Je poursuis mon enquête de terrain sur les progrès de l’illusion (P. Deville)

23 juin 2016

à Libreville

Car tout âge se nourrit d’illusions, sinon les hommes renonceraient tôt à la vie et ce serait la fin du genre humain.

Conrad

Certains détails suffisent à une lecture géopolitique du début de ce troisième millénaire. Les grilles de l’ambassade de France ont été déposées, remplacées par un mur plein, de près de quatre mètres de hauteur. Des étals de réparation de téléphones tenus par des Chinois viennent d’ouvrir dans le marché du Mont-Bouët. Cette ville dans laquelle les Chinois s’installent quand les Européens se barricadent semble pourtant toujours aussi familière. Il y a ici un quartier Sorbonne et un quartier Océan, un cimetière Lazaret et un quartier London.

Chaque matin, après la lecture de L’Union à une table de Chez Claude, boulevard de l’Indépendance, je me rends à l’antenne de l’AFP dans l’immeuble d’Air Cameroun pour y prendre connaissance de l’actualité. Puis je poursuis mon enquête de terrain sur les progrès de l’illusion. Parcourant la ville au gré des trajets imprévisibles des taxis collectifs, on peut constater l’envahissement des églises « éveillées », du Christ Sauveur ou du Septième Jour. Des évangélistes enflamment un public souvent pauvre et féminin, avec une prédilection pour les quartiers périphériques que désigne l’euphémisme sous-intégrés, comme Kinguélé ou Cocotiers. Si certaines de ces églises se sont implantées dans des locaux désaffectés, une ancienne menuiserie à Beau-Séjour, d’autres, de manière plus inquiétante, semblent empiéter sur le secteur bistrotier, tel cet ancien café toujours empli de ses chaises en plastique rouge et de ses publicités alcooliques en face de l’immeuble Beyrouth.

(Equatoria, p.53)

PS: Pendant ce temps, je poursuis moi aussi mon enquête, paresseusement, sur d’autres carnets que Norwich. Pour des raisons pratiques, j’ai rapatrié l’un d’eux, Extractions, sous WordPress. Ce sera donc Extractions (2). Sa particularité : se limiter strictement à la récolte de matériaux. Donc pas d’analyse ni de commentaire, mais de belles prises qui pourraient servir et plaire. Une sorte d’entrepôt qui tirerait vers le cabinet d’amateur, ou l’inverse. En attendant que l’envie me reprenne ici.

La fête chez les Manchette

19 novembre 2012

Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974, p.315

Dimanche 20 décembre 1970

Hier, heureuse fête. J’ai offert – à Tristan un revolver italien à capsules (reproduction d’un Webely ou d’un Iver Johnson, je ne sais pas très bien), un numéro de STRANGE – à Mélissa une Cocotte-minute, un collier fantaisie, une ceinture, les MANIFESTES DU SURRÉALISME et LES VASES COMMUNICANTS, un coupe-frites, une bonde de lavabo et un tube fluorescent pour la salle de bains, ainsi qu’une grande chemise à carreaux trop grande, que finalement c’est moi qui mettrai. J’ai reçu une merveilleuse chemise hippie, une très belle veste de laine, un portefeuille, des chenilles et du liquide nettoyant pour fume-cigarette, une grande tasse pour boire mon café au lait, le premier volume des mémoires de Makhno. Tristan m’a offert des cigares.

(Gallimard, 2008)

p.117

Le journal est un discours haché, qui butine tout, et dont le seul objet est de donner de soi une image, comme un livre d’Histoire fait le portrait d’une période. Sous l’apparente incohérence, la cohérence est recherchée, et la nécessité.

Un récent numéro dUne vie, une œuvre, par Christine Lecerf, m’a mis sur la voie du Journal 1966-1974 de Jean-Patrick Manchette, que je lis depuis quelques jours avec un plaisir au moins égal à celui que me procurent les Carnets de Bergounioux, qui n’ont pourtant, à première vue, rien à voir, sauf si l’on y regarde d’un peu près.

