Lieux communs

20 mars 2011

Énigme du dimanche du printemps: qu’ont de commun tous ces lieux?

Amérique

Bagnolet

Basilique

Bois

Campagne

Cavernes

Chambre à coucher dans un vieux château

Château fort

Colonies

Damas

Désert

Donjon

Étranger

Esplanade

Fabrique

Faubourgs

Gares de chemin de fer

Grottes à stalactites

Grenier

Gulf-Stream

Hameau

Horizons

Italie

Jardins anglais

Lune

Mer

Musée

Moulin

Oasis

Odéon

Opéra

Palmyre

Pérou

Villes lacustres

Indice: pour rendre le jeu moins facile, et encore…, j’ai enlevé le dernier.

Image: Daumier, Dimanche au musée
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Dictionnaire des lieux sebaldiens (20): Jérusalem

7 septembre 2010

W. G. Sebald, Les Emigrants, p.163

Aujourd’hui, est-il noté deux jours plus tard, premier tour en ville et aux alentours. En résumé, très mauvaise impression. Des marchands de souvenirs et de bondieuseries presque à tous les pas de porte. Ils sont accroupis dans l’obscurité de leur magasin au milieu d’un gigantesque bric-à-brac d’objets sculptés dans l’olivier et de babioles incrustées de nacre. A partir de la fin du mois, des légions de croyants vont venir acheter, dix ou quinze mille pèlerins venus du monde entier. Les bâtiments récents sont d’une laideur difficile à décrire. Dans les rues, des monceaux d’ordures. On marche sur des merdes !!! En nombre d’endroits, jusqu’aux chevilles dans une poussière calcaire pulvérulente. Les rares plantes ayant survécu à la sécheresse qui sévit depuis mai couverte de cette poudre de pierre comme d’une efflorescence pruineuse. Une malédiction semble planer sur la ville. Décrépitude, décrépitude, marasme et vacuité.
(Babel, traduction Patrick Charbonneau).

Gustave Flaubert, Voyage en Orient, p.244

Vendredi 9, promenade dans la ville – tout est fermé à cause du Baïram – silence et désolation générale – la boucherie – couvent arménien – maison de Ponce Pilate = sérail, d’où l’on découvre la mosquée d’Omar. Jérusalem me fait l’effet d’un charnier fortifié – là pourrissent silencieusement les vieilles religions – on marche sur des merdes et l’on ne voit que des ruines – c’est énorme de tristesse.

Les Emigrants, p.167

Le soir, étudié le guide acheté à Paris. Dans le passé, peut-on y lire, Jérusalem offrait un autre spectacle.

Parvenus au terme de leur voyage en Orient à la fin du mois de novembre 1913, Cosmo Solomon et Ambros Adelwarth découvrent la Ville sainte livrée aux marchands du Temple. En ruine et promise à un nouveau châtiment, elle enfle et pue sa décomposition. Les deux compagnons mettent littéralement leurs pas dans les pas de Flaubert et du Camp, et ce faisant dans la merde qui tapisse les rue de la Ville sainte. L’impression n’est pas neuve, et elle a été reprise, cultivée, parfois un peu fânée. Pierre Loti, dans un style moins flaubertien

Jérusalem ! Ceux qui ont passé avant moi sur la terre en ont déjà écrit bien des livres, profonds ou magnifiques. Mais je veux seulement essayer de noter les aspects actuels de sa désolation et de ses ruines ; dire quel est, à notre époque transitoire, le degré d’effacement de sa grande ombre sainte, qu’une génération prochaine ne verra même plus…
(Jérusalem, 1894, lire ici)

C’est à l’âge romantique que se fige l’image d’une Terre sainte décrépie, propice au regard mélancolique sur les ruines de l’Orient captif. Et il est vrai : tout au long du dix-neuvième siècle les pèlerinages se gonflent de fidèles à mesure que les chrétiens occidentaux obtiennent des autorisations plus larges de la part de l’empire ottoman sur son déclin. Le croyant se distingue de plus en plus mal du touriste, les échoppes pullulent, les infrastructures ne suivent pas, ou suivent mal. La ville sombre, écrasée par son aura, et comme Deauville aujourd’hui, , dans la partie contemporaine du récit, le narrateur subit une horde de Japonais en vacances, son succès la fait rouler sur la pente d’un irrémédiable déclin.

Il faut vite dresser un inventaire pour sauver ce qui peut encore l’être, et s’assurer qu’on a bien marché dans la Vieille Ville. La description est, nous dit-on, constituée d’extraits du journal d’Ambros, qui donne libre cours à sa manie des listes, dressées ici selon une logique toute géographique, comme un panorama désordonné, au gré de la rose des vents

Les Emigrants, p.164

Vers le nord se trouve la cathédrale russe, l’hospice français de Saint-Louis, le foyer juif pour aveugles, l’église et l’hospice de Saint-Augustin, l’école allemande, l’orphelinat allemand, l’asile allemand pour les sourds-muets, The School of the London Mission to the Jews, l’église abyssinienne, the Anglican Church, College and Bishop’s House, le monastère des dominicains, le séminaire et l’église Saint-Etienne, l’institut Rothschild pour jeunes filles, l’école des métiers de l’Alliance israélite, l’église Notre-Dame-de-France et sur l’étang de Bethseda le St Anna Convent ; sur le mont des Oliviers on a (…)

La mosaïque est bien peu spirituelle et le chapelet des édifices ainsi égrenés sur le ton du guide touristique suscite davantage l’amusement (ou l’effarement) que le recueillement. On est au grand marché des croyances, et ce n’est donc pas dans cette ville trois fois sainte, mais hors ses murs, après s’être fait tirer le fameux portrait,

qu’Ambros peut enfin connaître un de ces moments de bonheur tel qu’on n’en retrouve que dans le passé. Tourné vers la Mer Morte

p.167

L’air est si clair, si ténu, si limpide, qu’instinctivement on tend la main pour toucher les tamaris en bas sur les rives du fleuve. Jamais encore nous n’avions été entourés d’un tel flot de lumière.

