Le dimanche 23 août 1942

8 mai 2011

Vassili Grossman, Iasnaïa Poliana


Iasnaïa Poliana. Quatre-vingt trois Allemands étaient là, gisant à côté de Tolstoï. On les a déterrés et enterrés dans les trous à bombes à effet de mine larguées par les Allemands.

Les fleurs devant la maison foisonnent, c’est un bel été.

Voilà donc, apparemment, la vie, pleine de douceur et de calme. La tombe de Tolstoï, avec des fleurs encore, des abeilles qui butinent sur les fleurs et, à l’aplomb de la tombe, de petites guêpes immobiles en suspension. Tandis qu’à Iasnaïa Poliana le grand verger a gelé. Tout est mort: les pommiers desséchés se dressent tout gris, moroses, sans vie, comme des croix sur des tombes.

Une grand-route bleutée comme de la cendre. Dans les villages règnent les femmes. Sur le tracteur, au conseil du village, dans les granges du kolkhoze, à l’écurie, dans la queue pour la vodka. Des filles éméchées s’avancent avec un accordéon en chantant, elles font leurs adieux à une compagne qui part pour l’armée. Une charge énorme de travail s’est abattue sur la femme… La femme occupe la place décisive. Elle a pris sur elle un énorme labeur, et le front reçoit du pain, des avions, des armes, des munitions. Ce sont elles, désormais qui nous nourrissent, elles qui nous fournissent les armes. Quant à nous, les hommes, nous accomplissons la seconde moitié de la tâche, nous combattons. Et nous combattons mal. Nous avons reculé jusqu’à la Volga. Les femmes ne disent rien, mais elles n’ont aucune rancœur, elles n’ont pas en elles de mots durs. A moins qu’elles ne les retiennent. A moins qu’elles ne comprennent combien terrible est le fardeau de la guerre, même d’une guerre malheureuse.

Mihail Sebastian, Bucarest

La semaine qui s’achève aujourd’hui nous a apporté trois mesures antisémites: le prix du pain, la confiscation des vélos et, avant-hier, l’interdiction d’avoir des domestiques à partir du 1er octobre. Le plus inquiétant, c’est qu’est instituée une sorte de loi des séries qui implique automatiquement de nouvelles persécutions. On se demande ce qui va suivre.

J’essaierai de partir demain soir pour Strehaia. Je crois que cela devient enfin possible (après des démarches et des obstacles innombrables).

Publicités

Le dimanche 22 juin 1941

5 décembre 2010

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin. La Communauté. Dimanche. Réunion des conseillers afin de discuter des questions tactiques pour les prochains jours : lutte contre le typhus, les repas, les statuts de l’Etablissement d’approvisionnement et des ateliers de production. A 13 heures, ouverture de la cuisine pour les employés de la centrale.

Supplément sur la guerre avec les Soviets. Il va falloir maintenant travailler le jour, et la nuit ils ne laisseront peut-être pas dormir.

Victor Klemperer, Dresde


Le pire, laisser venir, est presque fini. Demain.

Aujourd’hui, prodigieux dérivatif. Russie. Ce matin, Kreidl sen. est venu : «ça y est, la Russie, c’est parti ! Fräulein Ludwig (la gouvernante de Friedheim) vient d’entendre Goebbels à la radio : « trahison de la Russie », du judéo-bolchevisme. » Je suis descendu voir de le Dr Friedheim, qui m’a prêté Poésie et Vérité pour la durée de ma détention, et donné un petit paquet de tabac coûteux pour pie en guise de consolation. Friedheim est bavard, vaniteux. Directeur de banque, fier de ses succès, plus de soixante ans. « A 90% national-socialiste – seulement les 10% restants gâchent tout… » Antidémocrate, monarchiste – mais à part ça, tout à fait sympathique. Croit à la chute d’Hitler. Pendant ce temps, la radio marchait dans la clinique d’à côté. Eva a entendu : rediffusion du discours de Goebbels à midi et demi. Nous sommes allés en ville pour le « plat unique » du Pschorr, et nous avons tant bien que mal écouté la radio dans le brouhaha ambiant. Le discours avait déjà été imprimé dans une édition spéciale ; une vieille dame, courbée à demi aveugle, nous l’a tendu avec ces mots : « Notre Führer ! Et tout ça, il l’a porté tout seul pour ne pas inquiéter son peuple ! » Notre serveur, prompt et zélé, nous a dit : « J’ai été prisonnier en Sibérie pendant la Guerre mondiale. – Et maintenant, qu’en pensez-vous ? » Plein d’espoir : « La guerre n’en finira que plus vite. » Qu’est-ce que le sentiment populaire ? Toujours ma sempiternelle question. Combien sont-ils à penser comme cette vieille et ce serveur de restaurant ? Pour combien d’entre eux est-ce une débâcle ? Combien de gens vont se dire qu’après deux ans d’interruption, voilà qu’on remet le disque du judéo-bolchevisme ? Il paraît maintenant que le traité d’amitié signé avec les Turcs il y a deux ou trois jours est désormais problématique ?- […] L’agitation au Pschorr étant devenu trop grande, nous sommes allés faire un tour sur la promenade du boulevard circulaire, tandis qu’un haut-parleur diffusait son prêche du haut d’un lampadaire à l’angle de la Prager Strasse. Note de Ribbentrop, publiée également dans une édition spéciale. Rentrés vers trois heures. Ereintés et tendus. – De nouveau en ville pour le dîner, et bulletin de huit heures à la radio.