À côté des réflexions sur la révolution à venir,

De notre vivant, le choix de l’Histoire sera entre le pouvoir des Conseils et l’engrenage de la violence et du désordre.

la philosophie allemande

Brève dissertation sur Leibniz

J’essaie de lire Hegel

les boulots alimentaires

J’en ai ras le bol des travaux cons.

– jusqu’à l’épuisement

Fatigue assez grande.

-, les films,

ICE de Robert Kramer

L’ARRANGEMENT de Kazan (c’est une merde infâme)

Vu dimanche un mauvais western de Stuart Heisler, COLLINES BRÛLANTES

LA SOIF DU MAL de Welles, film monstrueux et génial

DIES IRAE de Dreyer, horrible merde répressive

Aujourd’hui, joué au Scrabble et regardé à la télévision LE MASSACRE DE FORT APACHE (Ford)

les livres,

MOYEN ÂGE ET RENAISSANCE, d’Eugenio Garin

Lecture du CAPITAL

J’ai mis mon nez dans LE HASARD ET LA NÉCESSITÉ, de Jacques Monod

Je viens de lire l’extraordinaire roman d’Elia Kazan, L’ARRANGEMENT

Racheté L’HOMME QUI RÉTRÉCIT de Matheson, réédité

Lu un polar compliqué à plaisir et très rigolo, VIVEMENT MES PANTOUFLES (Raoul Withfield)

Je lis une multitude de livres à la fois

que Manchette ingurgite comme il fume ses cigarettes

J’essaie de moins fumer, mais pour aujourd’hui, c’est loupé

et boit sa bière: sans jamais vraiment pouvoir s’arrêter;

Ce que je veux dire, c’est que j’ai cessé de me taper automatiquement 130 cl de bière tous les matins

à côté des articles de journaux collés dans ses cahiers pour documenter l’effondrement d’un monde,

À présent, dans mes extraits de presse, je donne la préférence aux signes de décomposition pratique

à côté des bouts (ou « bribes ») d’autobiographie, des plaintes

J’ai mal aux dents

je suis tenu éveillé par la colique, ce qui est révoltant

des espoirs

Le blé devrait arriver bientôt

longtemps déçus, il y a l’écriture du premier livre – L’Affaire N’Gustro

Je suis finalement très content de ce texte

– et ces scènes de la vie familiale avec Mélissa et Tristan,

désir de nous renfermer et de nous reposer

où Manchette semble étrangement en paix, à la limite de la social-traitrise

Assez conscient que je suis, je crois, de la révolution, et désireux d’elle, je suis écarté, pourtant, de la faire, parce que je bénéficie, extraordinairement, de telle circonstance « remarquablement fortuite » (la présence de Mélissa) qui fait qu’il ne m’est pas impossible d’être heureux.

mais assez près

de la félicité.

Images: Jean-Patrick Manchette (auteur inconnu); L’Arrangement, d’Elia Kazan, 1969.

Dimanche d’octobre (vide d’août (2))

7 octobre 2012

Patrick Modiano, L’herbe des nuits, p.14

Un dimanche de fin d’après-midi en octobre, mes pas m’avaient donc entraîné dans cette zone que j’aurais évitée un autre jour de la semaine. Non, il ne s’agissait vraiment pas d’un pèlerinage. Mais les dimanches, surtout en fin d’après-midi, et si vous êtes seul, ouvrent une brèche dans le temps. Il suffit de s’y glisser.

(Gallimard, 2012)

W. G. Sebald, Les Émigrants, p.184

Les dimanches, dans l’hôtel abandonné, j’étais en ce qui me concerne envahi d’un tel sentiment de vacuité et d’inutilité que, pour me donner au moins l’illusion d’avoir un but, je me rendais en ville, marchant au hasard parmi les immeubles monumentaux du siècle dernier, complètement noircis par le passage du temps.

