Le mercredi 25 février 1942

25 février 2011

Dans la guerre (25)

Michel Leiris, Paris


D’après ce qu’ont su les familles, c’est avant-hier qu’a eu lieu l’exécution, vers 15 heures, ou 18 heures (dans ce dernier cas, juste au moment où commençait Don Juan). Les condamnés ont été emmenés en car automobile de la prison de Fresnes au Mont-Valérien. On leur a fait traverser Paris et le trajet a duré environ une heure. Il y avait là un aumônier. Pendant toute la route, ils ont chanté, parlé entre eux gaiement des divers coins de Paris qu’ils reconnaissaient. Ils ont aussi refusé de se laisser bander les yeux.

Je devrais être épouvanté de consigner cela sur ce cahier, comme quelque chose d’aussi abstrait…

Par ailleurs, nous avons su que D[eborah] L[ifchitz], arrêtée par la police française samedi 21 au matin, allait être envoyée pour six mois à la caserne des Tourelles.

Victor Klemperer, Dresde


Debout dans la nuit noire, une heure trop tôt, avant cinq heures. Si je me recouche, je vais me réveiller trop tard et être obligé de partir sans me laver ni prendre mon petit déjeuner comme dernièrement. Parfois, quand je me lève trop tôt, je fais la lecture à Eva – aujourd’hui, elle dormait encore. Ainsi donc un instant de gagné pour le journal. (L’après-midi, toujours autant à faire dans la maison, et il faut tellement de temps pour manger à sa faim.)

Ça me fait du bien d’être avec des gens tous plus âgés que moi. La plupart sont plus gauches, plus faibles, plus souffrants que moi, ils sont tous proches de la mort, et tous vivent, comme si cela allait de soi, dans un monde dénué d’esprit. Ils vont tous se coucher à neuf heures, et ils profitent moins que moi de la journée. Mais: lequel d’entre eux a encore une tâche qu’il aimerait mener à son terme? – Dans le fond, pas de différence entre jeunes et vieux. Quand les vieux sont entre eux ils n’ont pas besoin de faire preuve de dignité, leurs conversations sont remplies à 90% par des blagues sexuelles. Le reste étant occupé à manger et à boire – aujourd’hui comme pendant la guerre précédente. – La conversation sérieuse tourne évidemment autour de cette question: combien de temps encore? Hier, Aufrichtig avait le torse bien bombé. « Mon frère de Berlin – il a tellement de relations avec des officiers aryens et des hommes de troupe… L’armée est en grande partie démoralisée. – En plus, difficultés de ravitaillement croissantes. En avril, c’est la catastrophe… environ la moitié de la récolte de pommes de terre est détruite. »

Bertolt Brecht, Los Angeles


Le Congrès a résolu de s’attribuer une pension, un mouvement a été lancé pour collecter les dons en faveur du Congrès menacé de famine

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, la Communauté. 0°C. A midi – à l’hôpital rue Stawki. Le prof. Hirszfeld a fait un exposé sur le sang et les races. Ensuite, le Dr Stein a présenté l’autopsie d’une femme de 30 ans, morte de privations – mère de 5 enfants (et, de plus, 5 fausses couches).

J’ai reçu à la Communauté la visite de Gancwajch avec des demandes de nature personnelle. Personnage ignoble, méprisable.

Inventivité juive dans le ghetto: préservatifs faits avec des tétines pour bébés, des lampes à carbure [à acétylène] faites à partir de boîtes métalliques de cigarettes « Mewa » [« Mouette »]


Le dimanche 22 juin 1941

5 décembre 2010

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin. La Communauté. Dimanche. Réunion des conseillers afin de discuter des questions tactiques pour les prochains jours : lutte contre le typhus, les repas, les statuts de l’Etablissement d’approvisionnement et des ateliers de production. A 13 heures, ouverture de la cuisine pour les employés de la centrale.

Supplément sur la guerre avec les Soviets. Il va falloir maintenant travailler le jour, et la nuit ils ne laisseront peut-être pas dormir.

Victor Klemperer, Dresde


Le pire, laisser venir, est presque fini. Demain.

Aujourd’hui, prodigieux dérivatif. Russie. Ce matin, Kreidl sen. est venu : «ça y est, la Russie, c’est parti ! Fräulein Ludwig (la gouvernante de Friedheim) vient d’entendre Goebbels à la radio : « trahison de la Russie », du judéo-bolchevisme. » Je suis descendu voir de le Dr Friedheim, qui m’a prêté Poésie et Vérité pour la durée de ma détention, et donné un petit paquet de tabac coûteux pour pie en guise de consolation. Friedheim est bavard, vaniteux. Directeur de banque, fier de ses succès, plus de soixante ans. « A 90% national-socialiste – seulement les 10% restants gâchent tout… » Antidémocrate, monarchiste – mais à part ça, tout à fait sympathique. Croit à la chute d’Hitler. Pendant ce temps, la radio marchait dans la clinique d’à côté. Eva a entendu : rediffusion du discours de Goebbels à midi et demi. Nous sommes allés en ville pour le « plat unique » du Pschorr, et nous avons tant bien que mal écouté la radio dans le brouhaha ambiant. Le discours avait déjà été imprimé dans une édition spéciale ; une vieille dame, courbée à demi aveugle, nous l’a tendu avec ces mots : « Notre Führer ! Et tout ça, il l’a porté tout seul pour ne pas inquiéter son peuple ! » Notre serveur, prompt et zélé, nous a dit : « J’ai été prisonnier en Sibérie pendant la Guerre mondiale. – Et maintenant, qu’en pensez-vous ? » Plein d’espoir : « La guerre n’en finira que plus vite. » Qu’est-ce que le sentiment populaire ? Toujours ma sempiternelle question. Combien sont-ils à penser comme cette vieille et ce serveur de restaurant ? Pour combien d’entre eux est-ce une débâcle ? Combien de gens vont se dire qu’après deux ans d’interruption, voilà qu’on remet le disque du judéo-bolchevisme ? Il paraît maintenant que le traité d’amitié signé avec les Turcs il y a deux ou trois jours est désormais problématique ?- […] L’agitation au Pschorr étant devenu trop grande, nous sommes allés faire un tour sur la promenade du boulevard circulaire, tandis qu’un haut-parleur diffusait son prêche du haut d’un lampadaire à l’angle de la Prager Strasse. Note de Ribbentrop, publiée également dans une édition spéciale. Rentrés vers trois heures. Ereintés et tendus. – De nouveau en ville pour le dîner, et bulletin de huit heures à la radio.