Le soir
Gaieté populaire. Etat d’esprit : « Nous voulons vaincre la France, la Russie et le monde entier. » Au Pschorr, à notre table, un vieux voyageur de commerce un peu éméché et un brave couple de béotiens. Le voyageur : « Eh bien, maintenant, nous avons des positions claires, nous allons en finir au plus vite – pour ce qui est des armes, nous avons ce qu’il faut, c’est que ce n’est plus comme au temps de l’empereur. La seule question, c’est ce que va faire la Turquie. » – Le béotien : « là aussi, nous sommes prêts, on les aura aussi. » Puis le voyageur s’est mis à raconter d’incroyables blagues antinazies, les unes après les autres. « Faut bien que le peuple s’amuse en racontant des blagues, dans une certaine limite. » Ces limites étaient très larges, mais le tout venait d’un cœur serein et exprimait une pleine confiance dans la victoire. – Nous avons pris le bus E, bondé jusqu’à l’Octroi, et nous sommes rentrés en passant par la Südhöhe. A l’Octroi on dansait, partout visages réjouis. La guerre russe, c’est pour les gens une nouvelle partie de plaisir, la perspective de nouvelles sensations, d’une nouvelle fierté, leurs récriminations d’hier sont oubliées de la même manière que leurs parlotes d’hier sur la « conquête pacifique ».

Thomas Mann, Pacific Palisades


Ce matin, ai progressé dans mon essai. A midi, promenade à trois avec Moni sur le cours. Discours radiodiffusé de Churchill à propos de la guerre entre l’Allemagne et la Russie : il contrecarre les éventuelles espérances qu’Hitler pourrait fonder sur les avantages que pourrait lui apporter la reprise du slogan antibolchevique. Après le lunch, le journal : textes de déclarations de guerre d’Hitler et de Ribbentrop, totalement cousues de fil blanc. Dans l’après-midi, ai été interrompu alors que je terminais l’article par la visite d’Heinrich et de sa femme. Sa joie au sujet du « jour de fête de la déclaration de guerre de la Russie ». Enfin ! Ma confiance est moindre. Le « danger » que les Russes fassent une percée à travers l’Allemagne est en tout cas exclu. Mais les forces russes peuvent bien, même après la prise de Petrograd et la conquête de l’Ukraine, rester suffisamment intactes pour qu’Hitler ne soit jamais en sécurité là-bas. Hitler espère certainement en terminer cette année aussi bien avec la Russie qu’avec l’Angleterre. C’est peu vraisemblable, et sa défaite sera scellée s’il n’y réussi pas dans un délai d’un an environ.

Mihail Sebastian, Bucarest

Dans deux proclamations, l’une adressée à la nation, l’autre aux armées, le général Antonescu annonce que, aux côtés de l’Allemagne, la Roumanie engage une guerre sacrée pour libérer la Bessarabie et la Bucovine et anéantir le bolchevisme. Ce matin, de son côté, Hitler a expliqué dans une longue déclaration les causes de la guerre déclenchée cette nuit contre les Soviets. Avant le lever du soleil, les troupes allemandes ont franchi la frontière russe en quelques points et ont bombardé quelques villes. Pas de précisions géographiques. Molotov, parlant à la radio à l’aube, a protesté contre « l’agression », « la brutalité », etc. Voilà le loup soviétique contraint de jouer le rôle de l’agneau innocent. On dirait une pauvre Belgique quelconque.

Jusqu’à la dernière minute, j’ai cru que la guerre n’éclaterait pas. Hier soir encore, ce matin encore, j’étais sûr qu’elle n’éclaterait pas.

Le soir
La ville déserte comme un dimanche au cœur de l’été. On dirait que tout le monde est parti en vacances. Le soir, nous nous retrouvons tôt à la maison. Les volets clos, le téléphone coupé, nous sentons croitre une pesante inquiétude. Qu’allons-nous devenir ? J’ose à peine me le demander. On ne peut qu’avec crainte se penser, s’imaginer dans un jour, dans une semaine, dans un mois.