(Actes Sud, 1999, traduction Patrick Charbonneau)

Ce n’est pas dans Dimanches d’août, mais aux premières pages de L’herbe des nuits, son dernier roman, que j’ai trouvé chez Modiano l’expression la plus proche du vide créateur dont je parlais il y a quelques semaines à propos des récits de Sebald. Là aussi, comme dans le troisième récit des Émigrants, le vide invite le narrateur à la marche et à l’exploration de zones incertaines – banlieues abandonnées de Manchester chez Sebald, quartier de « l’arrière-Montparnasse »,

le long de terrains vagues, de petits immeubles aux fenêtres murées, de tronçons de rues entre des piles de gravats, comme après un bombardement

chez Modiano – sur le point de disparaître avec les années 60 du siècle dernier.

Là aussi, le déplacement dans l’espace se double de sa réplique temporelle. À partir des promenades inaugurales de ces dimanches « de fin d’après-midi », passé et présent se mêlent dans le récit au point de disparaitre bientôt l’un dans l’autre.

Le temps n’existe absolument pas.

écrit Sebald dans un autre texte (Austerlitz, p.221), et Modiano, dans L’herbe des nuits:

Le temps est aboli.

Et même si, contrairement à Sebald, Modiano procède par petites touches – une rue, une façade, un nom, des notes dans un carnet en cuir noir

L’herbe des nuits, p.12

Dannie, Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, « Georges », L’Unic Hôtel, rue du Montparnasse…

– plutôt que par grands aplats érudits ou longues digressions exotiques, c’est par la même embrasure,

W. G Sebald, L’archéologue de la mémoire, p.45

Et c’est ce vide, cette ignorance et le peu de faits dont nous disposons qui ont suffi pour que je m’introduise dans son territoire, que je regarde autour de moi et que, au bout d’un certain temps, je me sente comme chez moi.

(Actes Sud, 2009, traduction Delphine Chartier et Patrick Charbonneau)

en suivant les mêmes traces,

Patrick Modiano, L’herbe des nuits

Vous êtes seul, attentif, comme si vous vouliez capter des signaux de morse que vous lance, de très loin, un correspondant inconnu.

qu’il ouvre la brèche.

Images: agenda / carnet présenté comme celui d’Ambros Adelwarth dans les Émigrants. Photos tirées du catalogue des archives de Marbach pour la première, des Émigrants pour la seconde.

Paris, le 11 août 1997

29 septembre 2011

Rencontres rêvées (4)

Comme une réponse à ma lecture d’hier je prends connaissance ce soir, à la toute fin de la biographie de Claude Simon, de sa propre bibliothèque idéale. Treize noms (contre quatorze chez Sebald)

Hors concours: Dostoïevski (L’Idiot); Conrad (Le Nègre du Narcisse, Typhon, Au cœur des ténèbres).

Proust (Les Jeunes filles en fleurs, Sodome et Gomorrhe)

Céline

Tchékhov

Balzac (La Muse du département)

Flaubert (Le Voyage en Egypte, Un coeur simple) [permutation possible avec Balzac]

Michelet [permutation possible avec Céline]

Faulkner (avec réserves)

Valéry (Variétés, Poèmes)

Rimbaud (Le Bateau ivre)

Mallarmé (Faune)

Joyce (Ulysse avec réserves)

(cité par Mireille Calle-Gruber dans son Claude Simon, une vie à écrire, Seuil, 2011, p.431.)

notés pour lui-même dans son appartement place Monge, parmi d’autres fragments qui constituèrent finalement le matériau du Tramway, son dernier livre publié en 2001: l’année d’Austerlitz et de la mort de Sebald.

Image: Photos de la place Monge prises par Claude Simon et publiées dans Du, die zeitchrift der kultur, n° 691, janvier 1999, p. 69 (source Fabula).

Les années de formation (2): Paris / Nantes par Olonne

23 juin 2011

Jean-Christophe Bailly, Description d’Olonne, p.13 :

Or c’est lorsque l’inconnu prend la forme des retrouvailles, lorsque dans l’étendue s’ouvre la possibilité et la persistance d’un accord, que l’on est le plus véritablement surpris, et c’est ce qui advint.

J’ignore dans quelle mesure le livre de Jean-Christophe Bailly a joué un rôle dans la décision prise l’an dernier de quitter Paris pour revenir habiter dans la ville de mes années de formation.

