Take Shelter

20 juin 2018

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C’était juin; c’était quelques jours avant la fin du moi de juin. c’était 1976. J’écris ce souvenir. Il s’est passé plus de vingt ans. Je pourrais peut-être retrouver le jour exact de mon passage au Holiday Inn de Winona, mais je n’essayerai même pas. Après les 20 miles ou environ d’une ration de marche quotidienne le long du fleuve (distance moyenne d’un Holiday Inn à un autre Holiday Inn ou, à défaut, quelque autre motel semblablement confortable), le luxe d’un long bain chaud, le luxe du grand lit, le repos mental de la vieille série à la télé (sinon Gilligan’s Island, The Munsters, sinon The Munsters, I love Lucy; ou une autre encore; quelques Star Trek de la première époque, par exemple (?)), étaient la récompense attendue de l’effort, le repos bien mérité (le bain chaud, le lit, l’écran) de jambes déjà chargées de tant de kilomètres solitaires, depuis Grand Rapids (Minnesota; pas le plus connu Grand Rapids, qui est dans le Michigan) le long des routes: Highway 61 (principalement). Or l’image s’est brouillée brusquement, l’écran est devenu noir, puis laiteux; une voix calme mais pressante m’a annoncé, à moi personnellement (comme à tous les habitants de Winona et à tous les automobilistes de la région munis de radios) l’arrivée imminente d’une tornade: TORNADO WARNING.

(Jacques Roubaud, La bibliothèque de Warburg, p.7)

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Lectures croisées (2)

12 septembre 2015

Alexandre Friederich, Fordetroit, p.12:

Le  noir au pantalon maculé de sang s’élance vers le débit de liqueurs. Il manque la porte et chute. Les autres tiennent le trottoir. Au-dessus du panneau River Rouge volent trois mouettes. Les buveurs n’iront nulle part: ils ont jeté leurs chaussures, ils claquent des dents.

Celui qui est tombé se relève. Dans l’herbe, il y a un tonneau et une lanterne. Depuis deux jours, mon monologue intérieur est moins vif, l’activité du puits de langage – on se penche sur soi et toute une glossolalie joue sa musique – baisse ; j’ai retrouvé le sommeil et je vois des lanternes dispersées dans cet univers en effondrement. Lanternes sur les porches des maisons, lanternes clouées et suspendues, lanternes ou simples ampoules qui diffusent une lumière poussive. Mais le ciel se couvre, le soleil disparait, tout devient gris. Il pleut. Je tire mon vélo contre le magasin. Le groupe des ivrognes m’observe, puis une sorte de folie gagne les corps.

(Allia, 2015)


Lectures croisées (1)

12 septembre 2015

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Frédéric Pajak, Manifeste incertain 4, Les éditions noir sur blanc, 2015 ; Claude Simon, Histoire, Minuit, 1967.

La leçon (3): contrechamp

8 juillet 2015

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Je mets vite cette image de trois des héros des Mille et une nuits de Miguel Gomes pour annuler celle de Leparmentier et Quatremer, faire en sorte qu’elle ne reste pas trop longtemps sur l’écran quand j’ouvre ce blog. Annuler? J’avais aussi écrit « effacer », « laver », « oublier ». Or le film de Miguel Gomès n’efface pas, ne lave pas, ni n’annule. Il permet moins d’oublier que de combattre les images des Leparmentier et Quatremer (qui représentent finalement plus un type que deux individualités (« ça parle » à travers eux comme disait je ne sais plus qui), et que je finis par associer à « Bouvard et Pécuchet » à force de les accoupler). A leurs sourires arrogants, leurs mots vides, leur bêtise replète, leur esthétique du selfie, opposer comme un contrechamp les images de Gomes, pleines de désordre joyeux, de voix inentendues, de silences aussi qui parfois subliment le plan. Se baigner dans cette beauté sans confort, toujours menacée, comme dans le conte oriental. Bon été.