Le lundi 17 juin 1940

5 juillet 2010

Jean Guéhenno, Clermont-Ferrand


Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a même plus la voix d’un homme, mais parle comme une vieille femme, nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.

Je pense à toute la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré?

Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu’ils ne sont pas non plus faits pour la servitude.

Mihail Sebastian, Budapest


La France dépose les armes!

Pétain, qui a pris cette nuit la place de Reynaud, a annoncé aujourd’hui, à deux heures, qu’il allait tenter d’obtenir la cessation des hostilités. Il a demandé aux Allemands, par l’intermédiaire de l’Espagne, de lui signifier les conditions d’une capitulation. Hitler exige une capitulation sans conditions.

Il en va comme de la mort d’un être cher. On ne comprend pas, on n’y croit pas. La pensée s’arrête, le coeur ne sent plus rien.

A plusieurs reprises, j’ai eu les larmes aux yeux. Je voudrais pouvoir pleurer.

Ernst Jünger, Essômes


Ce matin j’ai fait sacrifier par Monsieur Albert quatre canards qui erraient dans le parc et je suis allé à bicyclette à Château-Thierry, pour y prendre les ordres du général Schellbach qui est cantonné au Couvent Bleu. A la recherche de cette maison, je traversai des quartiers désolés où des cadavres de chevaux barraient le chemin. Les deux côtés de la voie principale étaient bordés d’un enchevêtrement de voitures entrées en collision. On voit cela comme une grande mosaïque et l’on prend à peine garde aux détails qui s’y cachent en grand nombre comme dans une image-devinette. Tout en rédigeant un ordre pour un agent de liaison, je posai mon porte-cartes sur une voiture blindée dont il ne restait que le châssis. J’étais déjà reparti lorsque je réalisai que mon œil avait effleuré, cependant que j’écrivais, cette masse de ferrailles qui ressemblait à un gril tout brûlé par la flamme. Il ne manquait pas de viande sur cet effroyable gril. J’enregistre ainsi, presque automatiquement, des images qui, par un processus mystérieux, ne se précipitent à moi développées qu’après des minutes ou même des heures.

Je pris dans un camp voisin une centaine de prisonniers pour remettre le château et son parc en état. Ils se plaignirent d’avoir faim; je fis alors chercher du vin dans les caves et du ravitaillement dans les jardins et leur promis de leur donner à dîner avant de les renvoyer. Après que chacun d’entre eux eut bu un gobelet de vin, ils remirent tout en ordre, pareils aux génies d’Aladin. Cependant Monsieur Albert, de son côté, apprêtait les canards et les garnissait d’olives dont nous avions découvert une boîte à la cuisine.

L’après-midi, le château était complètement déblayé et nous espérions pouvoir nous mettre à table lorsque l’ordre de départ arriva. Nous devons nous rendre à Montmirail pour y assurer une mission analogue à celle que nous avons exécutée à Laon. Cela m’empêcha de tenir ma promesse aux prisonniers, parce qu’on commençait à peine à préparer leur soupe. Je leur fit au moins distribuer les parts de canard, ce qui était à la vérité un geste symbolique plutôt qu’un repas.

Adam Czerniakow, Varsovie


+ 20°C. Le matin, [réunion] au sujet de la protection sociale, à côté de la rue Tlomackie. Puis Kulski: 1) statut de l’impôt, 2) on expulsera les Juifs des immeubles de la Ville, 3) en dehors du pain, les rations seront les mêmes pour tous pendant un mois.

Réunion à la Communauté sur l’emprunt auprès de différents citoyens. Rentrées médiocres aujourd’hui: 7000 zlotys. Rap se plaint: seulement 62 ouv[riers] se sont présentés au Tiefbauamt [Bureau de la construction du métro] au lieu de 500. Haendel a remis l’oiseau empaillé. Hier, rumeurs que la France s’effondre. Paris est pris depuis quelques jours. Le drapeau allemand sur la tour Eiffel. Même chose à Versailles.

Le Quartier général, 17.VI.1940: « Le maréchal Pétain, président du gouvernement français nouvellement créé, a déclaré à la population française, dans une allocution diffusée à la radio, que la France était obligée de rendre les armes. Il a indiqué quelle démarche il a entreprise afin d’informer le gouvernement allemand de cette décision et de savoir sous quelles conditions l’Allemagne serait prête à accepter les demandes françaises. Le chancelier Hitler rencontrera le Premier ministre du Royaume d’Italie Benito Mussolini afin de discuter de la position des deux Etats » (supplément au Nowy Kurier Warszawski, lundi 17 juin 1940, à 20h30).