Le relisant pour y voir plus clair, une semaine avant le grand déménagement, je constate que j’avais noté sur la page de garde

« le 17/04/10, Tschann, Paris »

soit la veille exactement du jour où, tout juste arrivés pour quelques jours à Nantes même, nous

avions évoqué cette idée de départ (ou de retour) de manière plus précise et plus décidée qu’à l’habitude.

Je me souviens qu’à l’époque je ne voyais dans Olonne qu’un brillant reflet de Nantes, identifiable à un certain nombre de traits géographiques : d’abord une situation, imaginaire certes, mais sans nul doute à l’ouest de la France (ce dont témoigne encore ce nom, Olonne, qui a son double réel et vendéen); une « forme » ensuite, la « structure » que prend la ville décrite par Bailly,

déployée en éventail autour du noyau des îles anciennes,

traversée d’est en ouest par la Sauve comme Nantes l’est par la Loire avant que le fleuve ne s’ouvre en estuaire ; et puis surtout la gémellité trouble de certains lieux (mais heureusement pas tous), qui faisait qu’au cours de ma lecture le quai de la Fosse, le Château des Ducs, la Médiathèque, le théâtre Graslin, le cours Cambronne, ou encore celui de l’Erdre (avant qu’il ne soit en partie recouvert par les Cinquante otages), se superposaient tour à tour, avec un léger tremblé, aux endroits décrits par le narrateur.

Les références plus ou moins explicites à Julien Gracq m’avaient par ailleurs conduit

à lire la prose de Bailly comme un pastiche de la Forme d’une ville ; à voir par exemple dans ce passage du tout début de Description d’Olonne

Si je ne suis pas revenu à Olonne, c’est parce que je sais que la forme de ma vie y a correspondu à celle de la ville, qu’elles se sont entendues l’une et l’autre, presque jusqu’à la fin, dans une précision d’emboîtage que je ne pourrais pas retrouver.

une image en miroir des dernières lignes du texte que Gracq consacre à la Nantes de son adolescence

Je croissais, et la ville avec moi changeait et se remodelait, creusait ses limites, approfondissait ses perspectives, et sur cette lancée – forme complaisante à toutes les poussées de l’avenir, seule façon qu’elle ait d’être en moi et d’être vraiment elle-même – elle n’en finit pas de changer.

De la même manière, la fameuse citation de Baudelaire,

(la forme d’une ville / Change plus vite, hélas! que le cœur d’un mortel)

sur laquelle Gracq a bâti son titre, sa première et sa dernière phrase, tout son projet en somme, me semblait infuser de nombreuses lignes de Bailly, notamment celles où il annonce avec une étonnante prescience, dès 1992, les grandes transformations qu’a subies la ville récemment. Le court passage qui suit m’était ainsi apparu – m’apparaît encore – comme un des meilleurs résumés des effets provoqués par la réhabilitation des friches industrielles (l’usine LU, les chantiers navals, les hangars du bout de l’ïle de Nantes), en voie d’abandon jusqu’au milieu des années 1990, devenues depuis de hauts-lieux de culture et de loisirs :

C’est seulement au cours des toutes dernières années que des efforts de reconversion et des expériences originales – à nouveau -, en matière d’urbanisme, semblent l’avoir sortie de cet engourdissement où elle était lorsque je l’ai connue.

De manière plus subjective encore, j’imagine que c’est l’histoire de ce bibliothécaire, arrivé de Paris à Olonne par l’effet de quelque « affectation », qui m’avait transporté à Nantes, dans une projection prenant alors le contre-pied de la démarche mémorielle de Bailly, ou du narrateur, quand ce dernier demande

Y aurait-il, par contre, un genre qui serait celui de la promenade rétrospective ?

Un an plus tard, je remarque cependant qu’un retournement s’est produit, presque une inversion, qui accorde davantage ma relecture à l’esprit originel de Description d’Olonne – même si c’est toujours avec un peu d’avance. Au moment de partir, en effet, ce n’est plus tout à fait Nantes, mais un peu plus Paris que je reconnais sur la carte dessinée par Bailly.