De même c’est vue de l’extérieur, d’une « hauteur imaginaire, située sensiblement au-dessus du reste du monde » (comme il est dit dans un autre livre (1) de la Vue de Haarlem de Jacob Van Ruysdael, et comme on pourrait le dire de toute la prose de Sebald),

sur cette gravure nocturne, que Jérusalem redevient céleste. Étalée sur deux pages, elle surplombe la description, et souligne on ne peut plus clairement que le fossé entre la réalité et sa représentation ne sera jamais franchi, ici moins qu’ailleurs.

Car ailleurs il existe d’autres Jérusalem plus authentiques. Dans Les Anneaux de Saturne (partie IX) la ville est évoquée par son symbole originel, le Temple, lui-même réduit à la taille d’une maquette par Alec Garrard, que le narrateur rencontre dans sa ferme près de Yoxford, à l’ouest de Dunwich, vers la fin de son English Pilgrimage.

Mettant en oeuvre des efforts et des sacrifices tels que son entourage en est venu à le tenir pour fou, Garrard s’est lancé dans la reconstitution exacte, à l’échelle 1/100, du bâtiment détruit en 70 par les Romains. L’homme existe vraiment, comme beaucoup de personnages secondaires des récits sebaldiens. C’est un des ces « amateurs » (2) que l’on retrouve un peu partout dans l’œuvre (Jacques Austerlitz en est un). Obsédés par la réalisation d’un but démesuré, ayant mis de côté toute notion de carrière ou de réussite au sens où leurs contemporains entendent le plus couramment ces termes, ils sont sans cesse menacés d’effondrement, mais parfois étonnamment proches de la félicité.

Les Anneaux de Saturne, p.290-291

A présent qu’il fait de plus en plus sombre en bordure de mon champ de vision, je me demande si je parviendrai jamais à achever ma construction et si tout ce que j’ai fait jusqu’à présent n’est pas qu’un misérable bricolage. Mais à d’autres moments, lorsque la lumière du soir tombe à l’oblique par la fenêtre et que je laisse agir sur moi la vue d’ensemble de mon ouvrage, le temple et ses portiques, le quartier d’habitation des prêtres, la garnison romaine, les bains et le marché aux victuailles, les aires de sacrifices, les préaux, la nature environnante jusqu’aux montagnes à l’arrière-plan, tout me paraît soudain comme achevé et il mes semble alors  que mon regard plonge alors dans les régions élyséennes.

(Actes, Sud, traduction Bernard Kreiss)

La Jérusalem céleste n’est certes pas de cette terre, mais qui sait voir peut en repérer les reflets en maints endroits du monde, même dans cette grange perdue en plein Suffolk, et même si c’est au prix d’une de ces modifications de proportions, distorsions de perspective, dont les personnages sebaldiens sont coutumiers.

Il y a aussi une Jérusalem plus discrète et périphérique, une sorte de Jérusalem « d’emprunt », que l’on trouve dans un des essais critiques qui composent Die Beschreibung des Unglücks (1994). Sebald l’identifie à la Slovénie du récit de Peter Handke, le Recommencement (Die Wiederholung), relu à la lumière d’un messianisme juif. N’ayant pu lire ce texte, je m’en remets à  l’article qui m’a mis sur la piste :

Helen Finch, « « Die irdische Erfüllung » : Peter Handke’s Poetic Landscapes and W. G. Sebald’s metaphysics of History »:

Towards the end of his essay, Sebald constructs a hallucinogenic méditation on Die Wiederholung, where Slovenia comes to represent Jerusalem, and Filip Kobal a salvific figure.

(in Anne Fuchs et J.J Long (ed.), W.G. Sebald and the Writing of History, p.186)

Le même article ne manquant pas de souligner, dans les lignes qui suivent, combien cette Slovenian Jerusalem, où le personnage principal, Filip Kobal, viendrait chercher sa rédemption, doit moins au projet littéraire de Handke qu’aux obsessions et à une lecture artiste de Sebald lui-même.

Quoique : ne lit-on pas

Le Recommencement, p.231

Et un jour, dans le cours de tes années, tu sauras, familier des lieux, distinguer les cargos et les voiliers du golfe de Trieste des grues du chantier naval de Monfalcone, des châteaux de Miramare et de Duino et des coupoles de la basilique San Giovanni sur le Timavo, et puis découvrir à tes pieds au fond de l’entonnoir de la doline, entre deux fragments de rochers, la barque très réelle, à moitié pourrie, à plusieurs sièges, avec sa rame, et te souvenir d’elle, partie pour le tout, en la nommant involontairement, tu es maintenant assez libre, l’ARCHE D’ALLIANCE
(Gallimard, traduction de Claude Porcell)

et, dans Austerlitz, ne retrouve-t-on pas la même Arche (« à trois étages », est-il précisé), dans le même genre d’endroit improbable, au Great Eastern Hotel de Londres ? Si.

De la Ville au Temple; du Temple à l’Arche; du réel à son image. A défaut d’avoir le tout, il faut se contenter de la partie, d’un signe, d’une trace, de quelques mots de Jérusalem, origine et but ultimes de l’exil, heimat, utopie, jamais atteinte, toujours rêvée ( Si je t’oublie…) : en substance la promesse entendue à Venise, reprenant l’incantation des Juifs et déracinés de tous pays :

Vertiges, ALL’ESTERO, p.61

Malachio pilota le bateau jusqu’à mon hôtel. Il ne restait plus rien à dire. Le bateau accosta. Nous nous serrâmes la main. Déjà j’étais à quai. Les vagues clapotaient contre les pierres envahies par la chevelure hirsute des mousses. Le bateau fit demi-tour dans l’eau. Malachio me fit encore signe et cria : Ci vediamo a Gerusalemme. Et parvenu à plus grande distance, il le répéta encore plus fort : L’année prochaine à Jérusalem !