Le vendredi 10 mai 1940

18 juin 2010

Dans la guerre (12)

André Gide, Vence


Il y a quelque… romantisme à se désoler que les choses ne soient pas autrement qu’elles ne sont; c’est-à-dire qu’elles ne peuvent être. C’est sur le réel qu’il nous faut édifier notre sagesse, et non point sur l’imaginaire. Même la mort doit être admise par nous et nous devons de nous élever jusqu’à la comprendre; jusqu’à comprendre que l’émerveillante beauté de ce monde vient précisément que rien n’y dure et que sans cesse ceci doit céder place et matière pour permettre à cela, qui n’a pas encore été, de se produire; le même, mais renouvelé, rajeuni; le même, et pourtant imperceptiblement plus et dont se forme lentement le visage même de Dieu. En formation sans cesse et jamais achevé, depuis l’impensable gouffre du passé, jusqu’à l’impensable « consommation des siècles ».

rien de plus irritant, de plus absurde, que le

« Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel? »

lorsqu’il est dit sans ironie. C’est ça qui serait gai, d’avoir toujours en face de soi l’immuable! Empoté toi-même, à quelle saison de l’an t’en tiendrais-tu? Celle des boutons? ou des fleurs? ou des fruits?… A quel moment (et même de ta propre vie) oserais-tu dire: Nous y sommes! Ne bougeons plus!

Jean-Paul Sartre, Bouxwiller


Donc aujourd’hui, invasion de la Belgique et de la Hollande (…) L’impression produite est curieuse et bien différente de celle qui régnait lors de l’attaque de la Norvège: ce serait presque un soulagement. L’impression de toucher au réel – même sinistre – après huit mois de guerre « pourrie » (…)

Mihail Sebastian, Bucarest


Aujourd’hui, à l’aube, les Allemands ont occupé le Luxembourg, ont passé les frontières belge et hollandaise, ont bombardé l’aéroport de Bruxelles. A l’heure qu’il est, je n’ai pas d’autres nouvelles. Il se pourrait, cette fois-ci, que toute l’Europe s’embrase. Curieusement, les radios italiennes ne diffusent que des nouvelles anodines, des faits divers. je ne serais pas surpris si Mussolini frappait un grand coup en Méditerranée, pendant que les Alliés sont encore sous le choc.

Ernst Jünger, Friedrichstal


Rêvé cette nuit d’escadres aériennes qui survolaient la maison. Le matin, au stand de tir, j’appris que le ciel avait été en effet fort animé. Il s’agissait de transports en direction de la Hollande et de la Belgique. La guerre entre sans doute dans sa phase la plus critique, sans que sa durée puisse être évaluée dès à présent.

L’après-midi nous avons fait avec le colonel une longue promenade à cheval à travers de belles forêts, avec une halte le soir, à Graben, pour manger des asperges. Durant cette course, des officiers et des plantons nous rejoignirent à plusieurs reprises, à motocyclette, apportant des plis dont l’un annonçait la suspension des permissions. Nous sommes maintenant en état d’alerte.

C’est à regret que nous quittons Friedrichstal dont les habitants étaient devenus pour nous des amis. D’origine huguenote, ils ont du sang wallon, avec des noms comme Lacroix, Borel, Gorenflo – déformation de coeur-en-fleur. Ils nous ont apporté vers 1720 leur connaissance de la culture de tabac, et fournissent maintenant tout le pays de Bade en jeunes plantes dont on voit partout les massifs sous des châssis garnis de papier huilé. Ils tirent ainsi de leur terre un gain décuple. Il est vrai que cette culture demande beaucoup de soins et de peine, et, suivant un dicton de ce pays, les habitants de Friedrichstal ne se reposent qu’à genoux et ne mettent jamais leur tête au lit.

En revanche, ils sont riches, de naturel gai, toujours disposés au plaisir et pas regardant sur la dépense.

Klaus Mann, Princeton


… Le grondement des évènements décisifs en Europe recouvre tout. Presque impossible de se concentrer sur autre chose qui n’ait rien à voir avec la Hollande ou la Belgique, etc. – – Et nos amis restés là-bas! Friedrich à Londres. (J’ai reçu un télégramme désespéré de lui.) Mais aussi Landauer, etc. (Et Golo – à Zurich?)

Ebranlé et tendu à la fois, on suit la résistance en Hollande et en Belgique – – – Ce soir, on annonce la fin de la crise intérieure en Angleterre. Résignation tardive de Chamberlain. Sa personnalité douteuse gagne presque en grandeur lors de son discours d’adieux. Quelle carrière étrange! Quel peuple étrange! – – – En revanche, mon dégoût pour ces Allemands grandit encore de manière accablante.

