients, mais des masses en transe qui se jettent à corps perdu dans l’événement. Musil sait ce qu’il en est. Il a fait la Grande Guerre, et garde en mémoire l’ivresse des foules aux premiers jours d’août 1914.

Écoutez l’enthousiasme du jeune Jünger, encore intact après les premiers assauts. Orages d’acier :

A droite, à gauche, des obus martelaient le sol meuble ; de lourds branchages s’abattaient. Au milieu du chemin, un cheval gisait mort, avec d’énormes blessures, ses entrailles fumantes auprès de lui. Parmi ces images sanglantes, il régnait une gaieté sauvage, inconnue.

(Pléiade, p.20, traduction par Henri Plard, révisée par Julien Hervier)

L’inachèvement de l’Homme sans qualités est une leçon, sinon un échec. L’homme moderne est toujours frustré de ses désirs d’autonomie. L’artiste inapte à enfermer la diversité mouvante de la vie moderne dans la totalité close d’une œuvre (2).

Rosa n’est pas beaucoup plus optimiste, puisqu’il estime que la plupart des tentatives de « décélération » sont soit de fausses sorties qui ne permettent que de mieux repartir (la sieste-minute, la séance de relaxation, la retraite au monastère pour cadre surmené), soit  si coûteuses qu’il devient tentant d’y renoncer (marginalité, maladie, mort).

Son livre se termine pourtant sur cette citation de Pierre Bourdieu:

Si elle est approfondie et conséquente, la sociologie ne se contente pas d’un simple constat que l’on pourrait qualifier de déterministe, de pessimiste ou de démoralisant. Et qui appelle cela déterministe devrait se rappeler qu’il fallait connaître la loi de la gravitation pour pouvoir construire les avions qui puissent justement la combattre efficacement.

Je crois (pure conjecture évidemment) que ni Bourdieu ni Musil n’auraient trouvé « la littérature » déplacée à côté (en écho) de « la sociologie ».

PS :
Il y a eu beaucoup de comptes-rendus de cet ouvrage. J’en signale deux, très clairs et plus complets que le mien: celui-ci, d’Elodie Wahl, paru sur l’excellent Liens-socio, et un autre d’Anselme Jappe, plus critique, disponible ici publié à l’origine par la Revue internationale des livres et des idées.
Je consacrerai pour ma part d’autres billets au livre, comme des percées dans ce massif, grâce à quelques confrontations littéraires.
Notes :
(1) Voir pour plus de détails le chapitre qui est consacré à cette question par Florence Vatan dans son Robert Musil et la question anthropologique, PUF, 2000. Elle cite le début du passage de Walter.
(2) Claudio Magris a consacré un recueil d’essai à cette crise de l’esprit, contemporaine de la dissolution de l’empire d’Autriche-Hongrie : L’Anneau de Clarisse, aux éditions l’Esprit des Péninsules.
Images: Duane Hanson, Supermarket Lady (1970); schémas et cartes tirés d’Accélération; Statue de cire de Lénine, photo de Sugimoto (1999);Hans Memling, le Jugement dernier (détail), 1467-1471; Statue de cire de Raphaël Nadal; Holbein, les Ambassadeurs (1533); Duane Hanson, Man on a bench (1997); La foule sur l’Odeonsplatz à Munich, le 2 août 1914. En médaillon: Hitler; Soldats de cire, Imperial War Museum de Londres; caissière et clientes de supermarché (auteur inconnu).

Le jeudi 4 janvier 1940

20 mai 2010

Dans la guerre (10)

Robert Musil, Genève


Passé quelques jours à Zurich avant Noël. Vu plusieurs fois l’exposition Wotruba.

Le soir de Noël, passé ¾ h à la Pouponnière. On avait débarrassé le fond du réfectoire. Les infirmières en bleu et en blanc étaient assises par terre. Chacune son poupon sur les bras. Tout autour de la salle, sur des rayons, des paquets qu’on distribua. Un bel arbre. Un piano. Chants de Noël. Barbara von Borsinger en blanc. Avait dû lire quelque chose auparavant. Comme « civils », nous, un ou deux médecins de l’établissement, quelques couples de parents, des employés de l’économat. Harmonie singulière entre les vagissements discrets des enfants, les rires et la lumière des bougies. Impression dominante, outre l’exotisme : beaucoup de naturel en habit de fête, la fête d’une espèce particulière de famille. Armin Kesser m’a envoyé les Weltgeschichtlische Betrachtungen de Burckhardt.