Le soir
Gaieté populaire. Etat d’esprit : « Nous voulons vaincre la France, la Russie et le monde entier. » Au Pschorr, à notre table, un vieux voyageur de commerce un peu éméché et un brave couple de béotiens. Le voyageur : « Eh bien, maintenant, nous avons des positions claires, nous allons en finir au plus vite – pour ce qui est des armes, nous avons ce qu’il faut, c’est que ce n’est plus comme au temps de l’empereur. La seule question, c’est ce que va faire la Turquie. » – Le béotien : « là aussi, nous sommes prêts, on les aura aussi. » Puis le voyageur s’est mis à raconter d’incroyables blagues antinazies, les unes après les autres. « Faut bien que le peuple s’amuse en racontant des blagues, dans une certaine limite. » Ces limites étaient très larges, mais le tout venait d’un cœur serein et exprimait une pleine confiance dans la victoire. – Nous avons pris le bus E, bondé jusqu’à l’Octroi, et nous sommes rentrés en passant par la Südhöhe. A l’Octroi on dansait, partout visages réjouis. La guerre russe, c’est pour les gens une nouvelle partie de plaisir, la perspective de nouvelles sensations, d’une nouvelle fierté, leurs récriminations d’hier sont oubliées de la même manière que leurs parlotes d’hier sur la « conquête pacifique ».

Thomas Mann, Pacific Palisades


Ce matin, ai progressé dans mon essai. A midi, promenade à trois avec Moni sur le cours. Discours radiodiffusé de Churchill à propos de la guerre entre l’Allemagne et la Russie : il contrecarre les éventuelles espérances qu’Hitler pourrait fonder sur les avantages que pourrait lui apporter la reprise du slogan antibolchevique. Après le lunch, le journal : textes de déclarations de guerre d’Hitler et de Ribbentrop, totalement cousues de fil blanc. Dans l’après-midi, ai été interrompu alors que je terminais l’article par la visite d’Heinrich et de sa femme. Sa joie au sujet du « jour de fête de la déclaration de guerre de la Russie ». Enfin ! Ma confiance est moindre. Le « danger » que les Russes fassent une percée à travers l’Allemagne est en tout cas exclu. Mais les forces russes peuvent bien, même après la prise de Petrograd et la conquête de l’Ukraine, rester suffisamment intactes pour qu’Hitler ne soit jamais en sécurité là-bas. Hitler espère certainement en terminer cette année aussi bien avec la Russie qu’avec l’Angleterre. C’est peu vraisemblable, et sa défaite sera scellée s’il n’y réussi pas dans un délai d’un an environ.

Mihail Sebastian, Bucarest

Dans deux proclamations, l’une adressée à la nation, l’autre aux armées, le général Antonescu annonce que, aux côtés de l’Allemagne, la Roumanie engage une guerre sacrée pour libérer la Bessarabie et la Bucovine et anéantir le bolchevisme. Ce matin, de son côté, Hitler a expliqué dans une longue déclaration les causes de la guerre déclenchée cette nuit contre les Soviets. Avant le lever du soleil, les troupes allemandes ont franchi la frontière russe en quelques points et ont bombardé quelques villes. Pas de précisions géographiques. Molotov, parlant à la radio à l’aube, a protesté contre « l’agression », « la brutalité », etc. Voilà le loup soviétique contraint de jouer le rôle de l’agneau innocent. On dirait une pauvre Belgique quelconque.

Jusqu’à la dernière minute, j’ai cru que la guerre n’éclaterait pas. Hier soir encore, ce matin encore, j’étais sûr qu’elle n’éclaterait pas.

Le soir
La ville déserte comme un dimanche au cœur de l’été. On dirait que tout le monde est parti en vacances. Le soir, nous nous retrouvons tôt à la maison. Les volets clos, le téléphone coupé, nous sentons croitre une pesante inquiétude. Qu’allons-nous devenir ? J’ose à peine me le demander. On ne peut qu’avec crainte se penser, s’imaginer dans un jour, dans une semaine, dans un mois.


Le lundi 24 mars 1941

11 octobre 2010

Dans la guerre (17)

Virginia Woolf, Monk’s House (dernière entrée du journal)

Elle avait < un visage > un nez pareil au duc de Wellington, des dents de cheval et des yeux exorbités et froids. Lorsque nous sommes arrivés, elle était perchée sur un trépied, son tricot à la main. Une broche en forme de flèche fermait son col. Et il ne s’était pas écoulé cinq minutes que, déjà, elle nous avait raconté que deux de ses fils avaient été tués à la guerre. Cela, pensait-on, était tout à son honneur. Elle donnait des leçons de couture. Tout dans la pièce était d’un brun rougeâtre et lustré. Assise là, j’ai bien tenté d’émettre quelques amabilités. Mais elles sombrèrent dans cette mer glacée qui nous séparait. Et puis plus rien.
Curieuse impression de bord de mer aujourd’hui. Cela me fait penser aux appartements le jour du grand défilé de Pâques. Chacun s’arc-boutant, luttant contre le vent, saisi, réduit au silence. Entièrement vidé de sa chair.
Quel coin venteux que celui-ci ! Et Nessa est à Brighton, tandis que, moi, j’essaie d’imaginer dans ma tête ce qui se passerait si on pouvait infuser des âmes.
L’histoire d’Octavia. Ne pourrais-je pas la synthétiser, d’une façon ou d’une autre ? La jeunesse anglaise en 1900.
Deux longues lettres de Shena et d’O. Je me sens incapable de m’attaquer à cela et, pourtant, cela m’a fait plaisir de les recevoir.
L. est en train de tailler les rhododendrons.