… Gamelin annonce: « The most gigantic battle of all times may be immanent… » Pendant toute la journée, j’ai lu les journaux, écouté la radio et discuté.

Pourtant, ma « vie privée » continue. Hier, j’ai eu un gentil dîner avec Erika et Liesl (qui est ici parce que Bruno a terminé son ouvrage). – Auparavant, cocktail chez Erika avec Spivy, Tonio + Isa, Goslar, Tomski, etc. – Cette nuit, j’ai trainé longuement dans les cafés où je me suis saoulé; bain de vapeur. Toutes sortes de demi-affaires. Enfin un jeune soldat, bien fait, à la figure sériouse et sympathique. Reste la nuit. Bien gentillement.

Aujourd’hui, discussion avec Mr. Wallace du Reader’s Digest (grisonnant, sympathique, sévère et doux à la fois). Nous avons évoqué les possibilités d’une collaboration (documents européens). Dans cette perspective, je suis passé voir Miss Ulrich à la Library (Periodical department). – Bref déjeuner avec Ury. – ensuite, je suis allé avec Erika (après un bref désaccord que j’avais eu à nouveau avec elle) louer des – déguisements! Car nous avons décidé malgré tout de nous rendre à cet Allied Relief Ball – – – (cela n’apportant rien aux Alliés que l’on boycotte leur bal sous prétexte que l’on est effrayé par les atrocités allemandes).

Adam Czerniakow, Varsovie


+ 13°C. Le matin, la Communauté. Hier, un ouv[rier] j[uif] et u fonctionnaire ont terrorisé le caissier, 4 coups tirés, dont un sur l’immeuble d’en face. Le caissier a versé de l’argent. J’ai dit à Halber d’en informer les SS. Nous avons remis au procureur des fonctionnaires du Bataillon pour détournement. J’ai reçu aujourd’hui Skizze des Sperrgebietes Warschaw [esquisse de la zone close de Varsovie]. Qu’on le veuille ou non, c’est un ghetto. Un fourreur a chassé Typograf de son appartement. On lui a indiqué de déménager au 4è étage de cet immeuble. Les Allemands sont entrés aujourd’hui à l’aube en Hollande et en Belgique. Après-midi, chez le Rittmeister Schu. Il a déclaré qu’il ne voulait pas de Sklaventum [esclavage]. Il prendra 1300 [travailleurs] payés. Il a conseillé, à propos du [règlement] du passé à partir de mai, d’en discuter avec Unger.


Le lundi 1er janvier 1940

10 mai 2010

Dans la guerre (9)

Paul Claudel


L’an quarante, la quatrième dizaine ! il fait froid ! déjeuner de famille. Visite de Chouchette.

Klaus Mann, New York


Nouvelle année, nouvelle aventure, nouvelle étape, nouvelles promesses, nouvelles jérémiades et nouveau pas vers la mort – que j’attends avec joie. Je me sens en effet plus libre, plus détaché, plus triste et plus prêt que jamais. On peut devenir toujours plus sceptique et toujours plus pieux en même temps ; toujours plus désespéré et toujours plus confiant. Ma peur et mon espoir diminuent… Une seule chose serait difficilement supportable, ce serait de savoir que tout cela risque de durer bien trop longtemps… (Mais ce n’est pas probable.) – Toute aigreur est adoucie par la belle perspective de la fin…

… je suis revenu de Princeton en voiture à cause de mes nombreux bagages. J’ai une nouvelle chambre, un petit appartement. Ce n’est pas mal du tout. Je donne vie à ma solitude en fixant des photographies aux murs et en écoutant de la musique à la radio et au phonographe.

Thomas Mann, Princeton


Me suis levé, comme j’en ai maintenant l’habitude, entre 8h et 8h30. Froid vif. Promenade dans l’allée avec le caniche. Petit déjeuner avec K.. Ensuite, ai écrit les premières lignes de la curiosité indienne et ai pris des notes judicieuses. – Brève promenade avec K. (…) – Dans le Times, remarquable article d’E.W. Meyer sur les perspectives et les buts de guerre. – Après le thé, ai apporté des corrections au Texte politique et ai par ailleurs travaillé à prendre des notes. Au dîner, sans serviteurs, les Kahler. Ensuite, à la bibliothèque, feu dans la cheminée. Avons parlé de Stifter. Avons parlé d’une certaine littérature de province aigrie en Allemagne. Le « signifiant » dans la littérature, venant de l’inconscient et du savoir artistique. – Froid terrible.