Je dois de toute urgence retourner à Zurich. L’inquiétude du professeur Stadler quant à la bienveillante attention que j’ai sollicitée du Dr Briener a gagné Lejeune et les Wotruba.

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La situation politique sent les négociations de paix. Naufrage du cuirassé Graf von Spee. Abandon de la guerre des mies. Situation favorable dans les airs vu les plus grandes réserves des Alliés. Résistance de la Finlande.

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Je dois encore noter la vue de la fenêtre de la chambre à coucher. Une maison bleu-vert, plus haute que large, toit à cinq pans. Fenêtres hautes et étroites, disposées irrégulièrement sur la façade la plus étroite. Encadrée par quatre ou cinq pins vert-noir. Le ciel bleu-vert qu’il y a toujours le soir en avant du Jura. Une fois, le croissant de la lune sur la crête. Une autre fois, le matin. Le reste, maisons et arbustes, confus et secondaire. Le tout : comme une belle tête sur d’affreuses jambes. Un conte de fées sur une base très banale. Cause : sans doute les gradations de couleur et de lumière. Le détail banal, le tout indescriptiblement tout.

Thomas Mann, Princeton

Persistance du froid rigoureux. Le matin, ai travaillé au début des « Têtes interverties ». A midi, suis allé chercher le prince Löwenstein à la Junction. Promenade et lunch avec lui. Avons parlé de la Guild. Rejet des projets pour former un gouvernement.

Ernst Jünger, Hutte aux roseaux (près de Baden-Baden, sur la ligne Siegfried)


Rentré de ma permission à laquelle un télégramme mis fin après deux jours. Perpétua m’apporta la nouvelle dans mon ermitage où j’étais justement occupé à regarder une belle Sternocera de Djibouti. Je la retrouvai un peu plus tard, toute triste à la cuisine.

Comme lecture de chemin de fer, le livre de Brousson sur Anatole France. Page 16, la fameuse citation de La Bruyère: « Un peu plus de sucre dans les urines, et le libre penseur va à la messe. » En effet nous commençons à croire lorsque les choses vont plus mal pour nous. C’est alors que nous accueillons des odeurs, des couleurs, des sons, qui nous sont habituellement inaccessibles.

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin, la Communauté. Hier (des individus) à la recherche de diamants, pour la deuxième fois, au cimetière de Praga, ont battu nos employés. Rinde est arrivé au bureau avec un oeil qu’on lui a tuméfié rue Nalewki, ainsi que Wasserman, avec un nez cassé par la foule sur la place Teatraly, alors qu’il prenait la défense d’un Juif maltraité par cette même foule.

J’ai réglé la question de la subvention pour les orphelinats de la rue Wolska. j’ai engagé les gens les plus intelligents au bureau. J’ai transféré une certaine Mme Szperling de la comptabilité au Bataillon du travail. Les employés frémissent ici de peur, car ils craignent son mari, un vaurien que j’ai fait chasser de la Communauté (il trainait tout le temps dans les couloirs). J’ai ordonné d’apposer un écriteaux interdisant les intermédiaires lors des obsèques.


Relectures

4 avril 2010

Thomas Bernhard, Maîtres anciens, p.32-33

Ce n’est pas pour rien que, depuis plus de trente ans, je vais au Musée d’art ancien. D’autres vont au café le matin et boivent deux ou trois verres de bière, moi je viens m’asseoir ici et je contemple le Tintoret. Une folie peut-être, pensez-vous, mais je ne puis faire autrement. (…) Ici, dans la salle Bordone, j’ai les meilleures possibilités de méditation et si j’ai par hasard ici, sur cette banquette, quelque chose à lire, par exemple mon cher Montaigne, ou mon Pascal qui m’est peut-être plus cher encore, ou mon Voltaire qui m’est encore beaucoup plus cher, comme vous voyez les écrivains qui me sont chers sont tous français, pas un seul allemand, je peux le faire ici de la manière la plus agréable.