Notes :

(1) Les Anneaux de Saturne, p.104

(2) Lire « Sebald’s amateurs », de Ruth Franklin, dans le recueil d’articles W.G. Sebald : History, Memory, Trauma, dirigé par Scott Denham et Mark McCulloh


Dictionnaire des lieux sebaldiens (19): Constantinople

30 juin 2010

Sebald, Les Emigrants, p.154-155

Personne, écrit-il, ne saurait imaginer cette ville. Tant de bâtiments, tant de verts différents. Les cimes des pins haut dans le ciel. Acacias, chênes-lièges, sycomores, eucalyptus, genévriers, lauriers, véritables paradis arborés, pentes ombragées, bosquets où bruissent les ruisseaux et les fontaines. Chaque promenade réserve des surprises, des frayeurs même. Les perspectives changent, comme d’une scène à l’autre dans un spectacle. Une rue bordée de bâtisses aux allures de palais se termine sur un ravin. Tu visites un théâtre et, franchie une porte de vestibule, tu te retrouves dans un petit bois ; une autre fois, tu t’engages dans une ruelle sombre de plus en plus étroite, tu fais un dernier pas désespéré et passé le coin, tu domines brusquement, comme du haut d’une chaire, un panorama des plus étendus. Tu escalades à n’en plus finir une colline dénudée et débouches dans l’ombre d’une vallée, tu passes sous un portail de maison et te retrouves dans la rue, tu te laisses dériver quelque peu dans un bazar et soudain te voilà entouré de pierres tombales. Car comme la mort elle-même, les cimetières de Constantinople sont au milieu de la vie. Pour chaque disparu, dit-on, on plante un cyprès. Dans leurs ramures épaisses nichent les tourterelles turques. Quand vient la nuit, leurs roucoulements plaintifs cessent et elles partagent la tranquillité des morts.

(Babel, traduction de Patrick Charbonneau)

Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, p.257

Comme on ne marche guère qu’en babouches, qu’on n’entend pont de bruit de carrosses et de charrettes, qu’il n’y a point de cloches, ni presque  point de métiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l’air de se dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d’un bazar à un cimetière, comme si les Turcs n’étaient là que pour acheter, vendre et mourir. Les cimetières sans murs, et placés au milieu des rues, sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leur nid dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques qui n’ont de rapport, ni avec les hommes modernes, ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés : on dirait qu’ils ont été transportés dans cette ville orientale par l’effet d’un talisman. Aucun signe de joie, aucune apparence de bonheur ne se montre à vos yeux : ce qu’on voit n’est pas un peuple, mais un troupeau qu’un imam conduit et qu’un janissaire égorge.

Sebald, dans un entretien donné au Guardian, le 22 septembre 2001:

My ideal station is possibly a hotel de Switzerland

A la recherche du Jardin d’Eden et du bonheur d’être ici, sur la route de Jérusalem, le pèlerinage aurait pu s’arrêter là. Par les ruelles labyrinthiques de Galata (la rive nord), c’est le vert paradis que découvrent Ambros et Cosmo. Le centre de gravité en serait sans doute la petite maison du quartier d’Eyüp que les deux voyageurs, après avoir débarqué au Pera Palas, habitent un moment, car les modestes édifices, on l’a déjà vu, se rapprochent au plus près de ce que pourrait être la demeure idéale sur terre, un paradis en soi.

Et qu’est-ce que le paradis selon Sebald, si ce n’est le lieux où l’au-delà (Pera) rejoint l’ici-bas ? Le carrefour bien connu de l’Orient et de l’Occident est aussi celui où se touchent les deux mondes. Ici les vivants n’ont pas oublié les morts. « Les cimetières de Constantinople sont au milieu de la vie ». Image inversée de l’enfer moderne :

Campo Santo, p.39

La place que l’on assigne aux morts est de plus en plus réduite et souvent, à peine quelques années ont-elles passée, elle est résiliée. Où sont alors entreposés les restes mortels, comment sont-ils évacués ? leur masse grossit, bien sûr, même dans nos contrées. Mais comme elle doit être énorme, à plus forte raison dans les villes qui tendent irrésistiblement vers les trente millions d’habitants ! Où les mettre, les morts de Buenos Aires et de Sao Paulo, de Mexico City, de Lagos et du Caire, de Tokyo, de Shanghai et de Bombay ? la fraicheur du tombeau pour une minorité, sans doute. Et qui se souviendra d’eux, d’ailleurs est-ce qu’on s’en souvient ? Le souvenir, la conservation et la sauvegarde, écrivait Pierre Bertaux il y a déjà trente ans, à propos de la mutation de l’humanité, n’étaient indispensables qu’à une époque où la densité des habitations était faible, rares les objets fabriqués par nous, et où l’espace était abondant.

En refoulant les tombes hors des villes l’homme occidental se condamne à ne jamais faire son deuil, à répéter le traumatisme de la séparation sans en connaître réellement la cause. Les motifs littéraires s’appuient ici sur les sciences humaines : la psychanalyse, sans doute, l’histoire sûrement : c’est la grande thèse de Philippe Ariès selon laquelle le processus de civilisation n’a eu de cesse de repousser les morts hors de la vue des vivants, la même que formulait le germaniste Pierre Bertaux, convoqué au pied des tombes de Piana.

A la veille de la Grande Guerre, quand Ambros et Cosmo découvrent les nécropoles incrustées dans la ville, elles sont en fait déjà condamnées.

Le Grand Champ des Morts, la plus vaste d’entre elles, était situé à l’emplacement de l’actuelle place Taksim. Il fut, entre le seizième et le dix-neuvième siècle, le plus grand cimetière du monde, où se côtoyaient les tombes musulmanes, arméniennes, catholiques, protestantes (il y eut même un carré suisse). Il servit un temps de modèle en Occident mais ne survécut pas à la modernisation, l’assainissement, l’européanisation de la ville, processus qui débuta au milieu du dix-neuvième siècle et connut son apogée en 1930, quand Constantinople fut rebaptisée Istanbul sur décision d’Atatürk, sept ans après avoir perdu son rang de capitale au profit d’Ankara.