Victor Klemperer, Dresde


Je me suis si bien habitué à l’idée de la prison qu’elle ne me gêne plus pendant le travail et que je prends la chose presque avec humour. Il y a d’ailleurs encore un certain espoir. Je suis allé à la préfecture de police pour me renseigner. Information polie : on me conseille de faire une demande écrite. Elle est jointe ici. (Je l’ai envoyée écrite à la main pour ne pas attirer l’attention sur ma machine à écrire.)
Langue
: sur le formulaire de mandat d’arrêt, « La Préfecture de police » a été remplacé par « Le Préfet de Police ». De la même manière, « Contre vous (…) a été fixée la peine suivante… » se transforme en « Je fixe contre vous la peine suivante… ». Principe du Führer ! – Pourquoi sozialistische < sozial sans nuance péjorative, mais liberalistisch < liberal péjoratif ? (Memento le jeune lycéen qui m’avait dit très naïvement : « nous sommes liberalistisch. » Il ne connaissait plus du tout le mot liberal.) – Depuis quand : « charakterlisch » ? (forme abrégée comme Berichter ?)
A la préfecture de police, on m’a dit que j’aurais le droit de lire et d’écrire (avec un crayon).


Le vendredi 27 Septembre 1940

3 septembre 2010

Dans la guerre (15)

Victor Klemperer, Dresde

Cet après-midi à seize heures trente, je suis «convoqué» (le mot est tapé à la machine au-dessus de la formule habituelle « prié », barrée à la main) devant le maire de Dölzschen. Il s’agit de la captation de ma maison, on exige un toit de tuiles dans le style du site. Cela et les nerfs d’Eva qui se rebellent, et son pied qui refuse de marcher, et mes douleurs au cœur, tout fait que je me sens profondément déprimé.

Depuis une semaine, Frau Voss a la visite de son beau-frère, avec lequel nous discutons nous aussi à l’occasion. Proviseur à la retraite, sexagénaire, de Cologne, a occupé principalement des postes administratifs, très catholique, insigne de l’ordre papal à la boutonnière, sœur au couvent, remercié en 33. Un homme pondéré, calme, cultivé, adversaire résolu d’Hitler, mais aussi adversaire de l’Angleterre. Il désire la chute d’Hitler, mais il désire aussi la victoire de l’Allemagne sur l’Angleterre, se dit lui-même partagé, croit d’ailleurs à la victoire de l’Allemagne et considère la position d’Hitler comme inébranlable à long terme (mais pas indéfiniment). N’ayant aucune idée de toutes les restrictions qui frappent les non-aryens.

Hier, j’ai eu un autre exemple de cette méconnaissance. Un fonctionnaire aimable et débonnaire du Service des retraites où je devais m’informer sur les démarches compliquées concernant les impôts religieux, protestants et juifs. Il portait l’insigne d’agent administratif. Nous avons entamé une conversation, j’ai vidé mon sac un peu imprudemment en lui recommandant après coup la plus grande discrétion. Je lui ai dit qu’on m’avait pris ma maison, que je ne pouvais pas quitter Dresde, que j’avais été arrêté, etc., etc. – Il ne savait rien de tout cela. « je pensais que vous, en tant qu’ancien combattant, soldat de première ligne… Ne pouvez-vous pas aller ailleurs, où vous pourriez plus facilement oublier ?… Ne pouvez-vous pas toucher votre retraite à l’étranger ? » Il était sincèrement choqué. Et pourtant, ses propos étaient parfaitement à la mesure de l’étalon national-socialiste : « Que ça tombe à ce point sur vous ! Mais vous devez tout de même reconnaître que le Juif nous a terriblement porté préjudice… Nous nous étions d’abord trompés dans le calcul de vos impôts, nous ne savions pas que vous étiez – pardonnez moi ! – juif. » je lui ai dit que, même si je pouvais toucher ma retraite à l’étranger, je ne pourrais pas y vivre, parce que le Mark est à 4 Pf. « Oui, mais maintenant, ça va changer. Vous ne pouvez tout de même pas douter de notre victoire. » J’ai émis un léger doute, qui aussi a semblé l’ébranler, et qui était fort imprudent de ma part.

Je vais écrire aujourd’hui à ma belle-sœur Änny pour la prier de me donner des nouvelles de Grete, parce que les cartes de Trude sont par trop confuses et subjectives.

Thomas Mann, Brentwood

Manque d’eau. Aucune nouvelle d’Erika. Ai un peu travaillé au roman, sans aucun allant. A midi, à la plage, par une forte chaleur. Maux de tête. Des tas de courrier, en majorité des appels au secours. Secker et Warburg à propos d’éditions allemandes, la seule chose qui m’intéresse (après une conversation avec Erika). (…) Condoléances à propos de Lanyi. L’après-midi, allé en voiture avec Laslo à Bel Air pour visiter une maison construite par lui, qui a il est vrai coûté en fait 24000 dollars, alors que la nôtre est conçue avec de plus grandes dimensions. Nos projets sont ébranlés par les augmentations incessantes. Il semble que nos désirs ne puissent pas s’accordr avec nos disponibilités financières. (…)

Adam Czerniakow, Varsovie

+ 6°C. Le matin, la Communauté. Des nouvelles concernant le ghetto. Le périmètre considérablement réduit. La rue Tomlackie avec la synagogue, l’hôpital de Czyste doivent être exclus du ghetto. Le périmètre qui englobe la place Zelazna Brama, le marché Mirowski (hala Mirowska), les rues Elektoralna, Zimna, Rynkowa, Zabia, Pzrechodnia seront exclues du ghetto. J’ai acheté une caisse pour ranger les livres. Le « Brijus » et la « Zofiowka » pour l’instant sauvés. On n’a pas le droit d’inscrire de nouveaux malades. Tout cela, ce sont des surprises pour le Nouvel An.


Le dimanche 31 décembre 1939

9 mai 2010

Dans la guerre (8)

Viktor Klemperer, Dresde


Ce Noël et ce Nouvel An, nous sommes dans une situation bien plus mauvaise que l’année dernière : nous risquons de perdre la maison. Et pourtant je me sens bien mieux que l’an passé ; les choses se sont mises en mouvement, à l’époque rien ne bougeait. Je suis persuadé maintenant que le nazisme va s’effondrer dans l’année qui vient. Peut-être allons-nous périr avec lui – mais lui va finir, c’est certain, et avec lui, d’une manière ou d’une autre, la terreur. Est-ce que nous allons pouvoir sauver la maison et le chat ? – Ces jours-ci, nous avons allumé notre bel arbre de Noël tous les soirs, et c’est ce que nous avons l’intention de faire ce soir encore.