L’île de la Chantraie, en particulier,

si j’associe toujours son nom à « Chantenay », m’apparaît de plus en plus sous la forme de l’Ile de la Cité, et de moins en moins comme le double de l’Île de Nantes. En une année et une mutation, c’est comme si la ville quittée, déjà regrettée, avait pris la place de la ville désirée pour « jouer », ou plutôt « rejouer » Olonne dans mon esprit.

Où j’identifie un nouveau « moment de lecture », et trouve, s’il le fallait, confirmation de l’étroite imbrication de la littérature et de la vie, ce qu’auraient mieux éclairé encore de nombreux passages du dernier essai de Marielle Macé

si, avec Description d’Olonne et la Forme d’une ville, il avait été retenu –  comme sur l’île déserte – parmi les quelques livres qui échappent encore aux cartons.

Au milieu des notes brouillonnes que j’ai prises sur ce texte dense et malgré tout lumineux, j’ai quand même pu retrouver cette formule

La lecture fait un décor à nos désirs

qui condense idéalement le livre de Gracq, celui de Bailly, mon expérience.


Le mardi 6 mars 1940

1 juin 2010

Dans la guerre (11)

Jean-Paul Sartre, Bouxwiller

Dessin, dans le Petit Parisien d’aujourd’hui. Un mauvais garçon herculéen a empoigné une jeune personne qui se débat énergiquement mais en vain. Aplati contre le mur, terrorisé, un minuscule soldat entre deux âges regarde la scène sans bouger. Et la jeune personne indignée lui crie : « Eh dis donc, permissionnaire, c’était pas la peine de me dire que tu étais un as pour les coups de main. » Ce dessin après mille autres, après la chanson de Chevalier que j’ai commentée dans un de mes carnets, me paraît significatif. C’est la destruction de l’idée militaire. L’idée militaire, née du temps des armées de métier, confère a fortiori au militaire le courage civil. Et, en effet, le soldat, plus ou moins mercenaire, est toujours un peu « tête brûlée », comme les matelots américains rendus célèbres par la série de films qui débuta avec « Une femme dans chaque port ». Mais la « Nation armée » a changé tout cela, du fait que ce n’est plus le costaud du village qui devient soldat mais l’épicier, le boulanger, le secrétaire de mairie, tous ces hommes malingres et pacifiques que les journaux du temps de paix raillaient amicalement de leurs menus défauts : ladrerie, couardise, minutie tatillonne, etc. Restait que le fait d’être la nation armée et de prendre conscience de soi, ça fait deux. Exactement comme ça fait deux d’être classe ouvrière et de prendre conscience de soi comme prolétariat. Il me semble que la première réaction de la nation armée à elle-même fut mythologique. Il y eut en 1914 un livre doré de l’épicier, du boulanger, etc. Les dessins que je me rappelle donnaient le coup de pouce idéalisant. On retrouvait bien ces corps malingres, ces gestes gauches, ces têtes civiles mais par un effet de l’art ces visages maigrelets respiraient une énergie indomptable, ils avaient une maigreur ascétique, la colère sacrée était peinte dans leurs yeux ; et dans leurs gauches attitudes il y avait un dynamisme guerrier. Abel Faivre était spécialiste de cette légende dorée. Ils sont revenus chez eux, ils ont retrouvé leur métier et leurs habitudes, et voici la seconde guerre nationale. Il me semble que cette fois la nation armée a pris conscience d’elle-même. Cette longue attente du début de la guerre lui en a laissé le loisir. Et cette fois on sait que ces soldats qui attendent l’ennemi sur la ligne Maginot, ce sont les mêmes que les petits commerçants radicaux, les petits fonctionnaires du temps de paix. On pense, certes – car on pense toujours bien -, qu’ils seront convenables et même suffisants pour la besogne militaire. Mais il se fait une disjonction nette entre les différentes formes du courage et de l’action. Ce soldat qui tremble devant un caïd, il est un as pour les coups de main. C’est que le coup de main a sa règle du jeu – surprise, encerclement, coups de fusil et non corps à corps. Bien encadré, l’épicier peut réussir dans un coup de main. Mais cela ne le rend pas capable de se battre comme il faut à coups de poing. Il n’est pas devenu sacré, on ne cherche pas à discerner dans ses yeux une lueur indomptable. Et si l’on pense qu’il accomplit là-bas son « métier d’homme », on pense qu’il en puise la force dans une sorte d’humanisme bonhomme ; précisément cet humanisme qui l’aidait à supporter, en courbant la nuque, les coups durs de la paix. C’est ce que j’appelle l’anti-héroïsme. Et une nation armée démocratique qui prend conscience de soi comme telle, je prétends qu’elle est aux antipodes de l’héroïsme. Car l’héroïsme a toujours été et doit être l’affaire de spécialistes. Il doit rester nimbé de mystère et impénétrable. Mais si l’on découvre, comme dit Faulkner, que « chacun peut choir dans l’héroïsme », il n’y a plus de héros.