En attendant, c’est l’automne 1913, et le visiteur peut encore s’émerveiller. Les quelques semaines passées à Constantinople sont, nous dit le narrateur, transcrites directement du journal de voyage d’Ambros. Les jours se chevauchent et la langue s’emballe, les choses vues s’accumulent en listes plus ou moins bien tenues : bâtiments, végétation, hommes, animaux, l’ensemble de la création se découvre au détour d’une courbe ou au sommet d’une colline, baigné dans un hors-temps merveilleux et archaïque. De drôles de bêtes semblent faire signe aux deux hommes qui se retrouvent accompagnés, au gré de leurs errances, d’une « myriade de cigognes », d’un « essaim de dauphins », d’un « gros pigeon gris de la taille d’un coq ». Une montreuse d’ours apparaît. Mais l’étrangeté n’est jamais, comme ailleurs, source de malaise.

Le jeune derviche croisé un jour incarne à lui seul l’innocence de l’endroit et de l’instant. La photographie que Cosmo fait prendre de lui le lendemain renforce encore son rayonnement fantomatique, de ce monde et de l’autre, présent et muet.

Je pense à une autre image d’enfant.

Et un autre costume, peut-être celui acheté le 26 octobre à Constantinople (doit-on croire le texte, qui évoque quelques pages plus tôt un « costume arabe » et date la photographie du « séjour à Jérusalem » (p.112)?).

Le lendemain (p.161) les deux compagnons repartent en direction de la ville sainte. Le contraste sera d’autant plus saisissant que la Jérusalem des Emigrants est abandonnée à la boue et à la merde, aux marchands du Temple. Le couple que forment les deux villes est comme le reflet inversé de celui que Chateaubriand avait construit dans son Itinéraire. Le « Vous » s’est mué en «Tu », les colombes sont toujours là, mais le silence est d’une autre qualité. Peu d’indulgence chez l’écrivain français pour la ville de Constantin devenue capitale de l’empire ottoman, muette de terreur.

Où l’ancienne Byzance est marquée de tous les stigmates du despotisme oriental, en proie à un déclin irréversible, tandis que Jérusalem, pourtant musulmane pour un siècle encore, recèle bien les mille richesses attendues par l’auteur du Génie du Christianisme. En cela plus proche de Nerval et Flaubert (la prise de note comme sur le vif), Sebald tourne le dos à un certain orientalisme, sans s’éloigner d’un autre, plus profus, plus fantastique. Parfois moins éthéré si l’on songe à certains cimetières.

Flaubert, Voyage en Orient, p.365

Promenade dans le bas quartier de Galata : rues noires – maisons sales – salles au rez-de-chaussée – violon aigre qui fait danser la romaïque – jeunes garçons en longs cheveux qui achètent des dragées à des marchands. A la nuit tombante, promenade dans le cimetière de Péra ; tombe d’une jeune fille française qui s’est empoisonnée pour ne pas épouser un homme que son père lui destinait, il l’avait même introduit dans sa chambre. Ces histoires d’empoisonnement par amour sont fréquentes à Smyrne, où l’on s’occupe beaucoup de galanteries. Stéphany nous dit que dans ce cimetière, le soir très tard ou le matin de très bonne heure, les putains turques viennent s’y faire baiser, par des soldats particulièrement. Entre le cimetière et une caserne que l’on bâtit à gauche, vallon ; dans ce vallon des moutons broutaient.

Comme souvent dans les textes de Sebald, les lieux ont leur double, parfois éloigné de milliers de kilomètres. Leur reflet peut apparaitre à tout moment. C’est ainsi que d’une colline de Galata le spectacle donné fait surgir pour un moment d’autres horizons et d’autres temps, tout aussi édéniques.

p.155

Aujourd’hui, comme nous traversons [le quartier juif],  s’ouvre à nous, à l’improviste, une vue sur les crêtes bleues des montagnes enneigées de l’Olympe. L’instant d’un terrible battement de cœur, je me crois en Suisse ou de nouveau à la maison.

Constantinople a donc son pendant occidental: la Suisse comme lieu idéal (« eutopie », dit Michael Edwards), parmi les montagnes, au bord de l’eau. At home, at last.

Ambros a fait son apprentissage au Grand Hôtel Eden, à Montreux, et c’est dans la même ville, au Montreux Palace qu’a vécu Nabokov (encore lui!), au bord du lac Léman : le paradis des émigrants.

Je me demande si, comme le suggère l’entretien donné au Guardian, Sebald aurait vraiment trouvé la félicité dans un de ces repères de la jet-set mondialisée. Il dit « ideal station » mais je crois qu’il sait très bien que le lieu dont il parle est en réalité d’un autre temps. « He half smiles » précise l’article.

Images: on trouvera les gravures (anglaises) ici, elles datent de la première moitié du dix-neuvième siècle; Derviche des Emigrants; Jacques Austerlitz dans le roman éponyme; Ambros dans les Emigrants (« il existe néanmoins un portrait… »); Le Mont Olympe; Vue du Lac Léman; Nabokov et l’Hôtel Eden, dans les Emigrants).

Les débuts dans la vie (3): Flaubert à Croisset

7 mars 2010

A Alfred le Poittevin, le 17 juin 1845:

« J’ai passé vraiment une amère jeunesse, et par laquelle je ne voudrais pas revenir. Mais ma vie maintenant me semble arrangée d’une façon régulière. Elle a des horizons moins larges, hélas! moins variés surtout, mais peut-être plus profonds parce qu’ils sont plus restreints. Voilà devant moi mes livres sur ma table, mes fenêtres sont ouvertes, tout est tranquille, la pluie tombe encore un peu dans le feuillage, et la lune passe derrière le grand tulipier qui se découpe en noir sur le ciel bleu sombre. »

(Correspondance, Pléiade, T1, p.241)

Dans la Correspondance de Flaubert je glane une pièce de plus pour ma collection de fenêtres et je marque une nouvelle étape sur son parcours d’écrivain.