Pour ce qui est de l’écriture, tout compte fait, je peux m’estimer satisfait de l’année 1939 : près de 200 pages des plus serrées du Curriculum terminées à la machine, 6 chapitres ¾.

Je me force à un mélange d’espoir et de volonté de ne pas y penser. Jour après jour, il faut s’acquitter de toutes ces choses dans les moindres détails : le ménage, le manger pour nous et pour le chat, lire à voix haute et écrire un peu.

(…)

Je crois que les pogroms de novembre 1938 ont moins impressionné le peuple que la réduction des tablettes de chocolat à Noël.

Thomas Mann, Princeton


(…)

La deuxième fin d’année dans ce pays. Ai mis en place le nouveau calendrier. Avec quelle tension on envisage l’année fatale et décisive qui vient ! Ce qu’on fait prend de plus en plus le caractère d’un passe-temps. Puisse-t-il être honorable.

Simone de Beauvoir, Megève


Grande journée fatigante. C’est le départ de Kanapa. Je corrige toute une pile de copies en prenant le petit déjeuner, c’est formidable tout ce qu’on arrive à faire quand les gens ne vous dérange pas. Trop de « charmante vermine » à Paris, c’est dévorant. On part à 8h. ½, Kanapa très préoccupé de son bagage, il le sera tout le jour, il se perd avec affectation en soucis pratiques. Manque total de générosité, goût de confort, économie d’effort. On descend sur Saint-Gervais, avec aisance et assez bien quoique la piste soit dure. Puis on va chercher le petit train qui grimpe au col de Volza ; un petit wagon en bois, avec des compartiments où on nous enferme à clef, et une locomotive charmante qui pousse le wagon – il est si beau sur les affiches au milieu de paysages de neige impressionnants. Le paysage y est – le train monte petit à petit cependant que nous mangeons notre déjeuner froid. On arrive au col vers midi et on prend le café dans le bel hôtel qui nous avait éblouis avec Sartre voici 3 ans : bar américain, nattes de paille sur les murs et la grande salle à manger qui est vraiment plaisante. On prend un café, et on part sur la piste bleue. Celle-là aussi je me la rappelle, et tous les incidents de notre descente et je me sens su fort unie à Sartre à travers toutes ces entreprises communes, toute cette vie à nous deux derrière nous – chaque tournant me revient, c’est un vrai pèlerinage. (…)

La soirée est d’une étonnante poésie. Je m’installe dans la première salle à côté de la T.S.F avec un paquet de Craven – il y a un assez beau jeune homme arrivé la veille qui s’est acoquiné avec l’isolée, elle en est tout émoustillée. (…) On sent bien fort que c’est nuit de fête. (…) Ca me fait romanesque comme tout cette soirée ; roman d’atmosphère qui se continuerait en policier ou n’importe comment. Et moi-même comme personnage de roman (sans représentation de moi ; juste la place que j’occupe et la T. S. F. sous ma main). Je ne voulais pas que la soirée s’achève ; et je n’ai même pas le courage de faire ma correspondance tant je suis prise. L’absence de Kanapa me plonge encore davantage là-dedans, isolée parmi d’autres. Forte, forte soirée comme j’en ai trop rarement et dans l’authentique. Je ne monte me coucher qu’à 11h.

Mihail Sebastian, Bucarest


Le dernier soir de l’année.

Je me proposais de le passer seul chez moi, à travailler. Mais je ne suis pas assez ferme pour cela. Je me sens esseulé, délaissé, oublié. Je ne m’étais jamais autant rendu compte que je devenais un célibataire. Pire qu’un célibataire. Zoe est à Predeal. Leny, je ne sais où. Je pense à l’une et à l’autre avec une certaine tristesse. Et pourtant, je n’ai pas besoin d’elles.

Mon seul regret (à part les vieux regrets, incurables), au moment de changer d’année, c’est de n’avoir pas fini mon livre. Je m’aperçois à présent qu’il n’y a plus rien à faire, que la dernière partie est ratée, irréparablement ratée ; mais, ainsi ou autrement, j’aurais voulu me débarrasser de ce roman, ne pas le traîner derrière moi en 1940.

Paul Claudel, Versailles


A Versailles. Temps glacial. Le dernier soleil couchant de l’année couleur d’aurore. – André Rodo(canachi), de retour du front.

Adam Czerniakow, Varsovie


Craintes pour la bibliothèque de Balaban. J’ai admonesté Nossig. A la Communauté, des obsèques : 1) au Château, un ouvrier est tombé d’une fenêtre ( ?), 2) Gamarnikow, 3) le père de la malheureuse victime de la rue Nalewki trouvé dans les décombres de l’hôpital du Saint-Esprit. Elle a dit que c’était une véritable « chance » d’avoir reconnu son père. Une nouvelle définition de la chance. Repu de gloire, je retournerai à la maison. Deux types sont venus et ont annoncé la réquisition de l’appartement. Pour le Nouvel An, ça suffit probablement.


Le mercredi 1er novembre 1939

14 avril 2010

Dans la guerre (6)

André Gide, Paris


La lecture des journaux me consterne. La guerre incline tous les esprits. Chacun souffle dans le sens du vent. Et Maurras se plaint encore que la censure ne laisse point aux patriotes le parler franc!… Bref, tout m’invite au franc silence.

Victor Klemperer, Dresde


« Compartiment secret » enfin complètement tapé à la machine. Demain, commencer la préparation du chapitre VII. Trop d’empêchements et de perte de temps à cause du black-out qui me réduit à l’espace de la cuisine où il est impossible d’écrire et de taper à la machine. Eva travaille maintenant à l’obturation du salon de musique, ce qui est très difficile du fait des nombreuses vitres. Ce sera un soulagement.

La guerre stagne. Dans le journal, nous sommes de plus en plus victorieux. Le slogan « Fermeté du blocus » est périmé. Depuis peu: « Blocus allemand supérieur au blocus anglais. » Pénurie croissante en Angleterre. – 75% des dommages de la guerre navale du côté anglais. – Tous les jours: témoignage de l’invincibilité allemande dans les journaux italiens et russes; tous les jours: « amitié » et « objectifs communs de paix avec la Russie », les discours de Molotov devant le Soviet suprême; tous les jours: le pauvre peuple français.