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, p.41-42

Ne serait-il pas dès lors présomptueux de vous énumérer ici, en me prévalant d’une apparente objectivité ou sobriété, les pièces et sections principales d’une bibliothèque, ou  de vous exposer sa genèse, voire son utilité pour l’écrivain ? En ce qui me concerne, en tout cas, je vise dans ce qui suit quelque chose de moins voilé, de plus tangible ; ce qui me tient à cœur, c’est de vous permettre un regard sur la relation d’un collectionneur à ses richesses, un regard sur l’acte de collectionner plutôt que sur une collection.

(Rivage poche « Petite bibliothèque », traduction de Philippe Ivernel)

Hédi Kaddour, Les Pierres qui montent, p.324

Relecture annuelle du Discours de la méthode. On y sent toujours un vent d’avenir.

De manière moins compulsive, plus distanciée et raisonnable que Reger, plus proche en cela d’Hédi Kaddour (Descartes contre Pascal), je reviens aux mêmes textes, souvent au printemps. A la fiction spatiale de l’île déserte je préfère la métaphore temporelle des saisons qui isole plus précieusement les livres qui comptent dans l’unité d’un temps que dans celle d’un lieu (mais des lectures et des lieux, j’ai déjà parlé ici).

C’est aussi plus réaliste. L’île déserte est une utopie, pas seulement parce qu’aujourd’hui le globe est toujours mieux connu, plus relié et moins désert, mais parce que le dégoût naitrait immanquablement de la relecture en circuit fermé des mêmes ouvrages, sans la respiration que procure la découverte des autres. Ceux qui tiennent à cœur gagnent à être quelque peu noyés dans un flux de lectures plus ou moins heureuses d’où ils émergent plus facilement.

Je déballe ma bibliothèque, comme dirait l’autre, mais la toute petite, celle des éternels retours, huit livres au total:

Reger revoyant encore et encore le Portrait de l’homme à la barbe blanche dans la salle Bordone du Musée d’Art Ancien de Vienne, vu par Irrsigler, vus par Atzbacher dans Maîtres anciens.

Sebald : surtout les Anneaux de Saturne, et un petit texte qui me revient de plus en plus entre les mains, sa promenade au cimetière de Piana qui donne son titre au recueil posthume Campo Santo, une anabase. Après avoir plongé dans l’eau de la Méditerranée le narrateur remonte interroger les tombes à flanc de versant et en vient à méditer sur le combat inégal, horizontal celui-là, que se livrent les morts et les vivants depuis que l’urbanisation a gagné des portions toujours plus larges des terres habitées.

Campo Santo, p.39

Où les mettre, les morts de Buenos Aires et de Sao Paulo, de Mexico City, de Lagos et du Caire, de Tokyo, de Shanghai et de Bombay?

La vraie Vie de Sebastian Knight de Nabokov, le premier de ses textes écrits en anglais. Il est peut-être moins virtuose que les autres, mais le ton amusé, faussement léger de l’enquête m’a toujours séduit. Je relis aussi souvent Autre Rivages, où je trouve une atmosphère comparable. Les deux forment un diptyque à mes yeux.

Celui qui m’est sans doute le plus cher : le Jardin des plantes de Claude Simon (je le relis en ce moment), son temps retrouvé. Il y a des rapprochements étonnants à faire avec les Anneaux de Saturne, écrit avant, et j’en ferai bientôt. Au revers de la couverture de son exemplaire Sebald a ébauché la première chronologie d’Austerlitz.

Chaque année une année des Carnets de notes de Bergounioux.

La nouvelle de William Gass, Au cœur du cœur de ce pays, last but not least.

Il y en a qui sont revenus moins souvent – tous les deux, trois, quatre ans :

La Montagne magique

Danube, et Microcosmes de Claudio Magris

Le Joueur, de Dostoïevski, que je relis juste avant ou juste après un Eté à Baden Baden, de Leonid Tsipkyn, un superbe récit sur les pas du grand Fiodor, l’œuvre unique d’un petit fonctionnaire soviétique mort au début des années 80.

Le premier tome (ou partie) de l’Homme sans qualité (voir ici pour quelques réflexions sur ce travers que je partage avec beaucoup de lecteurs). Deux petits livres complémentaires, d’un grand musilien : Prodiges et vertiges de l’analogie et Le philosophe chez les autophages, de Jacques Bouveresse. Même discipline intellectuelle, même ironie, même vertu, le geste d’essuyer régulièrement ses verres de lunette.