Il revient d’Italie, où toute la famille a participé au voyage de noce de sa sœur Caroline. Il n’a pas pas vingt-quatre ans et a déjà terminé Mémoires d’un fou et Novembre. Il sait qu’il sera écrivain. Ce qui se décide ici, c’est où et comment il vivra l’écriture: à l’écart de Rouen et de Paris, loin de la vie agitée des grandes villes, des réseaux envahissants, des sollicitations intempestives. Flaubert n’est pourtant pas un ermite, il voyage, fréquente la société – après tout il lui faut bien faire ses prélèvements de bêtise bourgeoise- et après le triomphe de Salammbô (1862) il ne refusera pas les entrées qui s’offrent à lui jusque dans les salons impériaux.

Cependant il s’impose une sorte d’ascèse, car l’écriture – son écriture – requiert le calme, le travail (latin, grec, histoire, Flaubert dévore…), la rêverie. A Croisset près de Rouen, dans la maison familiale qui donne sur la Seine, il trouve le repos, le temps, l’assise, ce pourquoi on trouve ces lignes si apaisées et contemplatives, peu fréquentes dans les lettres emportées de la période.

Composer à l’écart de ce qui pourrait divertir, c’est assez banal. Mais Croisset joue un rôle plus complexe, et somme toute fondateur, pour peu qu’on veuille se pencher un peu attentivement sur ce que fait le génie de son lieu.

Pierre-Marc de Biasi, dans son essai décidément splendide, note qu’au retour du voyage en Orient (1850-1851) la décision d’y vivre s’est encore affermie. Maxime du Camp, son compagnon de route, l’a précédé à Paris où il lui a préparé ce qu’on peut appeler une situation: il faut que Gustave vienne à la capitale, rencontre ceux qu’il faut rencontrer, s’ouvre une carrière qui s’annonce fameuse. La réponse est un modèle d’ambition et de renoncement. Je n’en suis pas là, c’est dans le tome 2 :

A Maxime du Camp, Croisset, 26 juin 1852:

« Mon cher ami,

Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne m’embête pas, n’aie aucune crainte. Mon parti là-dessus est pris depuis longtemps.

Je te dirai seulement que tous ces mots: se dépêcher, c’est le moment, il est temps, place prise, se poser, hors la loi, sont pour moi un vocabulaire vide de sens. C’est comme si tu parlais à un Algonquin. – Comprends pas.

Arriver? – à quoi? A la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc., etc., Arsène Houssaye, Taxile Selord, Hyppolyte Lucas et soixante-douze avec? Merci.

Etre connu n’est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D’ailleurs sur ce chapitre même sait-on jamais à quoi s’en tenir? la célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l’on meurt presque toujours dans l’incertitude de son propre nom, à moins d’être un sot. Donc l’illustration ne vous classe pas plus à vos yeux que l’obscurité.

Je vise à mieux, à me plaire. »

(cité par P-M de Biasi, Flaubert, une manière spéciale de vivre, Grasset, 2009, p.128)

Quelle meilleure définition de « l’art pour l’art », choix indissociablement sociologique et artistique? Où se confirme aussi l’excellence de l’approche choisie par Pierre-Marc de Biasi, et l’erreur qu’il y aurait à négliger la vie de l’homme pour en éclairer l’oeuvre. Suivre pas à pas les conditions de vie que s’est choisies Flaubert ne relève pas en effet de la curiosité médiocre, ou de l’inutilité crasse, comme le dénonçait par exemple Nabokov (il se trouve que reparaissent en un volume ses leçons de Cornell où je m’étonne de trouver, au milieu de tant d’intelligence, une condamnation aussi obtuse de toute démarche un tant soit peu biographique, comme si le véritable amour de la littérature excluait tout autre approche que purement textuelle).

Il n’est pas indifférent que Flaubert soit un bourgeois, et qu’il puisse se retirer à Croisset, en bourgeois, pour y écrire la prose bien peu bourgeoise qu’admire Nabokov. Pas seulement, ce qui serait de peu d’intérêt, pour en arriver à la conclusion que seule une certaine aisance permet de dégager le temps suffisant à la poésie, où pour trouver prétexte à lire sa prose comme un témoignage sur la société de l’époque, mais parce que l’occupation de ses journées de travail, son « style de vie », infusent son style « tout court ».

A Maxime du Camp, Mai 1846, Croisset:

« Et puis je commence à prendre une habitude de travail dont je remercie le ciel. Je lis ou j’écris régulièrement de 8 heures à dix heures par jour et si on me dérange quelques instants, j’en suis tout malade. Bien des jours se passent sans que j’aille au bout de la terrasse. Le canot n’est pas seulement à flot. j’ai soif de longues études et d’âpres travaux. La vie interne que j’ai toujours rêvée commence enfin à surgir. Dans tout cela la poésie y perdra peut-être, je veux dire l’inspiration, la passion, le mouvement instinctif. J’ai peur de me dessécher à force de science et pourtant d’un autre côté je suis si ignorant que j’en rougis vis-à-vis de moi-même. »

(Pléiade, T1, p.264)

La « manière spéciale de vivre » de Flaubert permet de comprendre où sa poétique du « flou » et de « l’impersonnalité » trouve son origine et comment elle a pu être mise en oeuvre. Les hésitations du romancier partagé entre lectures savantes et composition romanesque ont pour écho ses allers-retours entre Croisset, où il écrit, et le vaste monde, où il réalise des percées brutales et enthousiastes pour ramener des croquis (réunis dans les Carnets, édités par le même P-M de Biasi) qui sont autant d’échantillons de visions (et je relis les récents croquis de Kaddour comme un hommage au maître). Mouvements de va-et-vient des livres au livre, du chez-soi à l’ailleurs, qui apparaissent eux-mêmes comme la source et la métaphore vivante de la prose flaubertienne et de son rapport ambigu (car imaginaire) au réel. Le résultat est merveilleux et déroutant: un mélange de réalisme (recherche d’une vérité objective, impersonnelle) et de romantisme (primat de la vision personnelle) qui n’a d’ailleurs pas empêché (si l’on aime vraiment les -ismes) qu’on le prenne, à tort, pour le premier des naturalistes.