A propos de la fermeté du blocus: on a droit à un, tout au plus deux rouleaux de papier hygiénique. « Difficultés de transport. » Lorsque, dernièrement, un ministre anglais a parlé de difficultés de transport des caisses, il y avait après le mot un point d’exclamation entre parenthèses. (A noter: la ponctuation du IIIème reich, les points d’exclamation et les guillemets.) On n’a droit qu’à deux boîtes d’allumettes.

Un marchand de cigarettes m’a dit récemment qu’il était pessimiste, qu’il ne comprenait plus la politique allemande. La Russie! Il ne lui fait pas confiance. « Il se marre comme un bossu, ce type-là! » Il veut parler de la photo de Staline et Ribbentrop, où Staline se tord de rire. (Dans tous les journaux après la signature du pacte.)

(…)

Paul Claudel, Paris


J’achète le Journal d’André Gide (90 francs!) où je trouve un récit assez amusant et je crois assez exact de ses premières entrevues avec moi. G(ide) paraît particulièrement souffrir de l’orgueil démesuré de la plupart de ses amis, Claudel, Jammes, Ghéon, Suarès, et même Isabelle Rivière. Cela au cours d’un volume de 1332 pages uniquement consacré à sa propre personne, dont il ne se lasse pas de faire le tour, tantôt prenant du recul, tantôt s’approchant pour faire rectifier un pli, pour faire sauter d’une agile chiquenaude un grain de poussière. Un rayon bien calculé fera avantageusement ressortir ce front  pensif, cette physionomie si intéressante, qui n’est que le reflet de la belle âme. Si la plupart de ses interlocuteurs font l’effet de simples imbéciles, est-ce sa faute, ou celui (sic) d’une noble sincérité qui ne peut déguiser la réalité des choses ? Montrer leurs défauts, c’est un véritable devoir auquel une conscience scrupuleuse ne saurait se soustraire. Ce n’est pas qu’A(ndré) G(ide) songe à dissimuler ses fautes, ses déficiences, ses vices ; la pédérastie par exemple. Mais petit à petit on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas de fautes et de vices, c’est uniquement l’opinion qui les qualifie ainsi qui est scandaleusement dans son tort. La pédérastie par exemple ? quoi de plus noble ? quoi de plus recommandable ? « Arrange toi toujours, a dit Kant, pour que la maxime de ton acte puisse être érigée en formule universelle. » Gide se proclame comme spécialement doué pour la formation de la jeunesse. Quant à la religion, il a pris une position personnelle, sur laquelle il ne nous donne pas d’éclaircissement, mais ce qui est clair, c’est que le Christ n’a dit la vérité qu’en tant que celle-ci est conforme aux opinions, goûts et sentiments intimes d’A(ndré) G(ide). L’Église catholique n’a rien compris à l’Evangile. Il a fallu attendre A(ndré) G(ide) pour commencer à y distinguer q(uel)q(ue) chose. Mais l’insuffisance morale et intellectuelle de son fondateur et de la plupart de ses fidèles mérite bien des soupirs. Et n(ous) laissons le grand homme sur une chaise dans un état qu’il décrit comme celui de l’hébétement. (…)

Adam Czerniakow, Varsovie


300 travailleurs exigés pour le 2 novembre (19)39. Ils seront payés. Memoranda. Reçu l’ordre de soumettre les chiffres du recensement pour le 12. Nous avons besoin, en plus du personnel d’encadrement, de 60 personnes.


Le vendredi 29 septembre 1939

2 avril 2010

Dans la guerre (4)

Jean-Paul Sartre, Marmoutier (Bas-Rhin)

Le vétérinaire se saoule tous les soirs, il essaie d’embrasser toutes les femmes qu’il rencontre. Si elles résistent, il crie: « Attends voir, je vais te poteler le cul de force. » D’autre part, bagarre au mess des officiers. En conséquence de quoi des mesures sévères… vont être prises contre les soldats.

Un sergent trouve moyen de glisser son adresse au milieu d’une lettre qu’il écrit à sa femme. Celle-ci vient le retrouver dans un bled d’Alsace et couche clandestinement dans l’unique auberge. Mais elle est enceinte et fait une fausse-couche. Du sang partout, on est obligé de la ramener dans une ambulance militaire. Le capitaine dit au sergent: « Mais d’où savait-elle votre adresse? » « Je la lui avais donnée avant qu’il fût défendu de la communiquer. »

Pour être authentique-dans-cette-guerre, il faudrait me débarrasser de mon optimisme de défense. Je suis parti pour un an de guerre et les raisonnements n’y peuvent rien, je crois aussi stupidement à cette guerre d’un an que Keller à sa démobilisation pour la Noël. Aujourd’hui je profite des mauvaises nouvelles de Russie pour m’en délivrer. Ne croire ni en la brièveté de la guerre, ni même en la victoire de la France. Tant que j’y crois, je conserve, autour de moi, adhérant à moi, Castor, Wanda, B., mes écrits, ma vie. Si je n’y crois plus, tout s’écroule: un vide noir mais en échange je vis plus pleinement la guerre. Ma vie devient vraiment passée; la période 1918-1939 s’éloigne de moi, elle est morte. Mon présent est désagréable, l’avenir imprévisible, toutes mes possibilités sont supprimées. Ceci ne peut se raliser que dans et par l’angoisse. Si j’y parviens, cela ôte en même temps toute consistance à mon présent, il est désarmé, comme par la mort, puisque je suis précisément ici pour lutter contre cette rupture avec le passé. Seulement, à cet instant, je comprends et je sens la nature profonde de la guerre et de moi en guerre.

L’authenticité ne peut-être atteinte que dans le désespoir. Peut-être y a-t-il ensuite une sorte de joie clame et meurtrie, celle dot parlent Gide et Dostoïevsky. Cet étrange moment de bonheur que j’ai eu le 10 septembre dans le train de Saverne, quand l’aube grise se levait sur des militaires en casques, endormis dans le wagon. La Guerre est une invite à me perdre, à renoncer à moi totalement, même à mes écrits, à lâcher tout ce que je tenais si âprement, pour n’être plus qu’une conscience nue contemplant les diverses vies interrompues de moi, la guerre, l’après-guerre, l’avant-guerre, l’autre guerre, l’autre après-guerre, comme des séries d’expériences qui ne l’engagent pas.