La Recherche, je ne la relis pas, pour la bonne raison que je ne l’ai pas encore lue en entier, et ceci pour une autre bonne raison : je relis plus que de raisonnable la deuxième partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleur.

Certains livres, longtemps revisités, ont peu à peu disparu: les grands romans de Faulkner. D’autres reviennent : grand plaisir, si je puis dire, à la Nausée, après quelques années au loin. L’épreuve peut être cruelle: le Testament à l’anglaise de Coe, le Dalhia noir d’Ellroy n’ont pas tenu les dix ou quinze ans passés depuis le premier enthousiasme.

Des raisons très diverses et très communes expliquent sans doute ma propension à la relecture, mais je préfère ici rechercher des motifs plus littéraires. D’abord ce qui pourrait être perçu comme des insuffisances. Contrairement à Nabokov, j’ai en effet beaucoup de mal à me représenter précisément la scène décrite, à m’imaginer Gregor en gros scarabée plutôt qu’en cafard (il serait plutôt un mélange des deux, avec, selon les gros plans du texte, telle ou telle partie du corps d’un insecte, telle autre d’un autre insecte), à me dessiner clairement l’appartement de la famille Samsa.

Je lis un peu flou, et je ne m’inquiète pas vraiment de rendre ma lecture plus claire ou plus fidèle à la lettre. Une proie idéale pour Flaubert qui, malgré les méticuleuses recherches qu’il s’imposait, souhaitait justement créer une image brouillée, propice à l’imagination.

Le manque de disposition à identifier les détails exacts, les défauts de concentration dans le suivi des intrigues, les erreurs souvent énormes quant aux relations entre les personnages (leur nom même m’échappe souvent, et je suis impressionné quand je lis ensuite le résumé limpide que font les critiques de certains gros et complexes récits), tout cela permet aussi de ne garder que des impressions, des souvenirs de « grands moments », quitte à mal les placer dans l’économie générale de l’œuvre. Après bien des relectures des textes Sebald il m’est difficile de dire si telle traversée de banlieue se trouve dans les Anneaux ou dans les Emigrants, telle remarque sur les feux de forêt dans un court texte de Campo Santo ou dans Austerlitz (en fait les deux, mais aussi dans les Anneaux), etc.

Il y a enfin une parenté entre ces œuvres, qui correspondent à ce type de lecture impressionniste, puisque la plupart de celles que j’ai citées, quand il ne s’agit pas de journaux, manquent justement de cette ligne droite, de cette colonne vertébrale bien articulée (les lopins à la Montaigne du jardin mémoriel de Claude Simon).

Ou plutôt elles n’en manquent pas mais leurs auteurs (les auteurs que j’aime) l’ont recouverte d’une telle épaisseur de digressions, de rêveries, de fausses pistes, que je la perds assez vite de vue tout en me laissant inconsciemment porté par elle.

Images: Tintoret, Portrait de l’homme à la barbe blanche; Poussin, le Printemps; Brecht; Page de l’exemplaire de la métamorphose sur lequel travaillait Nabokov, publié en 2010 dans Littératures en Bouquins Laffont; Incendie mystère; page du Jardin des Plantes, la Pléiade; plan du Jardin des Plantes.

Alain Cavalier: la rencontre

25 janvier 2010

« Master class », l’expression fait un peu pompeux pour Alain Cavalier. En fait il s’agit d’une rencontre, jeudi soir prochain au Forum des images. Je la signale, d’abord parce qu’Alain Cavalier est à mes yeux l’un des plus grands artistes vivants, ensuite parce que c’est un bonheur de l’entendre parler, et enfin parce qu’il a l’air de bien aimer ce genre de réunion au cours desquelles il lui arrive, avec sa petite caméra, de filmer son public (pour le coup, le Forum des images ne le filmera pas, lui).

Rien à voir: je signale aussi la solution de mon énigme qui a fait flop flop, ploc ploc comme une petite pluie londonienne un week-end de janvier:

L’extrait 1: c’était, c’était… Virginia Woolf, Les Années (1937), chaque chapitre s’ouvre sur une saison, un état de l’atmosphère et du monde, avant de plonger dans la tête des personnages et de voir à nouveau les choses, mais autrement. J’y retrouve un peu des premières lignes de l’Homme sans qualité (1931-1933), mon début de roman favori:

« On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique; elle se déplaçait d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. » (traduction Philippe Jaccottet)

etc. je garde la suite pour une autre fois.