Pierre-Marc de Biasi, Une manière spéciale de vivre, p.272-273

« La recherche, telle que la pratique Flaubert, repose sur un parti pris paradoxal: ce qu’il cherche, très souvent, il le sait déjà. Définie en termes artistiques, la vérité qu’il s’agit de découvrir est préétablie: elle constitue un préalable à l’investigation qui, en principe, est censée la rechercher et l’établir. (…)

Dans les recherches documentaires qu’il effectue en cours de rédaction, Flaubert ne part pas glaner du matériau référentiel qui aurait pour fonction de « faire vrai », de lester le récit d’un effet de réel qui « ne s’invente pas ». Selon lui, l’effet de réel est justement ce qui s’invente le mieux: c’est avant tout une affaire de style. En fait il part plutôt à la recherche d’un regard sur ce « vrai » spatio-temporel qui constitue l’objet de l’expérience. S’il observe la nature ou les rues par les vitres de son fiacre, ce n’est nullement avec l’illusion de recueillir une information neutre et objective qui lui fournirait une garantie référentielle pour la description qu’il va devoir écrire. le véritable objet de son investigation n’est pas la chose visible, mais la forme singulière de sa perception. »

Je n’ai par ailleurs reproduit qu’un extrait de la lettre du 17 juin 1845 citée en exergue, mais il faut en dire davantage, car le début montre que ce jour-là Flaubert a découvert bien plus qu’un lieu idéal où écrire. De Biasi en fait une analyse pénétrante (p.290) dans sa partie consacrée à l’Éducation sentimentale. Voici les premières lignes adressées à Alfred le Poittevin:

« Encore dans mon antre!

Encore une fois dans ma solitude. A force de m’y trouver mal, j’arrive à m’y trouver bien; d’ici à longtemps je ne demande pas d’autre chose. Qu’est-ce qu’il me faut après tout? n’est-ce pas la liberté et le loisir? Je me suis sevré volontairement de tant de choses que je me sens riche au sein du dénuement le plus absolu. J’ai encore cependant quelques progrès à faire. Mon éducation sentimentale n’est pas achevée, mais j’y touche peut-être. – As-tu réfléchi quelquefois, cher et tendre vieux, combien cet horrible mot « bonheur » a fait couler de larmes? Sans ce mot-là, on dormirait plus tranquille et on vivrait plus à l’aise. Il me prend encore quelquefois d’étranges aspirations d’amour, quoique j’en sois dégoûté jusque dans les entrailles. Elles passeraient peut-être inaperçues, si je n’étais pas toujours attentif et l’oeil tendu à épier jouer mon cœur. »

L’expression qui donne son titre au roman s’y trouve, plus de vingt ans avant sa publication (1869). Mais « l’éducation sentimentale » que Flaubert achève dans son « antre » de Croisset ne se réfère ni au livre à venir, ni d’ailleurs à la « première Education » (1845), jamais publiée. Elle concerne Flaubert personnellement et semble pour le moins paradoxale. Pierre-Marc de Biasi y lit une conversion du regard, une méthode littéraire d’expression des sentiments que Flaubert associe non pas à la recherche de riches expériences sentimentales, encore moins à une forme quelconque de sentimentalisme, mais à un « sevrage » et un « dénuement », signes que la dépersonnalisation, l’autonomie, la suspension du jugement – « le label même de l’ours Flaubert » dit de Biasi – sont ici en train de naître, en ce lieu à l’écart, où l’écrivain s’isole moins pour « se retrouver » (comme on dit), que pour « sortir de la sphère purement subjective, s’arracher à soi-même, pour ressentir comme s’il était lui-même un autre » (p.291).

C’était à Croisset, banlieue de Rouen, centre du monde flaubertien.

Il reste ce pavillon au fond du jardin.

Images: la première reproduction est une vue de Croisset de la main de la nièce de Flaubert, Caroline. Je n’ai pas retrouvé les auteurs des autres vues de Croisset. On trouvera une iconographie aussi riche que le texte dans le Découverte Gallimard sur Flaubert, l’homme-plume, de Pierre-Marc de Biasi (toujours).

Les débuts dans la vie (2): Flaubert

12 février 2010

Gustave Flaubert à Ernest Chevalier. Rouen, le 23 juillet 1839:

«Quant à écrire, j’y ai totalement renoncé, et je suis sûr que jamais on (ne) verra mon nom imprimé. Je n’en ai plus la force, je ne m’en sens plus capable, cela est malheureusement ou heureusement vrai. Je me serais rendu malheureux, j’aurais chagriné tous ceux qui m’entourent, en voulant monter si haut, je me serais déchiré les pieds aux cailloux de la route. Il me reste encore les grands chemins, les voies toutes faites, les habits à vendre, les places, mille trous qu’on bouche avec des imbéciles. Je serai donc bouche-trou dans la société, j’y remplirai ma place. Je serai un homme honnête, rangé et tout le reste si tu veux, je serai comme un autre, comme il faut, comme tous, comme tous, un avocat, un médecin, un sous-préfet, un notaire, un avoué, un juge tel quel, une stupidité comme toutes les stupidités, un homme du monde ou de cabinet ce qui est encore plus bête. Car il faudra bien être quelque chose de tout cela et il n’y a pas de milieu. Et bien j’ai choisi, je suis décidé, j’irai faire mon droit ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien. Je resterai 3 ans à Paris à gagner des véroles et ensuite? – je ne désire qu’une chose, c’est d’aller passer toute ma vie dans un vieux château en ruine au bord de la mer. »

(Correspondance, T1, Pléiade, p.49-50)

J’entame la Correspondance de Flaubert, le genre de lecture au long cours qui déteint en profondeur sur les jours et les lieux. Pierre Bergounioux a bien dit cela en se retournant un jour sur les sept volumes et les milliers de pages des Mémoires de Saint-Simon qui apparaissent, disparaissent, réapparaissent comme de petites bouées au fil de l’eau, balisant les années 1994, 1995, 1996 de son Carnet de notes:

« Samedi 16.3.1996

Dans Saint-Simon jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Je ne suis plus qu’à cent pages de la fin de ses mémoires. C’est encore une de ces prodigieuses lectures comme on n’en fait pas vingt dans une vie, qui s’achève, un de ces grands voyages dans le papier imprimé. Avant lui il y a eu Marx, Buffon, Freud, l’Histoire de la langue française de Bruneau et Brunot, celle de la technique, aux PUF, Rousseau, Dostoïevski et Tolstoï, Proust et Faulkner… Des mois durant, occupé d’un grand livre, d’une seule vaste et renversante pensée. »

(Carnet de notes 1991-2000, Verdier, p.688)

J’ai un guide dans mon « grand voyage », Pierre-Marc de Biasi, dont a été publié dernièrement un Gustave Flaubert, Une manière spéciale de vivre (1). Texte fluide, cavalier, de celui qui sait tout sur l’animal, et peut se permettre de jouer un peu avec la chronologie, commencer par un entretien avec Pierre Dumayet, et retarder le récit de vie linéaire par des considérations sur le « dada » de l’écriture. D’où il ressort justement, avant d’entrer dans la succession des années, que la vie – on dirait presque la « vraie vie » – bat au rythme de la main droite qui noircit la page, ce qui permet de faire émerger, entre la voix impersonnelle des romans et l’homme anecdotique du quotidien (« les guenilles » disait-il), la figure de Flaubert écrivain, écrivant, « homme-plume ».

Dans ce premier volume (janvier 1830-avril 1851), je guette évidemment la naissance de l’auteur, les débuts de cette « vraie vie ». Le genre de chose qu’il est illusoire de vouloir dater, autant décrire la poussée d’un brin d’herbe (l’image est de Pasternak(2)). C’est l’avantage de la correspondance: elle est irrégulière, du temps passe entre les allers-retours de la malle-poste. Elle donne à voir des « états » successif et permet de faire des mesures (!) approximatives.

Voici la toute première lettre. Flaubert vient d’avoir 8 ans ans, il écrit à sa grand-mère pour l’année nouvelle:

Rouen, 1er janvier 1830:

« Ma chère Maman

je te souhaite une bonne année. Comment vous portez-vous tous. Tu feras mes compliments à mon oncle à ma tante à ma cousine à félicité à eugène mathieu poupou charonnat. Je vous souhaite une bonne année à vous tous.

Ton petit fils »

(p.3)

Curieusement, Pierre-Marc de Biasi n’y fait pas référence dans son essai. Selon lui, la « première lettre que l’on connaisse de Flaubert » (p.48) présente les voeux de l’année suivante, à son grand ami d’enfance Ernest Chevalier. Erreur, oubli, omission? En flaubertien amateur, et plutôt que de jouer au touriste pointilleux qui aime à mettre son guide dans l’embarras, je préfère penser qu’il s’agit d’un choix conscient et, à la lire, parfaitement justifié:

Rouen, le 1er janvier 1831:

« Cher ami,

Tu as raison de dire que le jour de l’an est bête. Mon ami on vient de renvoyer le brave des braves La Fayette aux cheveux blancs la liberté des 2 mondes. Ami je t’en veirait de mes discours politiques et constitutionnel libéraux. (…) Je t’en veirait aussi de mes comédie. Si tu veux nous associers pour écrire moi, j’écrirait des comédie et toi tu écriras tes rèves, et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours de bêtises je les écrirait. »

(p.4, orthographe originale respectée, l’éditeur Jean Bruneau s’en explique longuement dans sa préface)

Nous avons tous écrit à Maman, à Mamie ou à Papi, pour leur souhaiter ceci ou cela, et le jeune Gustave, dans la première lettre de l’édition pléiade, ne fait pas mieux que nous, alors que Flaubert-l’écrivain est déjà tout entier dans la première phrase de la seconde, que retient de Biasi: « le jour de l’an est bête ».

L’extrait que je cite en exergue date quant à lui de 1839. Flaubert est déjà en position, mais contrarié, pessimiste. C’est un cauchemar d’adolescent et d’artiste: il se voit en « homme assis », la hantise de l’avant-garde dix-neuvième (Rimbaud, Nietzsche). Il dit : « je serai comme un autre ». Mais qui d’autre écrit ainsi?

Les choses deviennent plus nette après son bac (1840) et une année sabbatique peu productive, pas totalement perdue (1840-1841). Les très grandes vacances sont terminées et Flaubert écrit la lettre qui suit comme un défi et un appel au secours à Gourgaud-Dugazon, son ancien professeur de littérature, aussi brillant que chahuté. Pierre-Marc de Biasi lui donne a raison une place de choix dans son essai, car le pied est mis à l’étrier:

Rouen, le 22 janvier 1842:

« Je suis arrivé à un moment décisif: il faut reculer ou avancer, tout est là pour moi. C’est une question de vie ou de mort. Quand j’aurai pris mon parti, rien ne m’arrêtera, dussé-je être sifflé et conspué par tout le monde. Vous connaissez mon entêtement et mon stoïcisme pour en être convaincu. Je me ferai recevoir avocat, mais j’ai peine à croire que je plaide jamais pour un mur mitoyen ou pour quelque malheureux père de famille frustré par un riche ambitieux. Quand on me parle du barreau en me disant: ce gaillard plaidera bien parce que j’ai les épaules larges et la voix vibrante, je vous avoue que je me révolte intérieurement et que je ne me sens pas fait pour toute cette vie matérielle et triviale. Chaque jour au contraire j’admire de plus en plus les poètes, je découvre en eux mille choses que je n’avais pas aperçues autrefois. J’y saisis des rapports et des antithèses dont la précision m’étonne, etc. Voici donc ce que j’ai résolu. J’ai dans la tête trois romans, trois contes de genre tout différents et demandant une manière toute particulière d’être écrits. C’est assez pour pouvoir me prouver à moi-même si j’ai du talent, oui ou non.

J’y mettrai tout ce que je puis y mettre de style, de passion, d’esprit, et après nous verrons.