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Lieux rêvés (8)

14 mars 2015

London

Jacques Roubaud, Le grand incendie de Londres, p.250:

Mais, contre toute évidence d’immatérialité, je m’abandonne souvent à cette rêverie. J’imagine toute difficulté abolie: je vivrais dans un mews, à Chelsea. J’occuperais le basement, comme dans un sett de blaireau. Le reste de la maison, étroite, avec un petit jardin sur l’arrière, serait partagé (je ne serais pas seul).

Comment vivrais-je? Le silence, les jardins, la lecture, « la suspension du jugement », les marches, les pubs, la bibliothèque; ce que je vis parfois dans Londres devenu permanent.

J’atteindrais à l’absence de désir, à l’endormissement de mes facultés, à la non-souffrance, au non-espoir non-désespoir.

Ce serait la chute définitive: du Projet et ce projet; du Grand Incendie de Londres en Londres, en lecture quotidienne de Londres, ma ville-rêve, ma ville-langue. Ma ville privée.

Peut-être rien.

(Seuil, 1989)
Image: Photogramme tiré de London, de Patrick Keiller.

Etranges créatures

18 février 2015

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Matthias Zschokke, Maurice à la poule, p.147-149:

Il est toujours stupéfiant de voir l’impassibilité avec laquelle l’être humain, depuis des milliers d’années, passe son temps si chichement compté à rester assis, couché, à parler de tout et de rien, à grignoter de petites choses sans avoir faim, à siroter des liquides sans avoir soif, à contempler des choses qui ne lui disent rien, à emprunter des chemins qui conduisent dans des lieux où il n’a rien à faire, ancré dans la ferme conviction qu’il est un être doué de raison et qu’il a réfléchi à ceci ou à cela, alors qu’en vérité, il ne pense à rien, qu’il se contente d’avancer sans se poser de questions, tirant sans cesse les mêmes conclusions erronées, tournant en rond depuis des milliers d’années, saisissant au vol des bribes de conversations venant des tables voisines et traitant de lunettes de soleil ou de fourrures, de viande crue, d’étagères, de la pluie et du beau temps, jusqu’à ce que soudain, l’un d’eux disjoncte, une mère par exemple, elle déambule dans son appartement tard le soir, ôte un vêtement après l’autre, les arrose d’alcool à brûler, y met le feu, les laisse tomber derrière elle, puis soudain, elle pense à son fils de neuf ans qui dort et qui ne doit pas brûler en étant conscient, elle va chercher un marteau à la cuisine, pénètre dans la chambre d’enfants et fracasse à coups de marteau le crâne du garçon qui dort, elle est effrayée par le bruit des os qui se brisent, se frappe elle-même sur la tête, de rage, elle est prise de pitié pour ce petit tas tressaillant, le porte jusqu’à une fenêtre du salon, l’ouvre, pour que l’enfant n’étouffe pas dans la fumée, réveille, toute sanguinolente, son second fils, qui a une année de plus, et l’envoie chercher les pompiers, celui-ci a un choc, part en courant, les pompiers arrivent, éteignent l’incendie et emmènent le cadet à l’hôpital où l’on établit que l’aire du langage est détruite, il ne parlera plus jamais, la mère est internée… Et l’être humain est toujours assis là, sur des chaises de jardin, devant des petits-déjeuners, devant des établis, il boit de la bière, râle sur le temps qu’il fait, parle de jantes de voitures et d’inondations, d’escroquerie à l’assurance et de collections d’été soldées, le soleil se lève, le soleil se couche, l’être humain gazouille, un moineau sur le toit, il sautille par-ci, par-là, picore des miettes, se bourre sans avoir été vide, se couche sans être fatigué, se lève sans être reposé, traverse des places, aboie, saute à l’eau, parcourt une certaine distance à la nage, s’étend au soleil pour se sécher, ne sait pas le moins du monde ce qu’il fait, affirme que c’est son père qui est responsable de tout, ou sa mère, responsable de quoi, il ne le sait pas, de lui-même, il croit réfléchir, mais il ne sait pas comment on fait pour réfléchir, il s’assied, se couche, se lève, arpente des places, trotte le long des rangées de façades, sonne, hennit quelque chose, mange comme quatre, se laisse atteler à des charrettes, tire jusqu’à l’épuisement, on peut lui attacher des tonnelets autour du cou, il creuse et gratte dans les avalanches, déterre ses semblables, et soudain, voilà à nouveau quelqu’un qui perd la tête, met en pièces quelques-uns de ses collègues au bureau, est incarcéré, puis meurt, d’autres encore se jettent dans des activités totalement infernales pour que leur vie de galérien couvre le bruit bien plus menaçant qui résonne au fond d’eux-mêmes, ces choses non-éclaircies, pour ne pas perdre définitivement la raison, ce qui se produirait inévitablement s’ils s’exposaient à la réalité sans protection aucune, ces étranges créatures, les humains, qui soudain perdent la tête et en coupent d’autres en morceaux.