Ernst Jünger, Blanckenburg (centre de l’Allemagne)

Dans les vallées du Harz, pour reconnaître l’itinéraire des unités motorisées qui vont revenir de Pologne. Dans un de ces fonds, sur le chemin de Hohegeiss à Rothehütte, une buse s’éleva du ruisseau, portant une couleuvre dans ses serres. Les détails de cette image éphémère, dans ce paisible vallon boisé, brillèrent à mes yeux avec une telle netteté – comme une miniature dans un mode immobile – que je vis scintiller le bord argenté des écailles sur le ventre d’airain sombre du serpent. En de telles images, l’eau, l’air et la terre vivent avec une fraîcheur exempte de douleur, comme aux anciens temps héroïques; l’aède les percevait directement, sans que le concept les brouillât.

Victor Klemperer, Dresde


L’épicier Vogel: « je ne crois pas que cela dure trois ans; soit les Anglais cèdent, soit ils sont anéantis. » Vox Populi communis opinio. Elle a finalement eu raison en ce qui concerne l’alliance avec les Russes et le partage de la Pologne, elle pourrait maintenant aussi avoir raison. Partout règne la confiance absolue et l’ivresse de la victoire. On dirait qu’ul n’y a même plus de guerre. A l’Ouest, il ne se passe rien. A l’Est, Modlin et Varsovie viennent de se rendre, déjà plus de 600 000 prinsonniers. A Moscou, Ribbentrop et Molotov négocient avec les Baltes et les Turcs. L’incroyable triomphe relègue au second plan tous les mécontentements intérieurs; l’Allemagne gouverne le monde – alors, qu’importent quelques petits défauts ici ou là.

Mais qui se joue de qui et qui va l’emporter sur l’autre? Hitler? Staline? – je suis en train de lire les premières pages du Tocqueville que Frau Schaps m’a offert en 1924. personne, pas même les têtes les plus illustres et les plus compétentes parmi nos contemporains, n’a la moindre idée des voies de la révolution. Chaque page du livre me bouleverse par ses analogies avec la situation présente. (C’est ma « lecture de black-out ». A six heures, il fait nuit, et en bas je ne peux pas écrire. Mais je vais bientôt être obligé de surmonter ce « Je ne peux pas ».)

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin pillage d’un dépôt, rue Barbara. Spectacle épouvantable. Magasin livré au pillage, puis les pillards eux-mêmes pillés. Je me suis proposé comme otage aux Allemands.

Inspecté les bureaux de la Communauté. Vu Bryl. Rencontré Mme Mayzel – sa maison a été détruite, il ne lui reste qu’une chemise. Le responsable du service des pompes funèbres écrasé sous les décombres. J’ai enterré des cadavres dans le petit square, du côté de Wegierkiewicz. Sur le chemin du retour – une réfugiée transporte ses affaires sur un petit cheval de bois. J(as)- un brancard – le mort s’est enfui du brancard.


Dictionnaire des lieux sebaldiens (9): Prague

1 octobre 2009

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W.G. Sebald, Austerlitz, p.206

« Bientôt, la liste de plus en plus longue des restrictions – j’entends encore Vera me dire, dit Austerlitz, qu’il était interdit de marcher sur les trottoirs côté parc, d’entrer dans une blanchisserie ou une teinturerie, ou encore utiliser un téléphone public – ne tarda pas à mener Agata au bord du désespoir. Je la revois tourner en rond dans la pièce, dit Vera, je la vois se frapper le front de la paume de sa main et s’écrier en scandant les syllabes: Je-ne-com-prends-pas! Je-ne-com-prends pas, je-n’ar-ri-ve-rai-ja-mais-à-com-pren-dre! » (traduction Patrick Charbonneau)

Victor Klemperer, Mes soldats de papiers, Journal 1933-1941, année 1940, p.516-517

« 6 juillet, samedi

Nouvelle interdiction pour les Juifs: cette fois de pénétrer dans le Grosser Garten et autres parcs. Grand émoi dans la Judenhaus. »

Victor Klemperer, Je veux témoigner jusqu’au bout, Journal 1941-1945, p.104

« 2 juin 1942

Nouvelles ordonnances in judaeos. Le garrot se resserre de plus en plus, ils inventent constamment de nouvelles mesures pour nous briser lentement. Qu’est-ce qu’il y a pu en avoir ces dernières années, des grandes et des petites! Et le petit coup d’épingle fait parfois beaucoup plus mal que le grand coup de massue. J’énumère ces ordonnances:

1) Obligation de rester chez soi après huit ou neuf heures du soir. Contrôle!

2) Chassés de notre propre maison

3) Interdiction d’écouter la radio, interdiction d’utiliser le téléphone.

4) Interdiction d’aller au théâtre, au cinéma, au concert, au musée.

5) Interdiction de s’abonner à des journaux ou d’en acheter.

6) Interdiction d’utiliser tout moyen de transport; en trois phases: a) autobus interdits, seule la plate-forme avant du tramway autorisée; b) interdiction de tout déplacement, excepté pour aller au travail; c) obligation d’aller au travail à pied pour autant qu’on habite pas à plus de 7 km du lieu de travail ou qu’on ne soit pas malade (…)

13) Obligation de remettre aux autorités: les machines à écrire,

14) les fourures et les couvertures en laine,

(…)

16) les chaises longues

17) les chiens, les chats, les oiseaux,

(…)

18) Interdiction de quitter la banlieue de Dresde

19) de pénétrer dans la gare

20) de passer sur la rive des ministères et dans les jardins publics,

21) interdiction d’emprunter la pelouse municipale et les rues adjacentes du Grosser Garten (Parkstrasse et Lennéstrasse, Karcherallee). Ce dernier durcissement depuis hier seulement. Interdiction également de pénétrer dans les halles depuis avant-hier

22)Depuis le 19 septembre: étoile juive

(…)

31) Restriction des achats à une heure (de quinze à seize heures, le samedi de douze à treize heures).