Au mois d’avril je compte vous montrer quelque chose. C’est cette ratatouille sentimentale et amoureuse dont je vous ai parlé. L’action y est nulle. Je ne saurais vous en donner une analyse, puisque ce ne sont qu’analyses et dissections psychologiques. C’est peut-être très beau; mais j’ai peur que ce ne soit très faux et passablement prétentieux et guindé. »

(p.94)

En ligne de mire, « trois romans, trois contes », la « ratatouille sentimentale » qu’annonce la lettre: Novembre, fragments de style quelconque d’abord, très vite (terminé en octobre de la même année), puis un conte oriental, les Sept fils du derviche, finalement inachevé; enfin, quarante ans avant sa publication posthume, les premières « sottises » qui nourriront le projet Bouvard et Pécuchet. Et pendant qu’en quelques lignes se dessine le programme de toute l’œuvre à venir, l’écrivain, lui, est déjà né.

Notes:

(1) Pierre-Marc de Biasi, Gustave Flaubert, une manière spéciale de vivre, Grasset, 2009. J’ai un autre guide, Paul Edel qui sur son blog a régulièrement cité des extraits de la Correspondance, toujours bien choisis. Son blog, Près, loin, vient juste de fermer, c’était l’un de mes préférés. On peut encore consulter les anciens articles.

(2) Je tire (je tords?) vers le récit de vie une sentence destinée à la manière dont se fait (et non s’écrit) l’histoire. La phrase exacte de Pasternak, mise en exergue de l’Herbe par Claude Simon est celle-ci : « Personne ne fait l’histoire, on ne la voit pas, pas plus qu’on ne voit l’herbe pousser ». Didier Alexandre, dans un article sur le roman d’Hédi Kaddour, Waltenberg, me l’a remise en mémoire récemment (« L’Art de ne pas raconter l’histoire », dans les excellentes Etudes sur Waltenberg, p.36, éditions L’Act Mem)

Images: Honoré Daumier, Planche N°3 de la série La Comédie humaine, parue dans le Charivari, 1843; Flaubert adolescent; Daumier, série Les bons bourgeois, Une position difficile, sous-titrée « Recherche infructueuse de la planète Leverrier », 1847; Daumier, série Les Gens de justice,  sous-titrée « Un avocat qui évidemment est rempli de la conviction la plus intime… que son client le paiera bien », 1845.


Une chambre à soi

18 décembre 2009

« Léon était las d’aimer sans résultat; puis il commençait à sentir cet accablement que vous cause la répétition de la même vie, lorsque aucun intérêt ne la dirige et qu’aucune espérance ne la soutient. Il était si ennuyé d’Yonville et des Yonvillais, que la vue de certaines gens, de certaines maisons l’irritait à n’y pouvoir tenir; et le pharmacien, tout bonhomme qu’il était, lui devenait complètement insupportable. Cependant, la perspective d’une situation nouvelle l’effrayait autant qu’elle le séduisait.

Cette appréhension tourna vite en impatience, et Paris alors agita pour lui, dans le lointain, la fanfare de ses bals masqués avec le rire de ses grisettes. Puisqu’il devait y terminer son droit, pourquoi ne partait-il pas? qui l’empêchait? Et il se mit à faire des préparatifs intérieurs; il arrangeait d’avance ses occupations. Il se meubla, dans sa tête, un appartement. Il y mènerait une vie d’artiste! Il y prendrait des leçons de guitare! Il aurait une robe de chambre, un béret basque, des pantoufles en velours bleu! Et même il admirait déjà sur sa cheminée deux fleurets en sautoir, avec une tête de mort et la guitare au-dessus. »

Qui donc a bien pu écrire cette enthousiasmante rêverie solitaire?

Encore trop facile évidemment, mais je n’ai pas pu m’empêcher de laisser les noms propres. « D’Yonville et des Yonvillais », allez savoir pourquoi, ça me touche au cœur.

Cette énigme (en est-ce une?), je la dédie à Louis Watt-Owen, qui en a bien d’autres à résoudre. J’espère qu’il y verra, malgré tout, un bon augure.


Homais veille

4 décembre 2009

« L’Aveugle, qu’il n’avait pas pu guérir avec sa pommade, était retourné dans la côte du bois Guillaume, où il narrait aux voyageurs la vaine tentative du pharmacien, à tel point que Homais, lorsqu’il allait à la ville, se dissimulait derrière les rideaux de l’Hirondelle, afin d’éviter sa rencontre. Il l’exécrait; et, dans l’intérêt de sa propre réputation, voulant s’en débarrasser à toute force, il dressa contre lui une batterie cachée, qui décelait la profondeur de son intelligence et la scélératesse de sa vanité. Durant six mois consécutifs, on pu donc lire dans le Fanal de Rouen, des entrefilets ainsi conçus:

« Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contrées de la Picardie auront remarqué, sans doute, dans la côte du bois Guillaume, un misérable atteint d’une horrible plaie faciale. Il vous importune, vous persécute et prélève un véritable impôt sur les voyageurs. Sommes-nous encore à ces temps monstrueux du Moyen Age, où il était permis aux vagabonds d’étaler sur nos places publiques la lèpre et les scrofules qu’ils avaient rapportés de la croisade? »

Ou bien:

« Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandes villes continuent à être infestés par des bandes de pauvres. On en voit ainsi qui circulent isolément et qui, peut-être, ne sont pas les moins dangereux. A quoi songent nos édiles? »

Puis Homais inventait des anecdotes:

« Hier, dans la côte du bois Guillaume, un cheval ombrageux… » Et suivait le récit d’un accident occasionné par la présence de l’Aveugle.

Il fit si bien, qu’on l’incarcéra. Mais on le relâcha. Il recommença, et Homais aussi recommença. C’était une lutte. Il eut la victoire; car son ennemi fut condamné à une réclusion perpétuelle dans un hospice. »

Gustave Flaubert, Madame Bovary, p.474-475 (Foliothèque)

(Bruegel, La Parabole des aveugles, 1568)