(…)

Je suis certainement le produit monstrueux du capitalisme, du parlementarisme, de la centralisation et du fonctionnarisme. Ou, si l’on veut, ce sont là les situations premières par delà quoi je me suis projeté. Au capitalisme je dois d’être coupé des classes travailleuses sans accéder par ailleurs aux milieux qui dirigent la politique et l’économie. Au parlementarisme je dois l’idée des libertés civiques, qui est à l’origine de ma passion maniaque pour la liberté. A la centralisation je dois de n’avoir jamais connu les travaux agricoles, de haïr la province, de n’avoir aucune attache régionale, d’être sensible plus qu’aucun autre au mythe de « Paris-grande-ville », comme dit Caillois. Au fonctionnarisme je dois cette incompétence totale en matière d’argent, qui est certainement le dernier avatar de l’ »intégrité » et du « désintéressement » d’une famille de fonctionnaires ; je lui dois aussi l’idée de l’universalité de la Raison, car le fonctionnaire est, en France, la vestale du rationalisme. A toutes ces abstractions prises ensemble je dois d’être un abstrait et un déraciné. J’eusse peut-être été sauvé si la nature m’eût donné de la sensualité, mais je suis froid. Me voilà « en l’air », sans aucune attache, n’ayant connu ni l’union avec la terre par les travaux des champs, ni l’union avec une classe par la solidarité des intérêts, ni l’union avec les corps par le plaisir. La mort de mon père, le remariage de ma mère et mes dissentiments avec mon beau-père m’ont soustrait de très bonne heure à l’influence familiale, l’hostilité de mes camarades rochelais m’a appris à me replier sur moi-même. Mon corps sain, vigoureux, docile et discret ne fait jamais parler de lui, sauf parfois à se révolter bruyamment dans une crise de coliques néphrétiques. Je ne suis solidaire de rien, pas même de moi-même ; je n’ai besoin de personne ni de rien. Tel est le personnage que je me suis fait, au cours de trente-quatre ans de vie. Vraiment ce que les nazis appellent « l’homme abstrait des ploutocraties ». Je n’ai aucune sympathie pour ce personnage et je veux changer. Ce que j’ai compris, c’est que la liberté n’est pas du tout le détachement stoïque des amours et des biens. Elle suppose au contraire un enracinement profond dans le monde, et on est libre par delà cet enracinement, c’est par delà la foule, la nation, la classe, les amis, qu’on est seul. Au lieu que j’affirmais ma solitude contre la foule, la nation etc. Le Castor m’écrit justement que la véritable authenticité ne consiste pas à déborder sa vie de tous côtés ou à prendre du recul pour la juger, ou à se libérer d’elle à chaque instant, mais à y plonger au contraire et à faire corps avec elle. Mais cela est plus facile à dire qu’à faire, lorsqu’on a trente-quatre ans et qu’on est une plante aérienne. Tout ce que je puis faire c’est, pour l’instant, de critiquer cette liberté en l’air que je me suis patiemment donnée et de maintenir ferme ce principe qu’il faut s’enraciner. Je ne veux pas dire par là qu’il faille tenir à certaines choses, car je tiens de toutes mes forces à bon nombre de choses. Mais j’entends que la personnalité doit avoir un contenu. Il faut être d’argile et je le suis de vent. (…)

Adam Czerniakow, Varsovie

Les SS le matin. demande de prêt sur le fonds d’émigration. J’accorderai un prêt à Halber, mais non un appartement. Mende me dit que la faillite attend la Communauté.