Voilà, je crois que c’est tout. » (traduction par Ghislain Riccardi, et par Michèle Kiintz-Tailleur et Jean Tailleur)

Dans l’esprit convalescent de Jacques Austerlitz, Prague est d’abord le nom d’un de ces bateaux qui, tels des arches modernes, ont sauvé des milliers d’enfants menacés par le nazisme en les mettant à l’abri du côté anglais de la Mer du Nord. Entendus par hasard au printemps 1993, à Londres, dans une librairie proche du British Museum, le mot et l’histoire mènent bientôt Austerlitz en Tchécoslovaquie, mais ce n’est qu’à la fin de l’année 1997, « un soir d’hiver finissant », dans sa maison de l’Alderney Street, qu’il entame la partie pragoise de son récit autobiographique, lui-même retranscrit plus tard encore par le narrateur. Au cours de ce voyage Austerlitz apprend, de la bouche de son ancienne nourrice Vera Rysanova, comment la capitale tchèque a été mise en coupe réglée dès l’entrée des troupes nazies un matin neigeux de mars 1939.

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A partir de ce jour fatal la Prague de la famille Austerlitz ressemble à la Dresde de Victor Klemperer: une ville dont les espaces de vie rétrécissent de jour en jour sous le coup des décisions bureaucratiques insensées dont la longue litanie montre le chemin des camps d’extermination.

Ce que disent très bien Klemperer et Sebald, chacun à leur manière, c’est que ce chemin fut d’abord pavé de décisions absurdes, de grotesques humiliations quotidiennes, d’interdits ridicules et de confiscations mesquines dont l’accumulation défiait l’entendement et glaçait le sang beaucoup plus sûrement que de grands et spectaculaires décrets.

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A cette litanie infernale Sebald en oppose une autre dans son récit. De l’aéroport de Ruzine à une petite chambre d’un hôtel de l’île de Kampa où il contemple à la fenêtre « les eaux brunâtres et nonchalantes de la Vlatva » (p.178), en passant par les archives d’Etat de la Karmelitska, Jacques Austerlitz retrouve bientôt l’immeuble du 12 de la Sporkova où il a passé son enfance. Guidé par le récit de Vera, dans une prose bernhardienne où les « dit Vera, dit Austerlitz» s’enchâssent pour fonder l’édifice du souvenir, Jacques parcourt sur le « Petit Côté » de Prague, les lieux oubliés d’avant la grande catastrophe:

Austerlitz, p.189

« au cours de nos promenades nous n’allions jamais guère plus loin que le verger du séminaire, les jardins de Khotek et autres espaces verts de la Mala Strana. Parfois seulement, en été, avec la petite voiture d’enfant à laquelle était accroché, je me le rappelais peut-être, un petit moulin à vent de toutes les couleurs, nous entreprenions des excursions un peu plus longues, allant jusqu’à l’île Sofia, l’école de natation sur les bords de la Vlatva ou la terrasse panoramique du Petrin, où pendant une heure et plus nous regardions la ville étalée sous nos yeux, avec ses nombreuses tours dont je savais tous les noms, comme je savais le nom des sept ponts qui enjambent le fleuve scintillant de lumière. »

Le parcours mémoriel se poursuit au Théâtre des Trois-Ordres où Jacques, enfant, a pu assister, fasciné, à la générale des Contes d’Hoffmann (p.192) dans lesquels à joué sa mère. On passe aussi chez la tante Otylie (p.191), « dans le magasin de gants qu’elle tenait déjà avant la Grande Guerre sur la Serikova et où régnait, comme dans un sanctuaire ou un temple, une atmosphère feutrée excluant toute pensée profane ». La peinture de ces instants de bonheur figés dans une Prague maternelle et protectrice, provoque chez Vera la même réminiscence que celle qui avait frappé Austerlitz quelques années plus tôt dans la Liverpool Street Station.

Austerlitz, p.190

« Quand le souvenir vous remonte, on croirait par moments voir le passé comme au travers d’un bloc de cristal ».

Dans sa mémoire, sélective comme toutes les mémoires, le bonheur lumineux de ces moments contraste plus loin avec la douleur du départ qui brouille le souvenir et empêche toute mise en mot:

p.207

« Je n’ai plus en moi qu’une image indistincte, pour ainsi dire ternie, de nos adieux dans la gare Wilson ».

Semblable en cela à sa vieille amie, Agata, la mère de Jacques, n’a que sa décence ordinaire à opposer au viol quotidien de la langue civilisée:

Austerlitz, p.211

« Et je me rappelle, dit Vera, qu’un jour elle m’a montré, dans un de ces décrets édictés par la puissance d’occupation, un paragraphe où il était dit qu’en cas d’infraction le Juif susdit aussi bien que l’acquéreur s’exposaient aux sanctions les plus sévères de la part de la police d’Etat. Le Juif susdit! S’était exclamée Agata, puis elle avait ajouté: ces gens ont une façon d’écrire, il y a de quoi tourner de l’oeil ».

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Elle n’a pas les armes du linguiste philologue qu’est Klemperer, qui sait identifier le mal tout tout en sachant que le combat est inégal. Sans doute il y a « de quoi tourner de l’oeil », mais il faut pourtant regarder la machine nazie en face et rendre compte du moindre détail  :

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Je veux témoigner jusqu’au bout, p.58

« LTI: la langue est un révélateur. Il arrive que l’on veuille dissimuler la vérité derrière un flot de paroles. Mais la langue ne ment pas. Il arrive que l’on veuille dire la vérité. Mais la langue est plus vraie que celui qui la parle. Contre la vérité de la langue, il n’y a pas de remède. Les médecins qui font de la recherche peuvent lutter contre une maladie sitôt qu’ils en ont reconnu la nature. Les philologues et les poètes reconnaissent la nature de la langue, mais ils ne peuvent empêcher la langue de dire la vérité. »

Prague et Dresde sont des champs de bataille où Sebald et Klemperer combattent la Lingua Tertii Imperii, l’un à distance des années et de son exil anglais, l’autre au cœur des ténèbres, retranché dans sa Judenhaus cernée. Leurs armes de résistants: la beauté formelle de la prose, la rigueur de l’analyse. Face à la disparition de la langue dans la langue totalitaire, la littérature, la mémoire et la science restent de dérisoires mais irremplaçables « soldats de papier ».

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Note:

Tous les photogrammes sont tirés du superbe documentaire de Stan Neumann, La langue ne ment pas, qui parvient de manière miraculeuse à mettre en images et en sons le Journal de Klemperer. A ma connaissance il n’a pas été commercialisé depuis sa diffusion sur Arte en 2004.