(Editions Zoé, 2009, traduit par Patricia Zurcher)

Illustration: Albert Anker, Maurice à la poule, 1877 (couverture du livre)

Lieux rêvés (7) / rencontres rêvées (5)

9 février 2015

Austerlitz p.42

Eric Chevillard, Du hérisson, p.251-252 

Quand arrive pour lui le moment d’entrer en hibernation, le hérisson naïf et globuleux averti par son instinct se glisse sous un tas de feuilles mortes, puis se livre à une sorte de danse frénétique, en rond, accompagnée de bonds, de roulades et de contorsions, bâtissant ainsi sans se donner plus de peine un nid aussi parfait que celui d’un oiseau, voûté, aux parois bien tassées et solides, les feuilles du toit disposées comme des ardoises assurant son étanchéité et une température intérieure supérieure de 10°C à celle du dehors. Je parle en connaisseur

dans ces pages, voyez vous-même, mon hérisson naïf et globuleux s’y prend comme je le dis pour creuser sa tanière.

(Minuit, 2002)

Lisant il y a quelque temps des entretiens d’Annie Ernaux en même temps que Du hérisson de Chevillard, je voyais, ou croyais voir, qu’il n’y avait pas plus opposés que ces deux écrivains. L’une, la transfuge qui avait délaissé la fiction pour plonger sa plume, ou son stylo, ou plutôt les touches de clavier « comme des couteaux » dans l’histoire de sa vie, les souvenirs d’enfance, la mère, le père, la rue, l’épicerie, le café ; l’autre, le virtuose de chez Minuit qui sapait avec un beau systématisme l’entreprise autobiographique qu’il feignait de vouloir mener (Vacuum extractor) et jetait au feu une à une les pages noircies de ses souvenirs de traumatisme, l’enfance, l’internat… J’imaginais une rencontre. Ernaux observait Chevillard, Chevillard se roulait en boule comme un hérisson naïf et globuleux. Elle le tançait, il se moquait. Ça n’allait pas entre eux. C’est à la fin des deux livres que j’ai pris la mesure de ce qui les rapprochait et rapproche sans doute pas mal écrivains (ceux qui comptent), et leurs lecteurs par la même occasion: la recherche, la délimitation, la construction d’un lieu idéal, un lieu rêvé dans et par l’écrit. Moins une forteresse qu’une cabane de papier, hors du monde et du temps,

Dès que je me mets à écrire, le temps n’existe plus, le temps des horloges. Je en regarde jamais l’heure. J’enlève ma montre et la place hors de ma vue.
(Annie Ernaux, Le vrai lieu, Gallimard, 2014, p.93)

en fait moins une cabane qu’un trou

Maintenant, j’ai l’impression de creuser le même trou. Il me semble que mes livres sont différents mais que quelque chose les unit. Je ne suis pas forcément la mieux placée pour voir ce qui les unit, pour savoir ce que sont mes livres. Ni même pour en parler ! Un jour, c’était à Prague, à la fin d’une conférence, j’ai surpris des propos d’un conseiller culturel qui m’avait invitée. Il disait « elle ne sait pas du tout parler de ses livres ». Il avait sans doute raison, c’est difficile pour moi d’en parler, surtout pour les rendre avenants. Dire ce qu’est pour moi l’écriture, j’y arrive un peu plus. Parce que, si on me pousse dans mes derniers retranchements, c’est tout de même là où j’ai l’impression d’être le plus. Mon vrai lieu.
(p.110)