Simone de Beauvoir, Megève


Le résultat de cette belle journée et de cette longue veillée c’est que je suis assez crevée le lendemain. J’écris à S. en prenant mon petit déjeuner. Puis ski : Mt d’Arbois, le Tour, Rochebrune. Pas très bien. Je fais à peu près ce que je veux maintenant mais je ne sais pas vouloir comme dirait Gandillac. Et puis fatigue. Qu’est-ce que la fatigue ? Ce n’est pas une conscience du corps fatigué, c’est la manière même de prendre conscience et de se conduire. Mais ça pose encore le problème du rapport conscience-corps – on n’est pas fatigué physiquement, c’est faiblesse du cœur toujours, ainsi qu’un état du corps conditionné. Je suis méditative et molle. Regret de Sartre, et tout ça me fait vain sans lui. (…)

Bertolt Brecht


Il faut toujours considérer que le mouvement ouvrier est partie intégrante du capitalisme, déclarait hier A(ugust) Enderle avec son accent souabe. L’URSS est encore loin d’avoir atteint le niveau des forces productives à partir duquel direction par ex. ne signifie plus domination. L’industrialisation de l’agriculture est encore loin d’avoir atteint le niveau à partir duquel la paysannerie fusionne avec les travailleurs de l’industrie. Donc il existe encore des luttes de classe, qui engendrent un appareil d’Etat. La politique extérieure de l’URSS est certainement la politique extérieure d’un Etat où s’édifient des éléments de socialisme, ce n’est pas pour autant une politique extérieure socialiste. (…) Le pacte de Staline avec Hitler, dont il aura peut-être besoin militairement demain, affaiblit Hitler face à sa bourgeoisie, il affaiblit donc la puissance militaire du partenaire, car il ne renforce pas simultanément la position du prolétariat allemand face à sa bourgeoisie. Il y a là de graves fautes politiques, qu’on ne peut s’expliquer qu’à partir de la situation interne de la Russie.

Cesare Pavese, Turin


Pas fait grand-chose. Trois œuvres : Les deux saisons, Par chez nous et le Charretier.

Les deux récits sont une chose du passé : ils valent peut-être en ce que je me suis passé une envie et ai prouvé que je sais vouloir un style et le soutenir, et voilà tout. Le petit poème est peu de chose, mais il promet peut-être pour l’avenir. Je termine en espérant y revenir maintenant, rajeuni par beaucoup d’analyse et par la purgation de mes humeurs narratives.

Quant à mes pensées, je ne les ai plus beaucoup développées dans ces pages mais, en compensation, j’en ai recueilli diverses, mûres et riches et, plus que tout, je me suis entrainé à y vivre avec agilité. Je clos l’année 39 dans un état d’aspiration désormais sûr de soi, et de tension  semblable à celle du chat qui attend sa proie. J’ai intellectuellement l’agilité et la force contenue du chat.

Je n’ai plus déliré. J’ai vécu pour créer : cela est acquis. En compensation, j’ai beaucoup redouté la mort et senti l’horreur de mon corps qui peut me trahir. C’a été la première année de ma vie empreinte de dignité, parce que j’ai appliqué un programme.

Mihail Sebastian


A Radio-Zurich, un long divertissement pour orchestre de Mozart. Voyons-y un bon signe en ce début d’année.

Je travaille depuis sept heures du soir, il est maintenant minuit, et je n’ai réussi à écrire qu’une seule page. J’en suis toujours au chapitre XVIII, dont j’ai écrit six pages jusqu’ici. Il est vrai que le régiment m’empêche de travailler, mais il n’est pas moins vrai que, lorsque j’ai un jour libre et que m’assieds enfin à mon bureau, je n’ai pas la ténacité voulue pour rester penché sur le manuscrit, attentivement, sans rêvasser, sans digressions, sans ces pauses que je m’accorde trop facilement. Le plus ridicule, c’est que j’en suis réellement à la phase finale du livre et que trois ou quatre jours de travail sérieux me suffiraient pour conclure.

Mais, demain matin, je serai de nouveau au régiment.

Ernst Jünger, Kirchhorst


En permission à Kirchhorst. La mansarde porte déjà les marques de l’inhabité ; comme le génie du logis a tôt fait d’émigrer ! Hier, le soir de la Saint-Sylvestre, Martin von Katte nous a rendu visite. Il nous a raconté certains détails de la campagne de Pologne qui, en d’autres temps, m’auraient captivé, mais notre capacité d’enregistrement est limitée. En outre, de tout temps, les événements d’outre-Vistule, lorsque je les lisais ou qu’on m’en parlait, m’ont semblé de moindre importance historique, comme s’ils se déroulaient en des pays brumeux où les contours s’effacent. Par exemple, je n’ai jamais pu me représenter le palais d’Attila, à part son aspect chaotique.