L’extrait 2: Hédi Kaddour, Savoir-vivre: comme une cellule de Waltenberg que l’auteur aurait ponctionnée et cultivée. J’en reparlerai aussi, très vite.

(Images: Photogramme tiré d’Irène; Abbas Kiarostami, Pluie et vent)


Contribution à l’Action parallèle

26 novembre 2009

Robert Musil, l’Homme sans qualités, p.213

 » Ce sentiment politique austro-hongrois était une entité si curieusement bâtie qu’il semble presque inutile d’essayer de l’expliquer à quelqu’un qui ne l’a pas vécu. Il n’était pas formé d’une partie hongroise et d’une partie autrichienne qui se fussent, comme on eût pu le croire, complétées, mais bien d’une partie et d’un tout, c’est-à-dire d’un sentiment hongrois et d’un sentiment austro-hongrois, ce dernier ayant pour cadre l’Autriche, de telle sorte que le sentiment autrichien se trouvait à proprement parler sans patrie. L’Autrichien n’avait d’existence qu’en Hongrie, et encore comme objet d’aversion; chez lui il se nommait citoyen-des-royaumes-et-pays-de-la-monarchie-austro-hongroise-représentés-au-Conseil-de-l’Empire, ce qui équivalait à dire « un Autrichien plus un Hongrois moins ce même Hongrois »; et il le faisait moins par enthousiasme que pour l’amour d’une idée qui lui déplaisait, puisqu’il ne pouvait souffrir les Hongrois plus que les Hongrois ne le souffraient, ce qui compliquait encore les choses. » (traduction de Philippe Jaccottet, Point Seuil)

En entendant à la radio ce matin le résumé du premier « débat sur l’identité nationale » auquel avaient été conviées, au ministère, les « forces vives du Loiret », je n’ai pu m’empêcher d’ouvrir à nouveau l’Homme sans qualités.

France des régions ou France des terroirs? La gastronomie fait-elle partie de l’identité nationale? Diversité dans l’unité ou unité dans la diversité? Le mérite, une vertu française? Et l’industrie? Et le drapeau?

Musil l’a rêvée, nous la vivons « pour de vrai ». Faut-il s’en réjouir? C’est l’Action parallèle, quatre-vingt dix ans plus tard.

On rappellera que dans le roman ce projet aux contours flous a le mérite de rassembler les plus hauts esprits de l’époque, afin de célébrer comme de juste le jubilé de l’empereur régnant sur une mosaïque insaisissable, cette Autriche-Hongrie, « Kaiserlich und Königich » (K.u.K, ou l’inverse), que Musil avait surnommée la Cacanie. C’est l’occasion d’admirer dans leurs oeuvres une galerie de personnages étonnants: le comte Leinsdorf, à qui l’on doit l’idée même d’Action parallèle, Arnheim l’intellectuel tout-terrain, « Grand-Ecrivain » à une époque où « dans le monde intellectuel, le Grand-écrivain a succédé au prince de l’esprit comme les riches aux princes dans le monde politique »; il y aussi le « sous-secrétaire Tuzzi« , sorte d’éminence grise très grise, le comique général Stumm von Bordwehr, etc.

On trouverait peut-être encore aujourd’hui, en cherchant bien, une Diotime (Madame Tuzzi), lascive maîtresse de salon prompte à sauter au cou du premier beau parleur.

Les réunions succèdent aux réunions, on se gargarise de grands mots à majuscule, on traque la « grande idée », mais la réalité se dérobe inlassablement, et le projet sombre à mesure que sa raison d’être apparait dans toute sa vanité.

Et Ulrich, « l’Homme sans qualité », le « héros », la mesure de toutes ces choses? C’est plus compliqué encore, car il y a plus, beaucoup plus dans ce roman incomparable et jouissif, écrit dans les années de guerre civile européenne et laissé inachevé, qui plane tranquillement au-dessus du vingtième siècle en compagnie de la Recherche, d’Ulysse, de la Montagne magique et d’une poignée d’autres.

Pour prolonger la réflexion, on pourra lire les travaux de Gérard Noiriel, Patrick Weil, et surtout Anne-Marie Thiesse.

De Musil les éditions Allia ont aussi publié un petit traité: De la bêtise.

(Caricature: Walter Emmanuel, « Alerte, les chiens aboient! », 1914)