Le matin Rozenthal, Kupczykier et Wolfowicz chez Snopczynski. Il a déclaré que les Juifs n’auront pas de corporations mais des associations de travailleurs. Il a mentionné le ghetto – ce n’est pas pour les ateliers, mais pour la population. Czerniecki, du Département du logement, au sujet de la réquisition des meubles par la ville: il veut que la Communauté la prenne en charge. Quelqu’un est venu de la Sécurité sociale: la Communauté doit payer plus de 200 000 zlotys. Un nouveau coup.


Le jeudi 30 novembre 1939

22 avril 2010

Dans la guerre (7)

Simone de Beauvoir, Paris


Dur réveil – il est 9h. mais j’ai mal dormi, j’ai la gueule de bois, mal partout et la tête comme une forge. Mais je vais quand même au lycée, je veux me réserver de meilleures occasions de manquer. Je bois juste un quart de Vittel, et quand je commence mon cours, je crois que je vais m’évanouir, mais ça se tasse. A midi 1/2 Sorokine; on déjeune à la petite brasserie bleue, puis ensuite et à pied on monte à H. IV – elle m’a donné une petite lettre où elle me demandait mille choses -, je cause de tout avec elle, de sa paresse à travailler, etc. – elle demande tout le temps, mais elle y met de la grâce. Elle m’explique d’une façon charmante pourquoi elle m’estime et tient à moi. Cours sur les math. – achat de livres pour Sartre chez Gibert – en métro à la poste: une lettre de Sartre, deux de Bost , de dimanche et mardi qui me ravissent l’âme; il me dit à propos de Kos. qu’il sent toujours étranger, du moins pas complice devant elle, et ça m’apaise pour longtemps car ce qui me faisait vertigineux c’était l’idée d’une profonde et neuve complicité entre eux. J’écris mes lettres, puis je rentre chez moi pour la couturière; la femme lunaire essaie une robe très belle, mais sa poitrine est un désastre pire que je ne supposais. Je redescends écrire un tas de lettres (Bost, Sartre, Védrine, Poupette) et corrige jusqu’à 9 h. 1/2 des masses de copies. J’ai relu le début du Procès de Kafka ces jours-ci et je commence Fermé la nuit de Paul Morand.

A 9 h. 1/2 Kos. arrive, retour d’Atelier et avec Wanda on va manger un morceau au fond de la « Rotonde ». je suis bien terne, par fatigue noire, et elles me racontent des histoires qui ne m’amusent pas beaucoup. on rentre à 11h. et je lis un peu Morand au lit.

Virginia Woolf, Monk’s house


A ce point harassée, fatiguée, déprimée et contrariée, que je prends la liberté de venir exprimer ici ce que je ressens. R. est un ratage total; et quel mal m’a-t-il donné! Mais laissons cela. Ma tête n’en peut plus et il me faut résister à l’envie de tout déchirer, de tout biffer… et remplir mon esprit d’air, de lumière, de marche, et l’enfouir sous une nappe de brume. Les bottes en caoutchouc me sont d’un grand secours. Je peux aller patauger dans le marais. Et puis, non, je m’en vais écrire un petit mémoire.

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin chez les SS. J’ai 59 ans aujourd’hui. Réunion du Conseil. A l’issue de la réunion on nous a apporté le journal Nowy Kurier Warszawski annonçant les brassards juifs, le marquage des boutiques juives ainsi que l’exécution des 53 du 9 de la rue Nalewki. Le port des brassards est obligatoire à partir de demain. Dans la soirée, convocation des SS pour le 2 décembre 1939 chez Fischer.