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, la Communauté. A 13 heures réception chez Koniawa. Souvenirs de Dresde. Une délégation de réfugiés de Kalisz.


Le dimanche 31 décembre 1939

9 mai 2010

Dans la guerre (8)

Viktor Klemperer, Dresde


Ce Noël et ce Nouvel An, nous sommes dans une situation bien plus mauvaise que l’année dernière : nous risquons de perdre la maison. Et pourtant je me sens bien mieux que l’an passé ; les choses se sont mises en mouvement, à l’époque rien ne bougeait. Je suis persuadé maintenant que le nazisme va s’effondrer dans l’année qui vient. Peut-être allons-nous périr avec lui – mais lui va finir, c’est certain, et avec lui, d’une manière ou d’une autre, la terreur. Est-ce que nous allons pouvoir sauver la maison et le chat ? – Ces jours-ci, nous avons allumé notre bel arbre de Noël tous les soirs, et c’est ce que nous avons l’intention de faire ce soir encore.

Pour ce qui est de l’écriture, tout compte fait, je peux m’estimer satisfait de l’année 1939 : près de 200 pages des plus serrées du Curriculum terminées à la machine, 6 chapitres ¾.

Je me force à un mélange d’espoir et de volonté de ne pas y penser. Jour après jour, il faut s’acquitter de toutes ces choses dans les moindres détails : le ménage, le manger pour nous et pour le chat, lire à voix haute et écrire un peu.

(…)

Je crois que les pogroms de novembre 1938 ont moins impressionné le peuple que la réduction des tablettes de chocolat à Noël.

Thomas Mann, Princeton


(…)

La deuxième fin d’année dans ce pays. Ai mis en place le nouveau calendrier. Avec quelle tension on envisage l’année fatale et décisive qui vient ! Ce qu’on fait prend de plus en plus le caractère d’un passe-temps. Puisse-t-il être honorable.

Simone de Beauvoir, Megève


Grande journée fatigante. C’est le départ de Kanapa. Je corrige toute une pile de copies en prenant le petit déjeuner, c’est formidable tout ce qu’on arrive à faire quand les gens ne vous dérange pas. Trop de « charmante vermine » à Paris, c’est dévorant. On part à 8h. ½, Kanapa très préoccupé de son bagage, il le sera tout le jour, il se perd avec affectation en soucis pratiques. Manque total de générosité, goût de confort, économie d’effort. On descend sur Saint-Gervais, avec aisance et assez bien quoique la piste soit dure. Puis on va chercher le petit train qui grimpe au col de Volza ; un petit wagon en bois, avec des compartiments où on nous enferme à clef, et une locomotive charmante qui pousse le wagon – il est si beau sur les affiches au milieu de paysages de neige impressionnants. Le paysage y est – le train monte petit à petit cependant que nous mangeons notre déjeuner froid. On arrive au col vers midi et on prend le café dans le bel hôtel qui nous avait éblouis avec Sartre voici 3 ans : bar américain, nattes de paille sur les murs et la grande salle à manger qui est vraiment plaisante. On prend un café, et on part sur la piste bleue. Celle-là aussi je me la rappelle, et tous les incidents de notre descente et je me sens su fort unie à Sartre à travers toutes ces entreprises communes, toute cette vie à nous deux derrière nous – chaque tournant me revient, c’est un vrai pèlerinage. (…)

La soirée est d’une étonnante poésie. Je m’installe dans la première salle à côté de la T.S.F avec un paquet de Craven – il y a un assez beau jeune homme arrivé la veille qui s’est acoquiné avec l’isolée, elle en est tout émoustillée. (…) On sent bien fort que c’est nuit de fête. (…) Ca me fait romanesque comme tout cette soirée ; roman d’atmosphère qui se continuerait en policier ou n’importe comment. Et moi-même comme personnage de roman (sans représentation de moi ; juste la place que j’occupe et la T. S. F. sous ma main). Je ne voulais pas que la soirée s’achève ; et je n’ai même pas le courage de faire ma correspondance tant je suis prise. L’absence de Kanapa me plonge encore davantage là-dedans, isolée parmi d’autres. Forte, forte soirée comme j’en ai trop rarement et dans l’authentique. Je ne monte me coucher qu’à 11h.

Mihail Sebastian, Bucarest


Le dernier soir de l’année.

Je me proposais de le passer seul chez moi, à travailler. Mais je ne suis pas assez ferme pour cela. Je me sens esseulé, délaissé, oublié. Je ne m’étais jamais autant rendu compte que je devenais un célibataire. Pire qu’un célibataire. Zoe est à Predeal. Leny, je ne sais où. Je pense à l’une et à l’autre avec une certaine tristesse. Et pourtant, je n’ai pas besoin d’elles.