Christophe Barbier en son parc humain

28 septembre 2009

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Christophe Barbier, directeur de la rédaction de l’Express, au sujet des nombreux suicides parmi les employés de France Télécom, dans une chronique sur LCI:

« C’est de la faute de l’Etat. L’Etat, socialement, a trop protégé ses troupes, ses fonctionnaires: pas de mutation ou d’avancement au mérite, le tranquille avancement de l’ancienneté, la sécurité de l’emploi, la culture de la fonction publique à la française (…) et il amène dans le privé des gens qui ne sont absolument pas préparés à la vie un peu plus rude, un peu plus violente. L’Etat, c’est un éleveur d’agneaux qui les lâcherait dans la forêt, sans leur avoir dit qu’il y a des loups. » (cité par Daniel Schneidermann dans Libération du 21 septembre 2009)

W. G. Sebald, Austerlitz, p.211

«Ces gens ont une façon d’écrire, il y a de quoi tourner de l’oeil. »

Il arrive qu’après un catastrophe on demande aux enfants de dessiner l’incendie, le massacre, l’accident qui les hante et qui, mis en image, pourra commencer d’être compris au sens fort du terme. Ainsi commence un travail de deuil.

Christophe Barbier n’a peut-être pas été traumatisé par les suicides à répétition à France Télécom, mais il a gardé un esprit (je ne dirais pas une âme) d’enfant.

Le monde qu’il dessine en ces mots vite écrits vite prononcés sur un des multiples « supports » où il intervient régulièrement est un espace simple, enfantin, à la géographie binaire. Une forêt, avec des loups. Un enclos, et des agneaux dedans. Du monde réel à celui de la fable ici dépossédée de la moindre charge subversive, c’est ainsi que la langue de Barbier opère un premier déplacement. On pourrait dire une première délocalisation, qui est aussi une forme de déréalisation.

Rien n’assure que tous ceux que ces morts ont touchés de près ou de loin seront apaisés par ce portrait des victimes en agneaux, mais ils sauront au moins à qui s’adresser pour demander des comptes. Car dans l’histoire le coupable n’est pas le loup mais l’éleveur d’agneau, qui n’a pas su adapter ses protégés à la sauvagerie, l’état de nature authentique qui règne dans le parc humain. Les coupables ne sont pas ceux qui précarisent le quotidien à coup de décisions managériales kafkaïennes. Ce sont au contraire ceux qui ont la faiblesse de penser qu’en lui donnant des cadres spatiaux et temporels un tant soit peu clairs et rassurants, l’être humain pourra mieux se projeter dans ce qui est en train de devenir un luxe, c’est à dire un avenir. Deuxième délocalisation: le lieu du crime n’est pas la forêt mais l’enclos.

Christophe Barbier n’a certes ni la plume ni le goût des tranchées du jeune Jünger, mais il y a dans sa « vision du monde » un air de famille, des accents qui rappellent celle de la révolution conservatrice du début du XXème siècle : un appel à la prise risque, un éloge du conflit, une promotion de l’incertitude, seuls capables de réveiller ce qu’il y a de véritablement grand en l’homme. Une condamnation du confort supposé qui gangrène une partie de la population et la rend dangereusement apathique. Dans son imaginaire infantile, Mr Barbier se voit peut-être en chef de meute et jette un regard tout à la fois désapprobateur et miséricordieux sur cette humanité inadaptée, quasiment handicapée, qui peuple encore notre pays, mais qu’une politique d’éducation bien pensée ainsi qu’un certain nombre de « réformes structurelles » pourrait enfin transformer en redoutable armée pour la guerre économique. En grand seigneur affligé de tant de gâchis, il épargne ceux qui ont flanché et réserve son courroux à l’Etat-providence qui les a si mal entraînés.

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L’inquiétant dans l’histoire réside sans doute moins dans la position personnelle de Mr Barbier (insignifiante en soi) que dans la vulgate qu’elle représente. On la retrouve à peu de chose près chez ses « concurrents ». Elle avance à coup d’éditoriaux médiocres, de débats télévisés trop rapides, d’interventions d’experts improbables. Daniel Schneidermann cite dans le même article la prose vide de Jacques Attali, qualifiant d’«enjeu culturel» majeur la nécessaire transformation des Français en « nomades sédentaires ». L’inquiétant, c’est que Mr Barbier, tout comme Mr Attali, n’est pas ce qu’on pourrait appeler un extrémiste. Le journal qu’il dirige est souvent qualifié de modéré. L’inquiétant, c’est bien cette fausse modération capable d’asséner l’air docte et pénétré, sur le ton de l’analyse froide et détachée, sous le masque du bon sens, des propositions en apparence bienveillantes, en réalité de véritables défis à la décence commune et à l’intelligence. C’est la troisième délocalisation opérée par ce texte, qui déplace l’extrême au centre.

Surtout, c’est la novlangue qui sort de sa bouche de gendre idéal qui glace le sang. Cette manière de parler du monde de façon éthérée, délocalisée, cette fable à usage des puissants et à destination des autres, qui empêche toute vision claire des mécanismes qui font tourner la planète. Je lisais justement ce jour-là le petit texte qu’Eric Chauvier vient de publier, et les dernières lignes ont jeté une lumière crue sur la langue de Christophe Barbier. Il y parle de ce « langage hollywoodien » qui, à coup de gros concepts abstraits et insaisissables, nous confisque la compréhension de la réalité:

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Eric Chauvier, La crise commence où commence le langage, éditions Allia, p.40

«  Toutes ces phrases d’experts autoproclamés, que vous entendez dans les médias, ont pour point commun de ne spécifier aucun contexte. Je peux aussi bien remplacer le mot « crise » par le mot « dieu » ou par le mot « diable », une question demeure: avez-vous une quelconque prise sur la situation que désigne ce mot? Si je reprends la dernière phrase, soit « La crise du système est devenue une crise de confiance », pouvez-vous vous projeter distinctement dans ce « système », et comprendre les liens réels qui le relient à votre existence? Quant à cette « crise de confiance », elle n’est pas plus claire. Qu’est-ce que cet environnement glauque, sans localisation précise, où votre confiance serait en berne? (…) Ces mots ne font référence à aucun contexte. Ce sont des coquilles vides, qui planent très haut dans l’éther. »

« La langue ne ment pas », disait aussi Victor Klemperer.