Mon seul regret (à part les vieux regrets, incurables), au moment de changer d’année, c’est de n’avoir pas fini mon livre. Je m’aperçois à présent qu’il n’y a plus rien à faire, que la dernière partie est ratée, irréparablement ratée ; mais, ainsi ou autrement, j’aurais voulu me débarrasser de ce roman, ne pas le traîner derrière moi en 1940.

Paul Claudel, Versailles


A Versailles. Temps glacial. Le dernier soleil couchant de l’année couleur d’aurore. – André Rodo(canachi), de retour du front.

Adam Czerniakow, Varsovie


Craintes pour la bibliothèque de Balaban. J’ai admonesté Nossig. A la Communauté, des obsèques : 1) au Château, un ouvrier est tombé d’une fenêtre ( ?), 2) Gamarnikow, 3) le père de la malheureuse victime de la rue Nalewki trouvé dans les décombres de l’hôpital du Saint-Esprit. Elle a dit que c’était une véritable « chance » d’avoir reconnu son père. Une nouvelle définition de la chance. Repu de gloire, je retournerai à la maison. Deux types sont venus et ont annoncé la réquisition de l’appartement. Pour le Nouvel An, ça suffit probablement.


Le mercredi 18 octobre 1939

7 avril 2010

Dans la guerre (5)

Louis Guilloux, Paris


Jour des raids allemands sur l’Écosse – du recul français sur le front.
Aujourd’hui, j’ai vu emmener un soldat, entre quatre hommes, baïonnette au canon, et un caporal.
Sur la place Saint-Michel, revue des troupes en tenue de départ.
Ce soir, le ciel avait cet éclairage réfracté des jours de tempête, et depuis qu’il fait nuit, un vent profond remue les airs – et au loin les eaux. On dirait qu’une énorme bête aveugle se démène partout à la fois dans une colère sourde et très primitive. Comme c’est triste et poignant indépendamment des circonstances. Et de penser que l’homme est lui-même si sourd et si primitif et tellement toujours le même, pas différent de lui-même ou si peu, depuis que le premier vent s’est levé sur la terre pour emporter sa cabane, ou sur les eaux pour faire chavirer sa barque. Bien que ce malheur lui soit arrivé, combien de milliers de fois depuis, la conquête des éléments ne semble pas lui être apparue comme un but suffisamment plein. Autre chose est nécessaire à son activité débordante, à sa fièvre incompréhensible, la guerre, soi-disant abhorrée, haïe, vomie, en réalité, adorée. Il faut se former en escouades, en compagnies, en bataillons, en régiments, rassembler des armées, faire tonner le canon, virer l’avion dans le ciel de Dieu, cravacher la mort trop lente et paresseuse dans les jours qu’on appelle de paix et lui faire prendre le galop. La voix pourtant assez horrible de la nature ne suffit pas à la finesse de son ouïe. Il faut qu’il s’y ajoute la sienne propre plus douce sans doute quand elle se fait d’airain. A ce prix-là, il est content, Oui, je dis qu’il est content. Il faut que la guerre lui plaise, qu’il veuille, qu’il l’aime, que ce soit là le fond même et la clé de sa nature ou alors quoi ? (…)

Cesare Pavese, Turin


Décrire la nature en poésie, c’est comme ceux qui décrivent une belle héroïne ou un puissant héros.
Réussir quelque chose, n’importe quoi, est de l’ambition, une sordide ambition. Il est donc logique de recourir aux moyens les plus sordides.

Mihail Sebastian, Bucarest

Trente-deux ans. Je me sens vieux, laid, usé. Me regarder dans la glace ne me fait aucun plaisir. Il me répugne parfois, cet homme pâle, aux yeux cernés, dont la calvitie s’accentue, mais qui garde malgré tout je ne sais quel air de jeunesse fatiguée. J’essaye de ne pas penser à ma vie – ni à celle qui est passée, ni à celle qui vient. C’est un sentiment d’inutilité qui me désespère et que je veux éviter, oublier.
Leny est venue hier et je l’ai laissée me parler de nouveau de l’affaire Bubi-Zoe-Leny-moi. J’ai dû constater encore une fois qu’il était bien boulevardier, ce quadrille. Je ne peux pas dire cependant que je n’aie pas gardé un pincement au cœur, de la gêne pour tout ce qui s’est passé, et que je ne soupçonnais pas.

Paul Claudel, Paris


Je vois le Dr Delort qui me dit que tous mes organes sont en bon état.

Adam Czerniakow, Varsovie


La date du 18 octobre 1939 manque (note de l’éditeur).